Organiser et favoriser la délation. Timburbrou.

Timburbrou, on le sait, appartient à un monde parallèle au nôtre. Il n’est pas clair si la Suède, la France et l’Afghanistan dont il est question ici appartiennent à notre univers ou à celui de Timburbrou. Nous rappelons qu’à Timburbrou, des évènements du futur sont parfois connus avant qu’ils n’adviennent.

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Suède, vers la délation obligatoire ?

Le Héraut de Timburbrou, le 23 mars 2025 (article reçu le 22 mars 2023)

La Suède prévoit de rendre obligatoire la délation pour les fonctionnaires susceptibles de se retrouver en contact avec des sans-papiers.

Le Héraut de Timburbrou a pris connaissance d’une note préparée par les promoteurs de l’initiative visant à contraindre les fonctionnaires à la délation. Ce document contient des arguments et des analyses destinés à lever les objections ou les obstacles moraux susceptibles d’être opposés à l’initiative.

Le premier argument prend appui sur le caractère démocratique de l’État suédois : tout ce que fait une autorité démocratique est légitime. Les auteurs reconnaissent cependant que cet argument échoue généralement lorsque le fonctionnaire est confronté à un cas concret où sa décision va avoir un impact sur la vie de quelqu’un qu’il connaît personnellement. Ils notent aussi que le taux d’échec s’accroît lorsque la décision est soumise au regard des autres, des collègues ou des proches, notamment. Il y a alors une sorte d’impossibilité qui, de façon répétée, émerge : non, je ne peux pas faire ça. Quoi qu’on pense des migrants, agir pour expulser une jeune femme afghane est un acte perçu comme ayant un coût tellement élevé pour la vie sociale future du fonctionnaire qu’il serait prêt à désobéir à l’injonction de le poser pour protéger la sérénité de cette dernière. Les auteurs pensent que cette difficulté sera atténuée si la sanction frappant le fait de ne pas dénoncer est suffisamment forte. Ils mettent en garde cependant contre les réactions que susciterait une sanction perçue comme démesurée. Les auteurs pensent qu’il vaut mieux explorer d’autres pistes. Ils estiment que la délation doit être valorisée, qu’elle doit être associée à un acte considéré positivement.

Ils suggèrent ainsi d’investir symboliquement le fonctionnaire de la mission de défendre le mode de vie suédois (il s’agit d’un mode de vie traditionnel dont l’existence historique est supposée incontestable, de même que doit l’être sa supériorité morale par rapport à d’autres modèles). Le fonctionnaire serait un soldat au service de la défense d’une civilisation. Le document cherche également à lier délinquance et immigration. Dénoncer un sans-papier reviendrait à protéger de possibles victimes du sans-papiers. Il faut décaler le regard du tort fait au sans-papiers vers le mal évité. Il faut supprimer la différence entre le tort réel causé et celui, éventuel, que la non-dénonciation produirait de par le fait qu’elle laisse libre quelqu’un dont on pose qu’il est un criminel en puissance. L’éventualité, énoncée par l’État, doit revêtir un statut comparable à l’acte, au fait. La parole de l’État sera regardée comme créant un réel d’un rang comparable à celui de la réalité véritable.

Les auteurs insistent aussi, plus prosaïquement, sur la nécessité de faire confiance aux autorités : on n’est pas spécialiste de tout et, de même que le juge ne doit pas indiquer à l’enseignant comment ce dernier doit faire son travail, il n’appartient pas à l’enseignant de décider qui doit vivre en Suède et qui il faut expulser. Dans une société bien ordonnée, chacun a un domaine de compétence et des responsabilités bien définies. Chacun son métier et les vaches seront bien gardés, dit le texte en français, avec bien entendu, une traduction en pied de page.

La note donne, justement, la France en exemple. Dans ce pays, il est considéré que la dénonciation d’une jeune fille qui porte un bandana à l’école est un acte civique, courageux et émancipateur pour la jeune fille en question, que l’on estime libérer du poids du patriarcat et de l’arriération par la dénonciation qu’on accomplit. En France, s’émerveillent les auteurs, la dénonciation est civique, voire héroïque.

Les auteurs reviennent sur le cas de la jeune femme afghane sans papiers et se demandent dans quelles conditions, un fonctionnaire pourrait en venir à exécuter l’injonction de la dénoncer à des fins d’expulsion. Ils pensent que si l’on parvient à renvoyer vers l’Afghanistan une jeune femme avenante qui a grandi en Suède, qui parle le suédois et qui étudie le droit à Malmö, on sera assez fort pour renvoyer n’importe quel étranger. Ils proposent deux voies de progrès, qui paraissent contradictoires, mais qui ne le sont pas.

