Timburbrou enquête sur les PFAS, II. Note du 13 mars 2032

Nous avons reçu de nouveaux documents concernant La Série.

Ce qu’il se passe dans La Série

Une épidémie de peste se répand. Les bactéries sont résistantes aux antibiotiques. Les systèmes immunitaires des humains, affaiblis par les PFAS n’offrent qu’une résistance limitée. La désorganisation de la société favorise le développement des rongeurs, qui, massivement infectés par Toxoplasma gondii, voient leur système de peur perturbé et se rapprochent des êtres humains. Juancito a annoncé à Jean Dutertre que d’autres humains parviennent à envoyer des messages à des habitants de la région de Pierre-Bénite. Jean Dutertre doit se mettre en contact avec eux. Comment faire pour ne pas passer pour des fous ?

Jean Dutertre enquête sur la société, qui l’emploie, Akema. Il transmet des documents confidentiels à l’association de riverains qui attaque l’entreprise (cette procédure a un équivalent dans notre monde, comme le raconte Le Monde1). Une cadre de Daikin se met en contact avec lui. Puis une autre, de Saint-Gobain. Jean Dutertre fait l’objet de pressions au sein de son entreprise. Il voudrait partir, mais se dit que partir, c’est se couper d’informations et de contacts importants. Il veut aussi mettre de l’argent de côté, pour aider les siens dans les temps difficiles que Juancito lui annonce. Il aménage la cave de son domicile. Il fait des stocks d’eau et d’antibiotiques. Juancito en bénéficiera. Le cadre de Daikin s’appelle Gustavo Formosa. Celle de Saint-Gobain, Myriam Duncan. Ils ne vont pas quitter La Série de sitôt.

En cherchant à se renseigner sur les PFAS, Jean Dutertre découvre que la Chaire Avenir Commun Durable, du Collège de France, finance des recherches sur les moyens permettant de les neutraliser. Il trouve ces recherches absurdes parce qu’il est certain qu’elles ne permettront pas d’inverser la situation et ne répondent pas aux défis urgents. Ces recherches ne protégeront pas Juancito. Jean Dutertre parcourt le site et découvre que les groupes Saint-Gobain, producteur de PFAS, et TotalEnérgie, qui possédait Arkema, financent les recherches du Collège de France. Jean Dutertre a l’impression de perdre pied. Il laisse un message à une professeure de sciences naturelles qui, avec une collègue de sciences économiques et sociales, a travaillé sur le financement par TotalEnergies, Saint-Gobain et la Fondation Covéa du Collège de France. Les deux enseignantes ont dénoncé ces financements qui, à leur sens, portent atteinte à l’indépendance des chercheurs, à ce que l’on appelle la liberté académique et faisaient naître un conflit d’intérêt ou, à tout le moins, une apparence de conflit d’intérêt. Jean Dutertre soupçonne autre chose. Il pense que les cerveau des dirigeants de ces sociétés ont été manipulés. Il sait à quel point son hypothèse est saugrenue, mais il constate avec une forme de désespoir que ces sociétés agissent comme si elles étaient animées par l’intention de détruire la planète et affaiblir les organismes humains.

Un historien a écrit un ouvrage sur la peste récemment : Richard Dupuis. Cet historien fait partie de la chaire Avenir Commun Durable. Les coïncidences sont trop nombreuses. Jean Dutertre doute.

Ce qui s’est passé dans le monde de Timburbrou pendant que La Série était tournée

Les épisodes de La Série que nous venons de résumer sont fascinants parce qu’ils donnent à voir avec une transparence désarmante la mécanique qui articule La Série et son environnement social.

Tout ce que La Série raconte (hormis, bien entendu, la manipulation des cerveaux des dirigeants des entreprises qui contribuent au réchauffement climatique et polluent avec les PFAS) est réel. Notons même que La Série, contrairement à ce que les discussions qui présidèrent à sa mise en place, se montre moins dramatique que le réel dans la description du présent. Elle renvoie le drame à une date lointaine, mais ne dit rien des drames présents, de ces vies brisées évoquées dans Le Monde et dans d’autres organes de presse. Rien sur le cholestérol, les systèmes endocriniens perturbés ou les cancers des testicules que connaissent les riverains de la « vallée de la chimie », tant à Timburbrou que chez nous. C’est une remarque qu’Edouard Eilingsen ne se priva pas de formuler.

