Les sagas islandaises et le droit. Florence Cassez et "Una novela criminal", de Jorge Volpi.

Je viens de lire Una novela criminal, de Jorge Volpi. Le système judiciaire mexicain, tel qu’il y apparaît, est un mélange de formalisme et de brutalité : la raison sans la force et le pouvoir n’y est rien. Inévitablement, j’ai pensé à l’Islande médiévale, une société centrée sur le droit, mais dépourvue d’un bras armé susceptible de faire appliquer les décisions de justice. Avoir gain de cause dans une procédure judiciaire était vain si vous n’aviez pas les moyens d’imposer à la partie adverse la décision qui vous avait été favorable. Au Mexique, il y a une police, mais il n’est pas certain qu’elle soit toujours au service de la société.
Dans le livre de Volpi, on voit la police mexicaine mener une enquête aussi délirante qu’ignoble. On voit cette police jouer une intervention en direct pour la télévision (que celle-ci présente comme étant de l’information), torturer d’abondance et fabriquer des témoignages. À l’issue de de l’enquête ainsi conduite Florence Cassez est condamnée à 96 ans de prison. Celui qui était son fiancé, Israel Vallarta, attend derrière les barreaux, depuis onze ans, son procès. Madame Cassez, soutenue par la France, a été libérée après avoir pu montrer que son droit à un procès juste et équitable n’avait pas été respecté. Bien que la démonstration de madame Cassez emporte des pans considérables -ou la totalité- des éléments réunis par la police mexicaine contre monsieur Vallarta, celui-ci reste en prison, comme on l’a dit, et attend de pouvoir se défendre devant un tribunal.
Archive.org a gardé une note rapide que j’avais écrite il y a des années en Islande sur la question de savoir si l’on pouvait déduire des sagas des connaissances sur le rapport au droit de la société islandaise. L’ayant ainsi retrouvée, je la publie ici. Je manque de temps pour rechercher les références qui devraient accompagner cette note, mais je crois que le lecteur n’aura pas de mal à retrouver les textes dont il est question.
Les sagas et le droit.
Victor Hugo prête à Knut le Grand un parricide (La légende des siècles, Le parricide). Lorsque ce dernier meurt, et que son âme veut marcher vers la lumière, à chaque pas qu’il fait, une goûte de sang pleut sur lui. Il n’ose donc paraître devant le Créateur et « rôde éternellement sous l’énorme ciel noir ».
Dans « Les Misérables », Jean Valjean finit par être récompensé d’avoir épargné Javert. Celui-ci, alors qu’il a son ennemi à sa merci, s’immole pour qu’il vive. L’épargner, c’est défier la Loi. Ne pas l’épargner, aussi. Il l’épargne et se tue pour se punir, au nom de la Loi.
Dans la saga de Hrafnkell, Samr épargne Hrafnkell. Celui-ci revient, l’humilie et le chasse. Samr aurait été mieux inspiré de suivre les avis des hommes sages qui lui conseillaient de tuer Hrafnkell lorsqu’il l’avait en son pouvoir.
La loi pour Javert est une entité sacrée. La défier dans le moindre de ses attributs, c’est la défier toute entière. Il faut sans délai en restaurer la sacralité en punissant la faute. Toute compromission est faiblesse, toute faiblesse est coupable. La loi a tout prévu, la loi est parfaite, la loi est le monde.
La vie, la faim, ont placé Jean Valjean en dehors de la loi. C’est un pêché original qui le protège de la pureté ; cette pureté qui finira par dévorer Javert.
On a parfois dit que dans « Les Misérables », Victor Hugo touche à l’universel, aux conflits que se posent dans toute société humaine. L’homme devant la Loi, l’homme devant le devoir.
Peut-être. Seulement, voilà, il y a Hrafnkell et sa saga.
Le problème n’est pas de voir un homme sans scrupules triompher (ce n’est tout de même pas si banal que cela), mais de voir que dans la société juridiquement centrée (Jesse Byock) qu’est l’Islande du Moyen-Âge, le « bon », le « clément », a tort, dans un sens presque juridique, de trop l’être.
Si les sagas sont, comme on l’a affirmé, des sortes de manuels de droit, ou de comment agir dans une société aux conflits incessants, ce que la saga de Hrafnkell nous dit, c’est qu’il ne faut pas être bon, ou du moins qu’il ne faut pas l’être à tort et à travers sans mesurer les conséquences de ses actes. Si Hrafnkell avait été reconnaissant à Samur de l’avoir épargné, la décision de ce dernier aurait été « juste ». Car la modération est une vertu essentielle chez un chef.