La première mise sur l’isolement et le secret. La délation est plus probable si le fonctionnaire pense que son acte restera secret. La deuxième mise, au contraire, sur une affirmation collective de rupture avec les valeurs et positions dont la société suédoise s’est traditionnellement revendiquée et qui en ont longtemps fait la fierté. Les auteurs défendent la nécessité d’articuler les deux démarches : il faut garantir le secret tout en agissant pour subvertir les valeurs qui fondent la société suédoise. Il s’agit de parvenir, dans le délai le plus court possible, à une situation où l’on sera fier d’avoir agi pour expulser la jeune femme afghane. Cette rupture avec les valeurs traditionnelles doit se faire tout en niant qu’elle se fait. La note se réfère encore à la France, qui a réussi à dénaturer et subvertir la laïcité tout en affirmant qu’elle l’approfondissait et l’adaptait aux évolutions de la société.

Les auteurs se réfèrent souvent à ce qu’ils appellent le seuil de changement. Ils rappellent que les militaires trouvent difficile de tuer leur premier homme, mais que, très vite, ils s’acquittent de leur devoir en professionnels, sans états d’âme. Par analogie, on peut penser que c’est la première dénonciation qui est difficile, les suivantes devant se faire plus facilement. À titre subsidiaire, ils insistent pour que l’on voie le moins possible les conséquences des délations et des expulsions. Une vidéo de la jeune femme afghane étudiant à Malmö et qui, expulsée par la Suède, serait assassinée à son retour au pays serait, typiquement, le genre de chose qui desservirait la cause. Les auteurs pensent toutefois qu’il faut relativiser l’effet des événements médiatiques, qui s’émousse très vite. Il ne faut pas confondre l’impact momentané et effet sur la durée. Lorsque les autorités tchétchènes annoncèrent que les homosexuels n’existaient pas dans leur pays et que, s’ils existaient, ils seraient tués par leurs familles, une vague d’indignation parcourut l’Europe. Trois jours après, le nombre de recherches Tchétchénie homosexuels persécutions avait chuté à des niveaux insignifiants. La saturation ou la mithridatisation détruisent très sûrement l’indignation, se rassurent les auteurs. Ils vont même jusqu’à se demander s’il ne serait pas souhaitable que l’une de ces vidéos soit largement diffusée. L’idéal serait, toujours selon la note, que la diffusion s’accompagne d’un discours mettant en doute l’authenticité de la vidéo, signalant certains points obscurs de l’histoire de la jeune femme, voire niant son existence physique réelle. Il ne suffit pas de produire de la réalité par la voix de la parole étatique, il faut aussi démonétiser et rendre évanescente la véritable réalité.

La note affirme que, toutes choses égales par ailleurs, il est plus facile de s’abstenir d’agir que d’agir, à tout le moins dans la situation actuelle, c’est-à-dire, tant que la délation de la jeune Afghane n’est pas un acte dont on est fier. Ne pas s’opposer est plus aisé que de poser l’acte de la délation. La note suggère de multiplier les formulaires informatiques devant contenir le numéro national d’identité des personnes avec lesquelles le fonctionnaire est en contact. L’absence de ce document serait une dénonciation par défaut. Habitué à dénoncer par un acte administratif banal et quotidien, il sera plus aisé pour le fonctionnaire de prendre des initiatives pour enquêter activement et identifier des sans-papiers par la suite.

Il est important, lit-on aussi dans la note, de décourager autant que possible les situations susceptibles de donner lieu à des solidarités malvenues. Ces dernières, toujours problématiques, se créent, par exemple, autour d’un don de nourriture entre voisins ou lorsqu’on attend les enfants à la sortie de l’école. Il semble, par exemple, particulièrement difficile de dénoncer la mère d’un ami ou d’une amie de son enfant.

À l’opposé, il est utile de susciter une proximité humaine avec celles et ceux qui reçoivent la délation. Il vaut mieux, ainsi, que cette dernière se fasse auprès de quelqu’un perçu comme un collègue qu’auprès de quelqu’un qui incarne une autorité lointaine.

Dans les dernières pages de la note, les auteurs font une analyse nuancée des différences entre délation et dénonciation. Sans vouloir être exhaustifs, citons celle qui nous concerne le plus, celle qui porte sur l’abaya et sur le bandana.

