Gideon Levy, journaliste israélien, et Ahed Tamimi, chutzpah palestinienne.

Dans le fait d’être juif, dans la représentation peu définie que j’en ai aujourd’hui, intime et naïve, faite de si peu de choses, de si peu de souvenirs, il y a une volonté de résister à l’injustice, de la défier, de contribuer à une œuvre d’émancipation. Je pense à cette tradition de juifs communistes européens qui se retrouve, d’une manière lointaine et indirecte, chez mon cousin Alberto, disparu dans l’Argentine des militaires à l’âge de 19 ans : il avait étudié le droit parce qu’il voulait défendre les travailleurs, m’avait dit son frère, S, qui avait réussi à quitter l’Argentine, dans notre exile commun à Séville, alors que j’étais adolescent.
Mais cette idée de la judaïté peut prendre des couleurs moins sombres. Le Juif est alors un enfant, un Gavroche, qui, effronté, défie à la fois les traditions de son peuple et les oppressions, qui le révoltent. Il y a quelque temps, j’ai appris, au hasard de mes lectures, un mot anglais venu de l’hébreu qui reflétait cette idée : chutzpah. Le mot existe aussi en yiddish. L’ont-ils dit, mes grands-parents, en Argentine ?
Aujourd’hui, je retrouve le mot dans un article du journal israélien Haaretz, qui explique que Ahed Tamimi, jeune fille palestinienne et effrontée, rend fou Israël (is diving Israel insane) en faisant vaciller par ses défis ces mythes forgés autour de l’armée et de ses soldats qui permettent au pays de ne pas trop voir les souffrances et l’oppression qu’il impose aux Palestiniens.
Je veux ici rendre hommage à Gideon Levy, journaliste israélien courageux et auteur de l’article, qui, aujourd’hui, transmet le témoin de ce mot hébreux empreint d’espoir et de dignité à cette jeune fille qui mérite de le recevoir et qui en porte le souffle. Quant à Ahed Tamimi, fière chutzpah palestinienne de 16 ans qui, le front haut, défie et ébranle l’occupant, je ne saurais cependant la saluer comme l’héroïne qu’elle est, car les enfants-héros, aussi admirables soient-ils, m’emplissent de tristesse. Qu’Israël libère Ahed Tamimi, que les yeux clairs de la jeune fille puissent à nouveau regarder la mer et que ceux qui, par l’oppression qu’ils imposent, transforment en héros les enfants palestiniens consentent enfin à voir en les enfants, femmes et hommes qui composent le peuple de Palestine nos frères humains. Agissons : ne souffrons pas que des épaules encore frêles portent des charges qui sont le nôtres, pas les leurs.

2 réponses sur “Gideon Levy, journaliste israélien, et Ahed Tamimi, chutzpah palestinienne.”

    1. Il n’est pas inhabituel, me semble-t-il de qualifier de courageux le comportement de quelqu’un qui, dans un pays plongé dans une spirale nationaliste et raciste, prend position contre une majorité exaltée. Maintenant, je vous l’accorde sans peine, il y a risque et risque : Gideon Levy n’encourt pas sept ans de prison.
      Vous me conduisez à insister sur le paradoxe auquel j’ai été confronté : bien que le danger encouru par Gideon Levy soit incomparablement moindre que les sept années de prison que risque l’adolescente palestinienne, je salue le courage du premier, mais m’abstiens de rendre hommage à l’héroïne palestinienne parce que la tristesse de voir des enfants acculés à devenir des héros par la brutalité de l’occupation m’empêche d’accepter de voir en ces enfants les militants héroïques que leurs actes désignent comme tels.
      Quant à la médiatisation d’Ahed Tamimi, elle ne constitue pas l’objet de la note que vous avez lue et il me semble que l’on peut porter un jugement sur l’acte de la jeune fille indépendamment de la médiatisation dont il fait l’objet, les risques qu’elle encourt sont, au demeurant, bien réels, même si la médiatisation peut conduire la justice israélienne à ne pas vouloir donner à voir l’inhumanité dont elle fait preuve d’ordinaire à l’égard de tant d’enfants palestiniens. Je peux cependant vous dire que j’estime bien naturel, lorsque l’on pose des actes héroïques pour lutter pour sa dignité et contre une occupation brutale, que l’on cherche à faire connaître ces actes ou que l’on se félicite de leur diffusion. Ne chercheriez-vous pas à faire connaître au monde votre acte (ou celui de votre fille de seize ans) si vous (ou votre fille) aviez giflé un soldat d’occupation qui bafoue vos droits les plus élémentaires et que cela risquait de vous valoir (ou de valoir à votre fille) sept ans de prison ? Si, de surcroît, la mobilisation internationale avait à la fois pour effet de protéger votre fille (de vous protéger) et de faire avancer la cause de votre peuple, sur quels arguments pourriez-vous fonder la décision éventuelle de fuir la médiatisation ?

Laisser un commentaire