Dans les sagas, plus vous réussissez, plus vous avez raison. Plus vous avez de la chance (að vera heppinn), plus vous avez raison. La vie agit sur les actes juridiques passés en leur conférant valeur de justice ou non. Comme une ordalie rétrospective. Un acte n’est pas bon ou mauvais en soi, il n’y a pas d’immanence, pas de justice transcendante,. Hrafnkell a réussi sa vengeance. Il a chassé et humilié celui qui, pouvant le tuer pour venger un crime précédant, s’est contenté de le pendre par les tendons d’Achile. Il a été un homme injuste, toute sa vie, a commis force crimes. Rien ni personne ne viendra, après Samr, qui échoue, lui éxiger des comptes de ses actes. Pas de gouttes de sang qui pleuvraient pour punir le coupable. Il devient même immortel, suprême récompense dans une société habitée par le souci de la renommée, par la grâce de ce récit extraordinaire de sa vie qu’est la petite saga qui lui a été consacré. Samr, lui, n’a droit qu’aux miettes, et ce, seulement parce qu’il a eu le privilège d’avoir maille à partir avec son ennemi, seul digne que l’on se donne la peine de mettre son histoire par écrit.
Des ordalies rétrospectives. Est-ce ainsi que la société fonctionnait ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’un effet d’optique ?
Les sagas furent écrites à peu près 200 ans après les évènements qu’elles mettent en scène. Ce sont des récits, on le sait, donc discursifs, progressifs. Dans Le pendu de Saint Pholien, Simenon fait dire à Maigret : « on dirait qu’il y a là-haut quelqu’un qui s’est occupé de faire la police. »         Tout le roman repose sur l’attente dans laquelle se trouve le lecteur de l’explication d’une suite d’évènements fort improbables. Dans Les Misérables, le lecteur est tenu en haleine par l’expectative de voir comment l’auteur va faire converger la justice immanente en laquelle il croît, croyance bien perceptible pour le lecteur, et le déroulement des évènements. Le récit, par sa nature, imposerait-il une vision particulière du monde ? Dans tout récit, la fin convoque, attire vers elle, en le déformant, le cours des évènements.
Un jugement prononcé en se référant à des lois, fondé sur une conviction intime forgée rationnellement, est un événement fini, fermé, clos. Il n’appelle pas naturellement une suite. Quelle idée se ferait-on de notre système judiciaire si l’on ne disposait que du feuilleton Avocats et Associés, dans 1000 ans, pour en juger ? Aujourd’hui, le procès nous semble trôner en haut de la pyramide. Est-ce certain que l’on verra les choses ainsi dans 1000 ans ?
Lorsque l’on cherche à comprendre une société comme celle qui existait en Islande au Moyen-Âge, dont il ne reste pour ainsi dire que des témoignages littéraires tardifs, on ne doit pas faire l’économie des contraintes que le récit fait peser sur la façon dont la société en question est rendue.
Nous pouvons tâcher de mettre en regard les visions du droit qu’apparaissent dans Les Misérables et dans la saga de Hrafnkell. Nous ignorons dans quelle mesure nos conclusions s’appliquent aux sociétés qui leur ont donné naissance. Mais, l’exercice nous semble mériter d’être tenté.
Avant tout, peut-on dégager des constantes entre l’image que le récit donne du droit et le droit tel qu’il est pratiqué ? Existe-t-il de façon répétée dans l’histoire un décalage entre ce que disent les différentes sources ?
Dans le Cid, poème épique espagnol du XI ème siècle, on voit Jimena aller se plaindre au roi que le Cid, meurtrier de son père, l´humilie chaque jour en se promenant dans ses terres. De plus, son faucon s’attaque à ses blanches colombes. Le roi ne sait que faire. S’il punit le Cid, ce sera une révolte, celui-ci étant fort aimé. S’il ne rend pas justice, c’est son âme qu’il condamne. Jimena s’empresse de trouver la solution : « donne-le moi pour époux. Celui qui m’a fait tant de mal, saura me faire quelque bien ». Sur la demande du roi, qui s’empresse de promettre de grands cadeaux, dont des terres,  Le Cid consent à épouser la fille de celui qu’il a tué.
On ne donnera pas ici toutes les raisons qui devraient amener le chercheur à faire montre de prudence, à se garder d’extrapoler trop hâtivement.
Signalons juste un point qui nous intéresse ici au premier chef. Une autre contrainte du récit, en plus de celle mentionnée plus haut de tendre vers une fin, est de faire appel à des personnages hors du commun, que le conteur cherchera encore plus à magnifier (en héros positifs ou négatifs). Ce passage résonne comme la mise en scène de la toute-puissance du personnage objet du récit. Un homme tue un autre homme. Il pavoise dans les terres où son faucon (symbole phallique) ensanglante son colombier (les servantes ?) de la fille de sa victime. L’assassin du père pousse son triomphe jusqu’à s’entendre supplier par la fille qu’il la prenne, elle aussi. On a beaucoup plus l’impression d’avoir affaire au scénario d’un film assez crû, plutôt qu’à l’illustration du fonctionnement vraisemblable d’une société. Il est, en effet, peu probable qu’une telle dynamique sociale ait pu subsister durablement.
