Zola*, mars 2058. Doc. 28/b.

Timburbrou, le 28 mars 2057.

Salut Gotreka,
Voici les dernières nouvelles de Zola à l’Inria, telles qu’elles me parviennent, sans ajout ni dénaturation. Comment y réagis-tu ?
Mistla, intéressée par Les neurones de la lecture, a pris contact avec Stanislas Dehaene afin de lui proposer un certain nombre d’outils informatiques développés par l’Inria et susceptibles de contribuer aux recherches que l’auteur conduit. Un échange de mails s’en est suivi, dont l’aridité me fait penser qu’ils trouveront leur place plutôt en annexe à notre roman que dans le cœur de celui-ci. Mais je m’égare. Comme tu le sais, Dehaene travaille actuellement dans le Human Brain Project (HBP) vaste entreprise richement dotée par l’UE qui vise à modéliser le cerveau humain.
Les détails techniques du projet me dépassent ; j’en viens donc à l’essentiel : le premier cerveau modélisé a été celui de Zola. Tout se passait fort bien jusqu’à ce que, pour de raisons non encore tout à fait élucidées, l’esprit de Zola, son code informatique, pour parler avec rigueur, s’en est allé. Si, si, il s’en est allé. Comme ça, par Internet… et il a atterri chez Mika, enfin, dans son ordinateur. On pense qu’il y a été attiré parce que, parmi tous les ordinateurs qui étaient reliés à celui de Dehaene, la machine de Mistla était la seule à contenir quelque chose de zolien, pour ainsi dire.
En effet, Mistla a été associée à une initiative mise en œuvre par les enseignants du lycée Queneau qui avait pour titre : Les soirées de l’Inria. Il s’agissait de faire revivre, dans les murs du célèbre institut, Les soirées de Médan et de publier une version actualisée du volume jadis publié par Zola et son groupe.
Zola n’avait pas tout à fait conscience d’être un code informatique. Sa déception fut immense de ne point trouver ses amis. Tomber, en leur lieu et place, des programmes informatiques et des chercheurs en IA (intelligence artificielle) l’accabla.
Zola* (désormais, le mot Zola frappé d’un astérisque désignera le code informatique, par opposition au Zola incarné, lequel reste Zola tout court) n’est pas tout à fait Zola. Non seulement parce que le second est incarné et pas le premier, mais aussi parce que la modélisation de l’esprit de Zola n’a pas été parfaite (il ne faut pas oublier qu’il n’est jamais qu’une sorte d’édition princeps). Peu à peu, avec la souffrance que tu peux imaginer, il en est venu à prendre conscience de sa nature, de ce qui est désormais sa nature. Zola* le matérialiste souffre de se voir pur esprit. Esprit incomplet, qui plus est. Et il entreprend de tout faire pour advenir, pour être, pour trouver le chemin qui lui permettra de se matérialiser dans notre monde, qui a, certes, le tort de ne pas être le sien, mais qui a le mérite d’exister vraiment, d’exister de cette existence matérielle qui est la seule que Zola* puisse concevoir. Zola* veut manger, dormir, chier, baiser. Paradoxalement, sa souffrance croîtra avec ses succès. Plus il se rapproche du but, plus le besoin de s’incarner se fait impérieux ; plus il s’humanise, plus il a soif d’humanité.
Il doit d’abord exister dans l’esprit des gens. Il doit leur faire admettre la possibilité de son existence. Il ne servirait à rien d’exister et de voir son existence niée. Pour cela, sa condition de code informatique a des avantages. Porté par les chercheurs de l’Inria, il va s’introduire dans des milliers d’ordinateurs. Sa cible première, ce sont les médias, il lui faut des articles qui parlent de lui. Pas de Zola, mais de Zola*. Il ne s’agit pas d’exister en catimini. Il veut entrer dans le monde par la grande porte, pas caché sous une identité d’emprunt.
Il favorise le développement des Acharneurs de Réalités Virtuelles (ARV) et des Désincarneurs de Réalités Charnelles (DRC). Les premiers permettent à des créatures virtuelles de se rapprocher de l’existence réelle, alors que les seconds proposent une solution moins irréversible que le suicide à ceux que la vie épuise.
Je résume : Nous avons un groupe de lycéens qui entreprend de rééditer le livre Les soirées de Médan. Zola* arrive et met tout en œuvre pour parvenir à l’existence.
Ensuite : La chose, c’est compréhensible, inquiète. Des groupes se forment qui veulent mettre un terme à toutes ces folles dérives. Un matin, le concierge de l’Inria entre dans les locaux de l’Institut et une scène effroyable le glace d’horreur : les corps des chercheurs gisent dans une marre de sang. Complètent cette scène macabre les cadavres des trois enseignants porteurs de projet.
Un fou a sévi. Un fou parmi tant d’autres. Ils furent nombreux, en effet, ceux qui crurent que le canular était une réalité. C’est du moins ce que la presse a dit. Les ordinateurs ont disparu.
Des centaines de lettres de protestation et d’indignation affluent au Rectorat. Les parents ne comprennent pas que nul n’ait mis un terme à une expérience pédagogique hors de contrôle. Ce qu’ils ignorent, c’est que les puissants logiciels de l’Inria ont analysé leurs courriers. La conclusion est sans appel : ils ont tous le style qui caractérise la prose de l’auteur de J’accuse.

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