Les chroniques de la salle 305. Année 22 de la Pandémie.

Les chroniques de la salle 305. Année 22 de la Pandémie.

Pendant quelques mois, les enseignants de notre lycée qui oubliaient leur clé USB dans l’ordinateur de la salle 305 y retrouvaient des messages venant du futur.

On pensa d’abord à des plaisanteries entre collègues, mais cette hypothèse dut être abandonnée, car les prédictions des messages s’avéraient justes.

Connaître le futur détruit le présent, chacun en était conscient et le conseil d’administration de l’établissement décida à l’unanimité de condamner la salle 305 et de changer le système de numérotation des salles en ajoutant le numéro du bâtiment et en bannissant le chiffre 3. Les identifiants comptaient donc 4 chiffres et aucun d’eux n’était le 3. Un long mur sans portes, un morceau de façade sans fenêtres enfermaient l’espace de la salle 305, où plus personne n’oubliait sa clé.

Les prédictions cessèrent, ce qui provoqua un mélange de soulagement et de regret. Mais elles reprirent au bout de quelques semaines à proximité de l’Arbre, le chêne que l’on étudiait depuis 52 ans et qu’il était hors de question d’abattre. Supprimer l’arrivée des messages serait impossible, on le comprit. On décida alors d’assécher le pouvoir des prédictions en les rendant publiques de façon immédiate ou, à tout le moins, de la façon la plus rapide et générale possible. Si tout le monde sait qui va gagner la finale de la coupe du monde, il est absurde de parier sur son résultat, de même qu’il le serait de le faire sur le fait que la nuit succède au jour. Rendre publiques les prévisions permettait d’atténuer le trouble social qui naissait de leur existence.

Tout membre de la communauté scolaire recevant un message du futur publie ce dernier sur un site dédié. De plus, une fois par semaine, une chronique radiodiffusée fait le point sur les messages reçus.

Les chroniques sont à votre disposition ci-après. Nous leur avons laissé le nom par lesquelles on les désigna spontanément :

Les chroniques de la salle 305.

Année 22 de la Pandémie.

Les parapluies contre le COVID.

Devant le confinement qui vient, devant l’énième confinement qui vient, les enseignants du lycée Timbas Bernosbrou, en collaboration avec le Jardin des Plantes tout proche, ont trouvé une parade originale pour pouvoir continuer à voir leurs élèves et échapper ainsi à la pédagogie à distance : le parapluie. L’Académie de Pau a accordé une autorisation spéciale à cet établissement novateur qui s’est souvent distingué par ses initiatives.

-Madame, je voudrais que nous achetions 32 parapluies.

La proviseure-adjointe, madame DelPasto, avait l’habitude des initiatives souvent décalées de mademoiselle Caminantès,. Le masque cachait le visage de la jeune femme et madame DelPasto scruta les yeux verts et espiègles sans parvenir à savoir si la professeure de lettres était sérieuse ou non

-Oui, mademoiselle…, fit-elle.

-On va nous enfermer à nouveau. Je voudrais pouvoir continuer à voir mes élèves. Nous achetons 32 parapluies et nous faisons cours en marchant, au Jardin des Plantes

-C’est une bonne idée, mademoiselle. Présentez-moi un devis.

Madame DelPasto décidait vite. Mademoiselle Caminantès disposa rapidement des parapluies.

L’initiative fit des adeptes et elle se généralisa. Les promeneurs du Jardin commencèrent à croiser des groupes d’élèves qui devisaient de Rousseau et de la nature ou de bel hooks, l’auteure féministe américaine qui venait de mourir, qui voulait qu’on écrivît son pseudonyme avec minuscules et qui était l’une des initiatrices des réflexions qui allaient conduire à l’intersectionnalité. Mais on entendait aussi monsieur Koustomadis, professeur de finances, expliquer ce qu’étaient les SVT, les Spécialistes des Valeurs du Trésor, qui placent les émissions des États dans les marchés secondaires.

