Dans la commune de Saint-Josse, Belgique, des dames apprennent à faire du vélo et, ce faisant, elles tissent des liens, s’informent mutuellement, s’émancipent elles-mêmes.

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Le vendredi, je ne travaille pas au lycée ; je suis chez moi, à Saint-Josse, l’une des 19 communes de la ville de Bruxelles. 

Entre le mois de septembre et les vacances du mois d’octobre, je me suis rendu régulièrement sur une plaine de jeux publique, le square Félix Dehlaye, tout proche de mon domicile : je voulais, malgré mes nombreux cheveux blancs, retrouver un peu le geste du tir au basket, que je n’ai plus pratiqué depuis longtemps.

L’hiver, le square ouvre ses portes à 10 heures du matin. Peu après, des dames, qui apprenaient à faire du vélo venaient sur le terrain, que nous nous partagions. Je me suis parfois excusé d’un ballon qui heurtait une roue ou qui menaçait de tomber sur une tête. Elles, quand la maîtrise de leur engin le leur permettait, évitaient l’endroit d’où je lançais mes ballons. Nous nous partagions le lieu en bonne entente, comme cela arrive le soir ou le week-end, quand les joueurs de foot, majoritaires, croissent des joueurs engagés dans un autre match, ceux qui font du vélo, les petits sur leurs tricycles ou les quelques adeptes du basket. Quand j’arrivais, nous nous disions parfois bonjour. 

Deux jeunes hommes, Thibaut et Florent, aidaient ces dames dans leur apprentissage. Un jour, j’ai croisé dans la rue l’un d’eux, Florent. Nous avons discuté et je l’ai félicité pour leur travail ; je lui ai dit que cela faisait plaisir de voir ces dames progresser et qu’elles avaient l’air très heureuses d’être là. J’ai expliqué à Florent que je préparais une webradio sur Saint-Josse et je lui ai dit que j’aimerais faire un sujet sur ces dames qui, sur le tard et avec tant d’enthousiasme, apprenaient à faire du vélo. Florent a estimé que cela était une bonne idée et il m’a dit qu’il allait en parler autour de lui. 

Pendant que nous discutions, est arrivé Thibaut, qui, d’abord, ne m’a pas reconnu. Ah, vous êtes le basketteur ! a-t-il dit, lorsque Florent l’a aidé à m’identifier. Florent et Thibaut m’ont expliqué que le stage des dames se déroulait sur plusieurs séances et qu’il allait prendre fin au mois de novembre. Il s’agissait, ont-ils ajouté, d’une collaboration entre le Centre culturel flamand, l’association Pro-vélo et l’association féministe Femma. 

Le vendredi 12 novembre, je me suis rendu au square, avec mon ordinateur et mon micro. J’ai déjà enregistré des cours, ou des textes pour ce blog. J’ai aussi enregistré des élèves et des guides francophones en Islande, mais à chaque fois, il s’était agi de prises effectuées en intérieur. Je craignais que le vent trouble les enregistrements. J’avais essayé d’acheter une de ces boules, dont j’ignore le nom, qui, recouvrant le micro, empêchent qu’on entende trop le vent, mais je n’en avais pas trouvé dans le commerce. Le temps était calme, ce qui m’a rassuré. Le problème, cependant, ne devait pas être celui-là, mais un autre, que j’allais élucider plus tard… trop tard : les enregistrements ne sont pas bons. Je m’en veux beaucoup, car certaines de ces dames avaient fait des efforts considérables pour vaincre leurs réticences et accepter de me parler. Je leur demande d’ici de m’en excuser.

Je voudrais me concentrer, dans cette chronique, sur les propos de Sultane, une femme petite et frêle, sans doute la plus âgée du groupe, qui, malgré les difficultés, montre, aidée par Florent, une détermination remarquable sur son vélo. Kurde, Sultane parle turc, arabe et, naturellement, kurde. Elle n’a cependant pas réussi à acquérir le français. Aujourd’hui, j’ai réalisé, en discutant avec ma femme et l’une de nos voisines, que Sultane parlait des langues appartenant à trois familles linguistiques différentes : la famille indo-européenne pour le kurde, la famille sémite pour l’arabe et la famille turcique, pour le turc. 

