Je lis dans Le Monde que le défenseur des droits a ouvert une enquête sur l’arrestation violente de Gabriel, 14 ans.

Voici le commentaire que j’ai laissé :

sebastiannowenstein 11/06/2020 – 10h31

J’observe que des lecteurs de ce journal se donnent la peine d’écrire pour excuser des policiers qui, selon toute vraisemblance, battent brutalement et à plusieurs un enfant qui a volé un scooter. De tels propos chez des gens à peu près éduqués ne peuvent que nous interpeller, nous enseignants, qui avons pour mission de faire partager les valeurs de la République.

La faillite est particulièrement visible chez ceux, qui convoquent les « valeurs » et déplorent leur perte face aux quelques commentateurs qui, horrifiés par cette forme de barbarie, s’en indignent et font ainsi preuve d’une élémentaire humanité.

Le président Macron a illustré cette faillite et cette confusion des valeurs, qui a appelé Zemmour et n’en fit rien pour Gabriel. Pour mémoire, Zemmour est un délinquant qui a été condamné pour des faits autrement plus graves qu’un vol de scooter.

On ne saurait cependant exclure qu’il n’y ait pas de faillite à proprement parler et que l’appel contenu dans la loi à faire partager les valeurs de la République soit essentiellement rhétorique ou décoratif. On peut même penser que les valeurs de la République, dans les faits, s’appliquent à des fins de domination de certaines franges de la population et non à des fins d’émancipation. Les lecteurs éclairés du Monde auraient bien intégré cette fonction.

L’idée que certaines dispositions législatives, voire constitutionnelles, ont une finalité essentiellement rhétorique et n’ont pas vocation à être prises au sérieux est fréquente chez les penseurs du droit, comme en témoigne ce passage du Manuel de droit constitutionnel des professeurs Troper et Hammon :

« En quatrième lieu, l’opposition traditionnelle néglige l’usage rhétorique que les constituants peuvent faire de formules comme souveraineté nationale ou souveraineté populaire. Il est possible et il arrive fréquemment qu’on les proclame sans autre souci que d’obtenir une adhésion populaire, mais sans aucune intention d’en tirer la moindre conséquence »

Michel Troper, Francis Hamon, Droit Constitutionnel, LGDJ, 33 éd., p 198

Parler de faillite d’une constitution parce que personne ne prendrait au sérieux ses dispositions portant sur la souveraineté nationale n’aurait guère de sens. Il se pourrait donc que ce soit une aporie que de parler de faillite parce que de nombreux lecteurs du Monde, des gens éduqués, n’ont pas fait leurs les valeurs les plus élémentaires de la République. L’injonction de faire partager les valeurs de la République serait un énoncé vide au mieux. Chacun le saurait.

On rapproche inévitablement l’affaire Gabriel de l’affaire Floyd et de ce que l’on appelle la street justice aux États-Unis, que le New York Times définit comme suit en parlant du cas Floyd :

« Experts viewing the footage suggest that it was more likely a case of “street justice,” when a police officer seeks to punish a suspect by inflicting pain (…) ».

Enfin, ce que les professeurs Troper et Hamon nous disent dans leur manuel rappelle la notion d’un contrat social racial qu’évoque Adam Serwer dans The Atlantic :

The Declaration of Independence states that all men are created equal; the racial contract limits this to white men with property. The law says murder is illegal; the racial contract says it’s fine for white people to chase and murder black people if they have decided that those black people scare them. “The terms of the Racial Contract,” Mills wrote, “mean that nonwhite subpersonhood is enshrined simultaneously with white personhood.”

L’idée que ces lecteurs du Monde soient le produit abouti d’un contrat implicite porté par l’École et qui veut que les valeurs de la République aient une vocation au mieux rhétorique ne paraît pas absurde.

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