-Ces Spécialistes, disait monsieur Koustomadis, posent problème, parce qu’ils sont peu nombreux et l’État doit les garder, même s’ils font des bêtises…

Et l’enseignant de projeter dans les téléphones de ses étudiants les documents qu’il avait obtenus après avoir saisi la CADA du refus de l’AFT de les lui communiquer, ces documents qui montraient que la banque JP Morgan avait cherché à manipuler les marchés des bons du Trésor américain et qu’elle avait été complice de fraude fiscale en France

-Pardon, Vincent, c’est quoi la CADA ?

Mademoiselle Caminantès s’était jointe au groupe, car elle préparait avec ses étudiants un thriller où des financiers de haut-vol côtoyaient des afroféministes américaines.

Laissons en suspens la réponse qu’avec fierté, monsieur Koustomadis fit faire par l’un de ses meilleurs élèves et qui, en vérité, n’a pas encore eu lieu, puisque nous parlons ici d’événements futurs. Ce que je voudrais retenir, ce que cet échange illustre, c’est que les cours itinérants ou déambulatoires, en plus de permettre de maintenir l’enseignement présentiel, alors que tous les autres établissements scolaires français fermaient, facilitèrent grandement l’interdisciplinarité et les échanges entre les collègues. Il faut aussi signaler que le Jardin des Plantes vit dans cette initiative une façon d’attirer un public nouveau et demanda de plus en plus aux enseignants de Timbas Bernosbrou d’assurer des promenades formatives dans le Jardin, ce dont témoignera une chronique future, dans laquelle on évoquera Yggdrasil, l’arbre-univers de la mythologie scandinave et qui fut assuré par un enseignant d’histoire qui aura séjourné, il l’ignore encore, de longues années dans le grand nord.

Madame Costaner, enseignante de philosophie, nous explique aussi qu’il lui a fallu un travail considérable pour adapter ses cours à la nouvelle situation mais observe que les étudiants, certains férus d’informatique, l’ont beaucoup aidée. Elle est très heureuse de l’expérience et souhaite la maintenir, même dans l’hypothèse peu réaliste qu’un jour l’épidémie disparaisse.

Astra, étudiante en Management Commercial Opérationnel (MCO), nous dit que cela a été un véritable bonheur de pouvoir enlever le masque et de voir le visage de ses camarades pendant le cours. On apprend mieux quand on voit les visages des camarades, conclut, songeuse, Astra.

Elle a tellement raison…

Jardins botaniques et lycées, une symbiose d’avenir.

L’une des initiatives les plus remarquées du lycée Timbas Bernosbrou a été, on le sait, celle qui a permis de jumeler des Jardins Botaniques et des établissements scolaires de par le monde. Des arbres ont été plantés et sont étudiés depuis une dizaine d’années. On compare leur croissance, les insectes qui séjournent dans leurs feuillages, les oiseaux qui les fréquentent, les champignons qui vivent en symbiose avec eux. Mais on a aussi fait de ces arbres des lieux centraux des communautés qui les ont plantées. D’autres arbres, qu’on estime remarquables pour des motifs variés sont aussi étudiés par les établissements scolaires qui prennent part au projet. Des voyages sont régulièrement organisés où un représentant d’une communauté éducative est envoyé auprès d’une autre communauté pour bénéficier d’un séjour centré sur un ou plusieurs des arbres étudiés.

N’Nabintou est née tout près du Jardin Botanique de Kisantu, situé au Congo. Sa mère travaillait dans le Jardin Botanique et c’est là qu’elle a passé son enfance. Elle est arrivée en France à l’âge de 10 ans. Très vite, elle a su régaler ses camarades en racontant sa vie de petite fille heureuse dans le Jardin. Parfois, elle me l’avoue aujourd’hui en riant, elle ne s’est pas interdit quelques accommodements avec la réalité, lorsqu’il lui semblait sans doute que l’histoire qui montait à ses lèvres était trop belle pour qu’elle ne soit pas vraie.

Lorsque, dans le cadre de l’initiative dont nous parlons, la possibilité surgit qu’un représentant du lycée séjournât pendant trois mois au Congo, N’Nabintou fut choisie unanimement. Le récit de ce voyage, dont elle revint avec les histoires que nous lui demandons, à la cantine, de nous raconter encore et encore… fait l’objet d’un livre qui a été le premier de la maison d’édition Timbas Bernosbrou.