Les auteurs affirment que, lorsqu’un enseignant informe l’administration de son établissement qu’une élève porte une abaya, il y a dénonciation et non délation. La délation implique qu’on porte à la connaissance d’une autorité susceptible de sanctionner un individu un fait que ladite autorité ignore. La dénonciation, dans le cas de l’abaya, agit différemment, puisqu’elle qualifie un comportement connu de l’administration, mais que celle-ci voulait ignorer. La dénonciation empêche l’évitement du conflit. Après la première, le second est inévitable.

Le cas du bandana est différent, parce que, plus facilement que l’abaya, il peut être ôté et caché. Y a-t-il délation si un enseignant dénonce un autre enseignant qui autorise les jeunes filles à porter des bandanas pendant son cours ?

La conclusion de la note est que les subtilités lexicales importent peu. Il y a un continuum sur lequel il faut jouer.

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Timburbrou, le 28 mars 2025, 20.35, réunion syndicale.

Nous sommes réunis aujourd’hui pour essayer de revenir sur des évènements qui nous troublent et qui, même, je reprends les mots de certains d’entre nous, nous atterrent. Comment en sommes-nous venus, nous et ceux que nous appelions il y a peu nos camarades, à nous dénoncer mutuellement auprès de nos supérieurs ? Quelqu’un l’aurait dit il y a quelques mois, que nous aurions ri. Il y avait des tensions, mais l’intersyndicale fonctionnait. Nous ne nous dénoncions pas, des camarades ne se dénoncent pas entre eux, quelles que soient leurs rivalités.

On est d’accord, c’est eux qui nous ont dénoncés. Mais certains parmi nous ont été imprudents, certains regrettent quelques-unes de leurs paroles. Il est vrai aussi que c’est nous qui avons été sanctionnés (insidieusement) par nos supérieurs, pas eux. Sur le fond, nous avions raison, on est bien d’accord, mais nous n’avons pas su faire en sorte qu’eux se montrent à la hauteur de ce qu’ils sont, de ce qu’ils pensent être ; en tout cas, de ce qu’ils auraient pu être. Nous n’avons pas su créer l’unité et, ce faisant, nous avons ouvert un boulevard à nos supérieurs pour qu’ils fassent naître en eux, en ceux qui, il y a peu, étaient nos camarades, ce qu’ils voulaient trouver, pour qu’ils fassent naître en eux quelque chose que, je crois, ils ne sont pas. Si nos anciens camarades lisent un jour le Rapport, ils ne se reconnaîtront pas.

Nous savons ce qui s’est passé entre nous. Rien ne sert de le rappeler. Nous en avons des perceptions divergentes qu’il me semble vain, aujourd’hui, de chercher à rapprocher. Il faudrait que nous arrivions à voir ce que nous n’avons pas vu sur le coup, trop pris que nous étions dans nos querelles internes.

Une commission d’enquête rectorale fut désignée. Elle était composée d’inspecteurs, qui, dans une vie intérieure, avaient été des nôtres.

On nous expliqua que nous étions tous dans le même bateau, que nous partagions le désir que notre administration fonctionne correctement. Nous avions demandé une enquête sur la façon dont nos supérieurs exerçaient leurs fonctions. Eux, nos adversaires de l’administration centrale, dépêchèrent une mission d’enquête qui portait sur… la mauvaise ambiance qui régnait entre nous (c’est-à-dire, entre nos listes, entre nos partisans et les leurs). Rien de cela, cependant, ne fut dit avec précision avant le début des travaux de l’enquête. Nous sommes allés, un par un, aux auditions, sans savoir de quoi on allait parler. On a eu tort, bien entendu, comment avons-nous fait pour ne pas le voir ?

Au début de chacune de ces auditions, les enquêteurs déclaraient garantir la confidentialité des propos qui seraient tenus. Ce qui est important, ce qui est fondamental de comprendre, c’est que les enquêteurs n’avaient pas le pouvoir de garantir cette confidentialité qu’ils promettaient. Le code des relations entre le public et l’administration établit le principe général de la communicabilité des documents administratifs. L’administration peut refuser de transmettre tel ou tel document, le compte rendu de nos auditions, par exemple, mais si elle ne parvient pas à motiver valablement son refus, les documents seront transmis. C’est le tribunal administratif qui tranche, ce n’est pas l’administration. Il est donc évident que l’administration a outrepassé ses prérogatives lors de sa mission dans notre établissement et qu’elle a offert des garanties qu’elle n’était pas en mesure d’assurer. Il y a plus : dès lors qu’un document est transmis après une requête fondée sur le code précité, l’administration est obligée de le publier. Donc, tout un chacun, élèves, journalistes, parents, collègues, etc pourra consulter le Rapport. Heureusement, si j’ose dire, l’administration ne s’acquitte presque jamais de cette obligation.