Mais le même Eilingsen accordait volontiers que La Série avait rendu visibles les activités des opposants aux PFAS. Les deux professeures étaient des membres de Quasimodo. Leur enquête sur les conflits d’intérêt qui naissaient lorsque TotalEnergies et Saint-Gobain finançaient le Collège de France se fit en collaboration avec Safa Kader. La fiction fut imaginée en même temps que les démarches qui l’imbriquaient indissolublement avec le réel.

Il faut ici revenir à ce qu’Ara disait dans la note du 12 mars au sujet de Cervantès. Elle a parfaitement saisi l’idée de ce que fait le groupe Quasimodo, mais pas nécessairement l’étendue du modèle et les efforts de théorisation qui l’ont accompagné. Nul ne lui en voudra, car elle n’avait pas les documents que j’ai consultés pour rédiger cette note. Rendons plutôt hommage à sa perspicacité, car elle a tout compris avec presque rien.

Ce que nous comprenons maintenant, c’est que le Quichotte et l’épisode Avellaneda sont, à Timburbrou, fondateurs. Leur poids va bien au-delà de La Série.

Le principe qui domine toute la création à Timburbrou est celui de l’imbrication entre le fictionnel et le réel. Il est de la responsabilité de chaque écrivain de créer dans le monde réel l’environnement qui sied à sa fiction. Ce principe dérive d’un constat simple qu’Ara a très bien expliqué : c’est l’incursion d’Avellaneda dans le Quichottte qui fit d’un roman réussi mais anodin ce qu’il est devenu. En même temps, comme tout le monde à Timburbrou pratique la fiction, ce que nous avons, c’est une coproduction du réel et de la fiction, qui se façonnent mutuellement et en permanence. Et l’exemple parfait de cette cogestation, pour ainsi dire, est celui de La Série. L’exemple type, mais, et il est fondamental de le comprendre, pas unique. Et non seulement pas unique, mais aussi trivial.

Il importe ici d’indiquer, toutefois, qu’il ne s’agit pas d’incendier Rome pour faire un poème. Un principe fondamental à Timburbrou est celui de la parcimonie : aucune inscription du fictionnel dans le réel n’est admise si elle n’est pas sobre. Une inscription n’est pas admise s’il existe un moyen plus sobre d’y procéder. La Série s’inscrit dans le réel par des courriers, par des enquêtes, par actions judiciaires accomplies par un groupe très réduit de personnes qui font tout par elles-mêmes. Il existe, naturellement, à Timburbrou, d’autres manières d’injecter du fictionnel dans du réel, notamment par la force brute des moyens financiers, mais ces injections ne sont pas considérées comme de l’art et on regarde leurs promoteurs avec mépris.

Est-ce si différent de ce qui se passe chez nous ?

Ara l’a remarqué : ce qui apparaît à première vue comme des différences radicales entre Timburbrou et notre univers le sont souvent moins à la réflexion. Et, Ara l’a dit aussi, nous avons souvent observé par le passé que ce qui se passe à Timburbrou annonce ce qui se passe chez nous, y compris lorsque les évolutions que Timburbrou anticipe nous paraissent relever d’un monde foncièrement différent du nôtre.

Dans notre univers, les enquêtes publiques participatives existent déjà. De même que l’enquête sur le financement par TotalEnergie du Collège de France. Les courriers d’enseignants se multiplient, comme ce site en témoigne. Sommes-nous si loin de Timburbrou ?

  1. Voir Pollution aux PFAS : près de 200 riverains de la « vallée de la chimie », près de Lyon, demandent « réparation » en justice à deux industriels, 31 janvier 2026) ↩︎