Gustave, lui, est du Nord. Gustave séjourna en Argentine. Avec ses camarades du colegio Buenos Aires, il s’est rendit quotidiennement au Jardin Botanique de la métropole argentine pour étudier un quebracho colorado (Schinopsis quebracho-colorado), la vie qu’il abrite et les histoires qui se racontent autour de lui. Le Jardin botanique de Buenos Aires a été fondé par un Français, Charles Thays. Gustave a pu parler avec l’un de ses descendants, qui ignorait le français, mais qui avait reçu en héritage la nostalgie d’un Paris que Gustave ignore et qui ne l’intéresse pas. Le choix de ce quebracho fut l’objet de débats âpres au sein du Colegio Buenos Aires, qui nous ont paru d’un grand intérêt, mais que nous n’évoquerons pas aujourd’hui, préférant inviter l’auditeur curieux à l’émission que Gustave prépare pour rendre compte de son voyage.

Inès, quant à elle, est allée en Islande. Mesuré par la croissance des arbres, le temps, là-bas, est arrêté, ou presque ; ralenti, figé. En Islande, les arbres poussent avec une infinie lenteur. On a expliqué à Inès d’étranges débats entre ceux qui veulent voir pousser des lupins d’Alaska sur l’île, car ils figent l’azote et préparent le sol pour planter des arbres et ceux qui veulent laisser la végétation islandaise pousser, ou ne pas le faire, comme elle veut. Les étendues battues par le vent dont le couvert végétal pourrait, s’il se développait, protéger les sols sont-elles une caractéristique naturelle des paysages islandais ou sont-elles le résultat de l’activité humaine, notamment du surpâturage ? Inès a eu l’impression d’assister à des débats surréalistes. Elle a pensé à ceux qui, à Byzance, débattaient sur le sexe des anges. Par contre, Inès a été heureuse d’entendre les histoires que ses camarades avaient réussi à accrocher à ces arbres qu’elle a cherchés avec perplexité à voir, avant de comprendre que, si, si, c’étaient ces arbustes qui peinaient à échapper au sol tendre recouvert de mousse qu’on lui montrait.

Naturellement, le lycée Timbas Bernosbrou reçoit aussi des élèves venus d’ailleurs. Nous sommes toujours heureux de montrer notre chêne et tout ce que nous savons de lui. Nous aimons aussi donner à lire les histoires qui font de lui un lieu central, un personnage, voire qui le font lui-même parler.

Nos histoires, parfois, choquent.  Elles sont parfois -de plus en plus ?- sombres, inquiétantes. La dernière que nous ayons reçue sort de la plume de l’une de nos étudiantes, Astrara, et montre notre chêne à l’agonie, dans un Nord aride où les champignons colonisent les hommes et s’en nourrissent.

Je voudrais voir dans l’alliance entre la joie qui nous invite à vivre et le pessimisme qui nous met en garde une lueur pour notre avenir et pour celle de la planète.

Créer un Univers.

Tout est parti de quelques règles simples qui furent mises au point par deux enseignants dans un café de Reykjavik. Les voici, dans leur version française :

Règles :
1. Chaque membre du réseau invente un personnage auquel il donne des traits de son choix.
2. Les membres du réseau font interagir leurs personnages.
3. Chaque membre écrit au sujet de son personnage un nombre déterminé de mots par semaine.
4. Chaque membre peut s’emparer de tout ce que les autres membres ont écrit pour l’utiliser à sa guise : il n’y a pas de droit d’auteur, tout ce qui est écrit est mis à l’entière disposition des membres du réseau qui peuvent se l’approprier comme ils l’entendent.
Conseil :
Nous conseillons aux réseaux importants de se donner des ATTRACTEURS. Les attracteurs sont des contraintes qui font converger les histoires. Un attracteur peut être un lieu, un personnage, un objet… Lorsqu’un réseau se donne un attracteur, ses membres l’intègrent dans leurs histoires.

Très vite, on eut des ambitions moins modestes et on créa un univers. On créa L’Univers.

Pour cela, on posa que les personnages crées n’étaient pas des personnages, mais des personnes. On créa un journal, Le Héraut de l’Univers, qui rendait compte de la vie de ces personnages et on créa, aussi, l’Encyclopédie Universelle, qui décrivait les caractéristiques de l’Univers.