C’est le secret qui leur a fait dire des choses qu’ils n’aurait jamais dû dire. Peut-être que nous aussi avons dit des choses que nous n’aurions pas dû dire.

Nous devons nous ressaisir. Nous devons regarder vers la Suède pour comprendre les dangers qui nous guettent si nous ne le faisons pas. Aujourd’hui, nul n’ignore ce que la Suède est devenue. Trois ans après la parution de l’article que je viens de vous lire, les objectifs que se donnaient les auteurs de la note que le journal s’était procurée sont en passe d’être atteints. L’argumentaire qu’il contenait est lui-même est dépassé. Les Afghanes, celles qui restent, se terrent.

La France, proche de nous par la langue et la culture, peut aussi nous éclairer.

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L’abaya. Perrine et Salma.

En France, des enseignants bien intentionnés dénoncent des jeunes filles qui portent des robes jugée trop longues si ces jeunes filles sont d’un type racial non européen, si elles portent des noms qui ne sont pas européens de souche ou si les enseignants soupçonnent que, bien qu’européennes d’origine, elles ont embrassé la foi musulmane. Une jeune fille blanche et regardée comme non musulmane peut porter une robe longue sans qu’on la dérange. Alors que deux jeunes filles portent une robe longue, Perrine aura un goût adolescent pour l’exotisme ou pour le vintage un peu hippie, quand Salma, elle, manifestera de manière ostensible une appartenance religieuse.

Le processus qui a conduit à cette situation commença en 2004, lorsque fut adopté la loi dite du foulard, qui interdisait dans les écoles le port de signes permettant de manifester ostensiblement une appartenance religieuse. Cette loi, présentée comme une adaptation de la laïcité à des conditions nouvelles, comme son approfondissement, alors qu’en réalité, elle l’altérait jusqu’à la dénaturer. En ceci, l’analyse historique de la note dévoilée par le Héraut de Timburbrou est juste. La laïcité, depuis la loi de 1905 qui l’instituait jusqu’en 2004, imposait la neutralité de l’État en matière religieuse. L’État était neutre, la société était libre. La loi de 2004 met un terme à ce régime dans le service public d’éducation, dans l’École : les élèves doivent être neutres ; ils perdent la liberté d’afficher leurs convictions religieuses. Avant, seuls les agents de l’État, les enseignants, en particulier, étaient astreints à la neutralité en matière de religion. La question des robes longues naît, sans que l’on s’en rende compte à l’époque, avec la fin de la laïcité, avec la loi de 2004, donc. À cette date, l’État, devient, dans ses écoles, factuellement anti-musulman, même s’il paraît être anti-religieux. Bien entendu, l’État prétend n’être ni l’un ni l’autre. En vérité, chacun comprenait que l’État était antimusulman, mais pas véritablement antireligieux. Il n’était antireligieux que pour être antimusulman sans que cela se voie. Ce qui importe, c’est que chacun était invité à agir comme si les proclamations de l’État étaient la réalité véritable… Oui, pardon, certains sont arrivés en retard. On a vu, au début de nos travaux, que l’État s’attribue la capacité de produire un monde parallèle et de sommer les individus soumis à son autorité de remplacer la réalité qu’ils perçoivent par celle qu’il engendre.

Les enseignants, certains enseignants, à tout le moins, dénoncent les élèves qui portent des abayas car ils estiment que, par ces habits, les jeunes filles manifestent une appartenance religieuse.

Avant de se focaliser sur les abayas, le ministère de l’Éducation nationale fit la chasse aux bandanas. Le principe des poursuites était le même : si le port d’un bandana était regardé comme une façon de rappeler le foulard musulman, il était interdit. Une jeune fille qui se déclarerait athée pourrait porter un bandana. Une jeune fille regardée comme musulmane ne pourrait pas le porter.

En France, lorsqu’un élève est accusé de porter un habit qui constitue un signe permettant de manifester de façon ostensible une appartenance religieuse, son école doit mettre en place un dialogue avant de le sanctionner. L’élève peut alors déclarer que l’habit n’est pas religieux, il peut déclarer que l’habit est religieux et il peut refuser de s’exprimer au sujet du sens qu’il faut donner à l’habit.