Dans un autre passage du poème cité, on voit le Cid donner en gage pour un emprunt, à des Juifs, deux coffres qu’il dit remplis d’argent alors qu’ils ne contiennent que du sable. L’auteur anonyme s’empressera cependant d’incriminer l’infâme nécessité qui oblige bien des fois les bons à faire mille choses mal faites. Puis, de s’en prendre au roi Alfonso, qui prête oreille à de mauvais conseillers. L’auteur justifie la conduite du héros devant ce qui lui apparaît, et nous apparaît, comme un forfait.
Dans les sagas, rien de tel. Les faits sont présentés avec une froideur chirurgicale. Egill, dans la saga éponyme, se met à califourchon sur l’hôte qui ne l’a pas accueilli de manière satisfaisante et se fait vomir sur lui. Quelques heures plus tard il lui arrachera un œil. Circulez, il n’y a rien à voir. Juste la vie qui suit son cours. L’auteur présente des faits et n’a cure de leur trouver des justifications morales. Conclura-t-on dès lors à l’existence d’une éthique de l’acte, du courage, du fait accompli ? En l’absence d’autres données, ça serait à peu près comme de déduire que quiconque pouvait, en Russie, tuer sa logeuse à coups de marteau sans que cela fasse plus de bruit que cela, du fait que Dostoievsky ne dit pas grand chose pour justifier la conduite de Raskolnikof dans Crime et châtiment. On pensera plutôt, avec beaucoup de bon sens, que l’écrivain russe était naturaliste, que le naturalisme est cet artifice littéraire bien fertile dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, qui ampute les actes humains de leur explication.
Les sagas sont des romans naturalistes. C’est dire qu’encore une fois il faut prendre des précautions infinies avant de leur faire dire en creux un sens moral dont elles sont dépourvues par, on ne sait, artifice littéraire, ou parce qu’effectivement, il n’existait pas dans la société qui les a engendrées.
Une telle société est-elle envisageable ? Que nous dit l’anthropologie ? L’absence de données sur l’existence de sociétés telles que celles décrite dans les sagas tendrait à renforcer la part que l’on prête au littéraire dans celles-ci. Au contraire, l’évidence de sociétés fonctionnant sur des schémas comparables à ceux des sagas accroîtrait les chances que celles-ci reflètent la vision du monde des Vikings. Des travaux ont été réalisés qui montreraient des similitudes entre la société islandaises médiévale et certaines sociétés « primitives » océaniennes. On pensera, sans doute, à la Mafia, avec ses légitimités fondées sur le fait accompli. L’inconvénient réside en ceci que la Mafia n’est concevable qu’insérée dans une société qui véhicule des valeurs différentes. Une société totalement « mafioïsée » ne serait pas stable.
Une autre démarche consiste à chercher les manifestations actuelles « d’échos » d’un monde passé. En principe, les échos des faits sont plus puissants que ceux des représentations que les différentes sociétés se sont données de ces faits. En principe seulement. Peut-on être aussi affirmatif en parlant d’une société qui n’a pas eu pendant des siècles d’autre nourriture spirituelle que les sagas et la Bible ? Le serait-on de nos jours ? La mise en scène de l’insécurité semble pouvoir changer le cours d’une élection présidentielle. Imaginons que les Islandais agissent aujourd’hui comme les Vikings des sagas. Ils auraient pu s’intoxiquer en lisant des histoires qui n’auraient jamais existé.
Certains ont voulu élargir le domaine d’études. L’existence d’une éthique germanique cohérente par certains aspects avec celle des sagas légitimerait celles-ci comme reflet de cette éthique. En effet, si on peut supposer une « intoxication » des Islandais qui auraient pris les sagas pour le monde, il est impossible de leur prêter une influence dans un monde germanique où elles restèrent inconnues jusqu’à une époque récente et où elles n’ont jamais été une lecture répandue. Le nazisme, dernier avatar d’une éthique germaine puisant ses racines dans la profondeur des siècles ? Ces théories ont été combattues par des historiens, notamment d’inspiration marxiste, qui voient le nazisme comme une conséquence du fonctionnement du capitalisme plutôt que comme une résurgence sourdant d’on ne sait quel passé lointain.
On commence à peine aujourd’hui à poser quelques repères méthodologiques pour baliser l’utilisation des sagas dans la recherche historique et dans l’histoire du droit en particulier. Il n’est pas étonnant que le cas islandais ait passionné les historiens, notamment les historiens du droit. Il représente le cas extrême dans le rapport entre source et histoire, entre réalité et la perception que l’on a de celle-ci.

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