L’Univers signa très vite la fin des réseaux sociaux qui reposaient sur l’étalage de soi. Lorsqu’on comprit qu’il était plus amusant et plus intéressant de faire vivre un univers que de parler de soi, les gens délaissèrent les réseaux sociaux pour celui qu’avaient crée les enseignants islandais.

Mais ce qui était plus inattendu, c’est l’importance politique et sociale que prirent les attracteurs. Les attracteurs étaient au départ conçus pour éviter que les histoires ne divergent à l’infini. Dans le monde réel, les existences se croissent. Dans un univers crée par d’innombrables esprits ayant le pouvoir d’inventer ce qu’ils veulent, il y a très peu de raisons pour que les fils des vies se rencontrent. Or, ce que l’on voulait, c’était un univers, pas une bibliothèque triste de vies isolées. Les attracteurs devaient être des objets réels. Autour d’eux pousseraient les fictions. On vit les attracteurs comme des tuteurs qui guidaient des plantes grimpantes, comme des oasis dans des déserts. De fait, les histoires qui ignoraient les attracteurs dépérissaient vite.

Les attracteurs sont une ligne de partage des eaux pour les médias. Il y a un avant et un après. Avant, les informations se succédaient les uns après les autres. Leur durée de vie se calculait facilement en divisant chaque jour par deux le nombre de vues qu’elles attiraient. Après, quand l’une de ces informations devenait un attracteur et, donc, l’objet central de milliers de récits qui s’entrecroisent, sa vie pouvait perdurer de façon indéfinie et obéissait à des lois autres que celle qui l’aurait condamnée, avant l’apparition des attracteurs, à une mort aussi rapide que fermement programmée. Mais le remodelage du paysage médiatique alla plus loin que le fait que certaines informations, tels ces rocs abandonnés dans les plaines par le flux des glaciers appelés à disparaître, perduraient. Ce que l’on vit, c’est que les informations nouvelles elles-mêmes s’organisaient autour des attracteurs. Leurs auteurs, les journalistes et les médias pour lesquels ils travaillaient, comprirent vite que l’impact de leurs informations -et donc leur durée de vie- était d’autant plus grand qu’elles parvenaient à se lier à un attracteur important.

Le lycée de Timburbrou se fit une spécialité de ces attracteurs. Ils étaient fournis par la cellule d’investigation de sa webradio, TimburRadio. Leur succès évoque fort celui de ces gènes qui vivotent dans une population jusqu’à ce qu’un changement dans le milieu, leur procurant un avantage évolutif, enclenche l’expansion vertigineuse de leur présence. Les attracteurs de Timburbrou étaient, à l’origine, des dossiers approfondis portant sur un sujet donné. Ils contenaient d’innombrables références qui fournissaient aux maîtres des personnages des possibilités variées d’écrire sur la même question qu’un autre membre du réseau sans écrire la même chose que lui ou elle. Mais il semble que ce soit un autre aspect de ces dossiers qui explique leurs succès inattendu : ils étaient constitués, pour l’essentiel, de lettres. Contrairement aux articles de presse, qui visent un public anonyme, les dossiers de TimburRadio incluaient ces informations dans des lettres qui étaient réellement adressées aux personnes ou organisations impliquées dans le fait décrit. En général, il s’agissait d’interpellations qui mettaient en évidence que l’individu ou l’organisation visée méconnaissait telle ou telle obligation légale ou morale. Les auteurs des lettres éprouvaient également un plaisir visible à montrer l’incohérence ou l’insincérité des actes posés.