Dans le premier cas, la déclaration de l’élève ne suffit pas. Des preuves de sa sincérité lui sont demandées, la plus commune d’entre elles étant qu’il cesse de porter, au moins pendant un temps, l’habit. S’il n’y consent pas, il sera présumé que ledit habit est religieux. Dans le deuxième cas, l’élève doit cesser de porter l’habit, faute de quoi, il sera sanctionné. Le troisième cas de figure est plus intéressant. Que se passe-t-il si l’élève estime ne pas avoir à s’expliquer sur le sens qu’il donne à son habit ? La question, avant qu’elle ne devienne de notoriété publique, avait été posée par un enseignant à son ministre (voir ici), par la voie hiérarchique. Le ministre n’avait pas répondu, mais la réponse générale et jurisprudentielle était que la déclaration de l’élève n’avait pas de poids : seule comptait la façon dont il était regardé par l’institution.

Ce qu’il y a de singulier dans le cas de la France, c’est l’extravagante solidité du régime qui y a remplacé celui de la laïcité. On ne peut manquer de s’interroger sur l’étonnante maturité, placidité ou soumission des communautés que l’on assignait au mieux à une forme de minorité intellectuelle. Tout se passait comme si, en dépit des discriminations dont on les accablait, les Français issus de l’immigration avaient voulu croire que l’hystérie des autorités et d’une partie de la population n’était pas la France, comme si cela devait être une crise qui allait passer, comme si la France allait redevenir elle-même, telle qu’elle voulait se voir, telle qu’on expliquait à l’école qu’elle était, celle des valeurs proclamées.

Il arriva un moment, toutefois, où il fallut se rendre à l’évidence : il fallait aider la France. Il fallait la confronter à son hystérie et à ses contradictions. Si ses enfants ne le faisaient pas, personne ne le ferait. La placidité avec laquelle on avait reçu les fourvoiements de la République ne suffisait plus. C’est dans ce contexte que se produisit l’évènement que je voudrais vous raconter.

Salma et Perrine, je les ai mentionnées plus haut, se sont connues dans le bac à sable. Elles ont grandi ensemble, unies par une amitié jamais brisée malgré quelques fâcheries, malgré une grosse brouille aussi. Amies de nouveau, Salma et Perrine mirent au point un plan qui trouvait ses racines dans le goût adolescent de la provocation, mais qui eut un effet que ni l’une, ni l’autre n’avaient imaginé.

Elles achetèrent une abaya grise. Perrine la porta d’abord, puis, teinte en un bleu électrique, c’est Salma qui l’endossa.

Lorsqu’elle fut convoquée devant la Proviseure, Salma informa cette dernière qu’elle ne ferait pas de déclarations au sujet de sa façon de se vêtir. Invitée à porter d’autres habits pendant un temps, Salma déclara qu’il n’appartenait pas à la Proviseure de lui dire comment elle devait s’habiller. La Proviseure informa Salma que son attitude constituait un refus de dialogue. Salma en convint, mais indiqua qu’elle n’était pas tenue de dialoguer avec la Proviseure. Elle appela l’attention de cette dernière sur le fait qu’elle ne saurait dériver une quelconque adhésion à telle ou telle religion dans le chef de Salma du refus qu’elle, Salma, opposait au désir de parler habits de la Proviseure. Elle ajouta que la liberté de pensée ne se concevait que si chacun était libre de tenir secrètes ses pensées. C’est ainsi que Salma était parfaitement fondée à ne pas répondre aux questions de la Proviseure sur ses convictions religieuses ou sur la volonté que Salma aurait de les manifester par le truchement de ses habits. Salma signala à la Proviseure que l’interroger sur ses convictions les plus intimes alors qu’elle était investie du pouvoir de la sanctionner sur le fondement des déclarations qu’elle, Salma, ferait rendait impossible un dialogue digne de ce nom. De surcroît, ce qui était plus important, ces questions sur les convictions intimes de Salma constituaient, à son humble avis, un abus de pouvoir. Salma fit alors cette hypothèse, que si elle était musulmane, le fait pour elle de le confier à Proviseure serait inévitablement utilisé contre elle dans le cadre d’une procédure disciplinaire. Ce que la Proviseure cherchait sans le dire (et agissant, par conséquent, de façon déloyale, mais, surtout, naïve) c’était que Salma s’inculpât elle-même. Salma critiqua la posture de la Proviseure, qui entendait lui expliquer le principe de laïcité, qu’elle -la Proviseure- semblait mal connaître. Paradoxalement, conclut Salma, la Proviseure entendait s’appuyer sur le droit alors que sa démarche y portait atteinte dans ce qu’il avait de plus fondamental. La Proviseure utilisait le droit de la force et tournait le dos à la force du droit.