Je ne connais ni le turc, ni l’arabe, ni le kurde. Mériem Saissi, de l’association Femma, a traduit de l’arabe vers le français les propos de Sultane. 

Nous avons parlé vélo. Sultane n’avait pas appris étant petite, elle était contente de venir et reconnaissante qu’on l’aide à s’y mettre. 

Puis, Sultane a parlé du passé, de la Turquie et du Kurdistan.

Sultane a fait de la prison, un an. Une nouvelle condamnation, à 10 ans, l’avait amenée à quitter son pays avant que la décision n’arrive d’Ankara dans la ville de Mardin, où elle résidait, avant donc que l’administration n’ait le temps de l’emprisonner à nouveau. Sultane a parlé de sa famille. Elle a évoqué son mari, professeur, décédé peu après le départ de Sultane de Turquie ; et elle a parlé de leur fils, emprisonné depuis 15 ans. Elle a fait l’éloge de la Belgique, de sa démocratie et de la liberté qu’il y règne. Sait-on ici la chance que l’on a de pouvoir s’exprimer librement ? Sultane a parlé longuement, en arabe, comme je l’ai dit. Son propos était sobre. Elle a montré des photos de sa famille. Elle a parlé de la vie heureuse qu’elle avait eue aux côtés de son mari, qui dans l’exercice de son métier, avait dû se rendre dans différentes régions de Turquie. Elle-même avait résidé plus longtemps à Ankara qu’au Kurdistan. Ses frères avaient fait des études, mais pas elle. Dans sa famille, on disait qu’il fallait voyager, partir, qu’il ne fallait pas rester pour toujours au village.

Sultane a aussi parlé des balles qui fauchent les passants, de ceux qui, pour fuir l’oppression, prennent le maquis et que l’on désigne comme terroristes.  

Nous avons écouté avec attention la traduction de Mériem. L’une des dames, qui avait posé son vélo, lui venait parfois en aide. D’autres dames revenaient de leur tour avec Thibaut, dont elles faisaient le récit, animées, riant, surtout lorsqu’il était question des chutes. Sultane reprenait, on l’écoutait. Elle me parlait avec naturel, avec calme, avec fluidité. Tout semblait normal. Tout était normal. Je veux dire par là que la situation était improbable, mais que cela ne nous a pas troublés. Je crois que nous avions tous (toutes et tous) le sentiment simple qu’il était normal que nous nous parlions comme nous le faisions. En ce qui me concerne, j’avais la sensation un peu étrange que les mots de Sultane m’atteignaient, alors même que je ne les comprenais pas, alors même que Mériem ne les avait pas encore traduits. 

Avant que Sultane ne prenne la parole, j’avais discuté avec Mériem, qui m’avait expliqué l’activité de son association, qui œuvre à l’émancipation des femmes et qui met en place des activités qui permettent à celles de notre commune de se rencontrer régulièrement. Elles font ensemble de la cuisine, de la couture, ou des formations comme celle à laquelle j’assistais, qui avait été une demande formulée à plusieurs reprises par les dames elles-mêmes, dans leurs réunions. Il y a le vecteur et le but, m’avait-elle dit. Le vecteur, ce sont ces activités. Le but, que les femmes sortent, se rencontrent, se parlent, gagnent en autonomie. 

Il me semble que, de cette démarche, le propos de Sultane avait été la parfaite illustration. Ces femmes apprennent à faire du vélo, mais elles font beaucoup plus. Elles ont fait beaucoup cette matinée ensoleillé et fraiche de novembre, une fois les vélos posés. Elles ont raffermi les liens qui les unissent, elles se sont informées mutuellement. Elles m’ont parlé et j’ai parlé de ce qu’elles m’ont dit autour de moi. Elles ont beaucoup à dire et leur parole gagnerait à être connue au-delà du terrain de basket du square Félix Delahaye, à Saint-Josse. 

PS : Pendant que j’écoutais Sultane, des images de femmes ayant perdu leurs enfants pendant la dictature militaire qui s’abattit sur mon pays, l’Argentine, traversaient mon esprit. Alors que je venais de terminer la rédaction de cette chronique Sultane, soudain, m’est apparue, droite malgré son âge, calme et digne, comme ces madres de la Plaza de mayo qui n’ont jamais cessé de réclamer qu’on leur rende leurs disparus et que justice soit faite.

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