Pendant longtemps, les dossiers de TimburRadio et les courriers envoyés par l’équipe furent insignifiants. Il faut donner au mot insignifiant le sens le plus impitoyable : les dossiers n’étaient lus que par leurs auteurs et les lettres envoyées n’obtenaient jamais de réponse. Ces dossiers étaient donc insignifiants au sens plein du terme. Leur auteur, Rjianko Dolo, l’était tout autant. Il avait été créé de toutes pièces par les membres de l’équipe de la TimburRadio dans l’espoir qu’un individu travaillant d’arrache-pied et défiant les puissants susciterait un peu de sympathie et un peu d’intérêt pour ses écrits. On remarquera, du reste, que le nom de Rjianko Dolo, en dépit du succès des attracteurs auquel il est attaché, a totalement disparu d’Internet. Il mériterait pourtant certains égards, si ce n’est pas pour le rôle qu’il joua dans la genèse des attracteurs, à tout le moins pour avoir été l’une des premières créations de l’Acharneur de Réalités Virtuelles (ARV), cet atelier aujourd’hui bien connu qui, à Timbubrou aussi, cherche à faire en sorte que des créations virtuelles s’incarnent dans le monde réel. De cela, cependant, nous parlerons dans une autre chronique, celle-ci devant bientôt conclure, car le temps d’existence qui lui est imparti est, hélas, limité.

Les dossiers, disions-nous, étaient constitués de lettres et interpellations jamais lues, jamais diffusées, ignorées. Les fictions qui proliférèrent à partir de ces lettres devenues attracteurs, par contre, parvinrent à changer le monde. Un député qui avait ignoré une missive confidentielle ne pouvait plus se le permettre quand des milliers de fictions qui ridiculisaient l’argumentation emplie de mauvaise foi et de déloyauté qu’il avait déployée dans un rapport d’il y avait vingt ans y faisaient allusion. La dessication du parc de Donana et, en général, des nappes phréatiques espagnoles connut un sort semblable : les lettres démontrant de façon exhaustive que les autorités n’agissaient pas comme il fallait, voire contribuaient à organiser le pillage et la pollution des nappes phréatiques, n’avaient pas eu d’effet, alors que la série Oro rojo, inspirée des fictions qui s’étaient donné le travail sur le sujet de TimburRadio comme objet contraignit les autorités andalouses à prendre le problème à bras le corps. Ces mêmes autorités andalouses, qui avaient accrédité le récit mensonger d’Antonio Pastor Martinez, ce pauvre vieillard qui avait prétendu avoir été déporté à Matthausen, se sont penchées, enfin !, sur la manière dont une imposture aussi évidente put prendre place. Ce dernier exemple mérite qu’on s’y arrête quelques instants, car il permet d’illustrer que les effets des attracteurs étaient souvent plus profonds que ces réactions institutionnelles se produisant sous la pression que l’on vient d’énumérer. On y reviendra dans une autre chronique.

Les attracteurs devinrent un objet de pouvoir. Disposer d’attracteurs crédibles permettait d’orienter le débat public. Qui devait choisir les attracteurs ? Cela aussi fera l’objet d’une autre chronique.

Voyages.

Lundi dernier, nous avons reçu du futur un entrefilet qui annonce la mise en place de voyages scolaires qui s’éloignent très fortement de ceux qui existent aujourd’hui. Nous donnons lecture à ce court article :

Le Courrier de Timburbrou, le 17 mars 2028.

Les élèves de Timburbrou se sentaient frustrés : les voyages scolaires étaient trop chers et trop déconnectés de leurs préoccupations. En outre, ils accroissaient les inégalités, car, pour les familles populaires, ces voyages constituaient un fardeau souvent lourd à porter.
Les élèves ont imaginé le système suivant : les voyages seront gratuits. Ils se feront sans accompagnateur et seront financés par un fond alimenté par la vente d’ouvrages écrits par les élèves, par la vente du Courrier de Timburbrou et par les formations linguistiques dispensées par les élèves et leurs parents. Pour pouvoir voyager, l’élève devra présenter un projet de travail ou de recherche qui justifiera le voyage. La décision de financer ou non le voyage sera prise par une commission présidée par le chef d’établissement et composée par des élèves, des enseignants et des parents d’élèves.
Cette initiative a suscité l’enthousiasme des autorités académiques, qui encouragent les élèves à poursuivre et approfondir leur projet. Des proches du Recteur se réjouissent, par ailleurs, à titre privé, de voir que les élèves s’engagent dans une démarche qui ne met pas en cause de façon frontale la politique éducative et, en particulier, les actions de promotion de la science, dont les élèves ont critiqué, on s’en souvient, le contenu trop superficiel et publicitaire.