Le paragraphe précédent ne fait que reprendre les éléments essentiels du rapport que la Proviseure transmit aux responsables Valeurs de la République de son Académie (vous avez bien entendu : il existe en France des fonctionnaires payés pour défendre les valeurs de la République). Elle s’y avoue estomaquée par l’assurance de Salma. Invitée à s’exprimer après qu’elle eut écouté le propos bienveillant et souriant de la Proviseure, l’élève déploya un discours bien structuré et, à l’évidence, bien préparé. Après un moment de sidération, c’est la Proviseure qui parle, elle entreprit de prendre des notes. Lorsque Salma eut fini, la Proviseure s’assura qu’elle avait bien compris le propos de l’élève en relisant à cette dernière ses notes pour vérifier l’exactitude du compte rendu qu’elle allait faire de l’entretien. La Proviseure se félicite d’avoir eu la force d’âme d’agir comme elle l’a fait, alors qu’elle était abasourdie par ce qu’elle venait d’entendre. Elle a compris que l’affaire devait être déferrée à des instances plus élevées. La Proviseure finit son compte rendu dans la journée. Salma, convoquée par ses soins, relut le rapport, fit des remarques mineures, signala deux fautes d’orthographe, estima qu’il présentait de façon fidèle l’échange et le signa sans difficulté.

Sanctionner Salma était à la fois indispensable et impossible. Les arguments de la jeune fille étaient solides et, on le comprenait assez, elle ne demandait pas mieux qu’une tribune pour les exprimer. En même temps, le syndicat des chefs d’établissement réclamait une sanction exemplaire. La Proviseure, sous le choc, était en arrêt-maladie. On temporisa. On choisit de ne pas sanctionner Salma.

Au demeurant, comment sanctionner Salma quand la désobéissance à l’injonction de ne pas porter l’abaya était massive ? Les élèves la portaient fort souvent et l’administration ne parvenait pas à les sanctionner. Le plus souvent, elle ne parvenait même pas à rencontrer les jeunes filles pour mettre en place le dialogue prévu par la loi. C’en était ridicule.

Parfois, l’administration haussait le ton et, pendant quelques jours, les jeunes filles changeaient d’habits… ou, par défi, elles étaient encore plus nombreuses à porter l’abaya. Lorsqu’elle se taisait, les abayas étaient moins nombreuses et celles qui, quelques jours auparavant, l’avaient portée venaient au lycée avec des tenues aguicheuses d’influenceuses. On craint qu’à l’évitement un peu narquois ne succédât une volonté adolescente d’humilier une administration tellement outrecuidante et sûre d’elle-même qu’elle n’avait pas vu monter une génération imprégnée de véritables valeurs républicaines et démocratiques de plus en plus consciente de ses droits et de mieux en mieux préparée pour les défendre. L’administration n’avait pas vu la faiblesse grotesque de la législation sur laquelle elle était assise. Aveugle à son incompétence et à ses contradictions, elle ne savait pas comment réagir, maintenant que les jeunes filles, par milliers, la défiaient.

Il n’y eut donc pas d’autre sanction que de priver Salma de sanction et du procès devant le tribunal administratif qui, espérait-elle allait s’en suivre et dont elle rêvait ouvertement. Salma et Perrine décidèrent de ne pas utiliser l’argument de l’abaya, de la manière différente dont on avait traité la même abaya, portée l’une par une fille d’origine maghrébine et l’autre par une fille issue de l’immigration polonaise. Ce n’était pas nécessaire.

La jeune femme de la note suédoise dont nous avons parlé est un idéal-type créé pour les besoins de l’argumentation. Salma elle, existe véritablement. Elle a fait des études universitaires, qu’elle a réussies brillamment. Travaillant dans une association de jeunesse dont elle ne m’a pas révélé le nom, elle œuvre à associer lutte contre le réchauffement climatique, lutte contre les inégalités sociales et lutte contre les discriminations. À la fin de notre entretien, elle me fait la déclaration suivante :

Nous avons en face de nous des tigres en papier. Ils ne sont forts que de nos divisions et de nos peurs. »