Mardi, nous avons reçu un autre texte, que l’auteur semble destiner à un groupe de collègues et qui aurait été à l’origine du projet dont l’article par lequel nous avons entamé cette chronique rendait compte. Le voici :

La façon dont les voyages scolaires sont organisés en France me semble appeler deux observations de nature critique.

  1. Le type d’organisation qui prévaut méconnaît le prescrit légal en introduisant des inégalités contraires à la loi. J’interpellerai bientôt, sur cette question, le ministre Blanquer par la voie hiérarchique.
  2. Les avantages pédagogiques et éducatifs qu’on escompte lorsqu’on organise un voyage peuvent être accrus si l’on fait appel à des dispositifs qui favorisent davantage le contact avec la société du pays où l’on se rend et si on fait appel davantage que cela n’est fait à l’implication personnelle de chaque élève dans la préparation du voyage. De plus, le départ d’une proportion considérable de nos effectifs a pour effet de nous priver d’une semaine de cours en une période qui est déjà considérablement amputée par l’organisation du baccalauréat.

Je me permets de proposer un dispositif qui me semble rencontrer partiellement ces critiques. Pour le moment, il ne s’agit, bien entendu, que d’une piste de réflexion, mais je pense qu’on pourrait mettre en place une expérimentation qui permettrait de tester les mérites et les inconvénients du dispositif envisagé.
Je propose que l’on se donne l’objectif suivant : chaque élève aura la possibilité d’effectuer un séjour à l’étranger pendant sa scolarité dans notre établissement. Cette possibilité sera assortie de conditions, la première desquelles sera d’avoir effectué un travail de préparation approprié et de l’avoir présenté de façon convaincante devant un jury désigné à cet effet.
Les voyages se dérouleront de préférence pendant les vacances scolaires. Les élèves se déplaceront individuellement pendant leur année de première ou de terminale et séjourneront chez la famille d’un camarade du pays visité, dont l’établissement sera lié au nôtre par une convention dûment établie. La préparation dont on parle plus haut inclura une correspondance régulière avec la famille d’accueil, ainsi qu’avec les camarades du lycée partenaire.
Le voyage ainsi conçu est donc l’aboutissement d’un travail sérieux. Il doit être aussi un point de départ de liens enrichissants avec une société étrangère.
Les simulations (fort limitées, je le reconnais) que j’ai effectuées permettent de tabler sur des frais de transport dont le montant serait de l’ordre de 60 euros (prix, par exemple, d’un trajet Bruxelles-Barcelone en avion). Les frais d’hébergement seraient nuls. Une telle somme, dépensée donc une fois par élève sur les trois années de sa scolarité, ne paraît pas déraisonnable. La possibilité qu’une partie de la somme soit réunie grâce aux efforts collectifs et conjugués des élèves et de la communauté éducative par l’intermédiaire d’activités modestement rémunératrices ne paraît pas constituer une entorse sérieuse au principe de gratuité.

Jeudi, nous avons reçu deux fragments de lettres par lesquels Andasia y Eunata, deux élèves, nous présumons, rendent compte à leurs camarades de leurs expériences. Le récit d’Andasia se déroule principalement en 1975, mais, épisodiquement, d’autres années apparaissent. Nous ignorons si, pour effectuer ces transferts temporels, Andasia a dû revenir en France ou s’ils se sont effectués sur place.

Nous lisons le récit d’Andasia, puis celui d’Eunata.

Récit d’Andasia.

Je suis depuis hier dans la région de la Guajira

Chère lectrice, cher lecteur,

Tu n’arrives pas à lire les récits d’Adnasia et d’Eunata. C’est que ton temps n’est pas celui du dévoilement de cette histoire. Nous avons découvert depuis peu que les chroniques de la salle 305 ne sont pas reçues par tous et dans toutes les époques. Une sorte de synchronisation est sans doute requise. N’essaye pas de la déjouer en demandant à un lecteur l’ayant reçue de la transcrire. Les mots, sortis de leur temps d’énonciation s’effacent ou pire, s’avèrent toxiques. Reviens plutôt ici régulièrement.

Ah, maintenant, oui, tu vois ? Tu as bien fait d’être patient. Voici donc l’histoire d’Andasia :