Comment Nowenstein est sorti du trou noir informationnel

Le consensus s’est vite établi : l’objet créé par Nowenstein était un « mini trou noir informationnel ». Il était donc plus qu’un objet massif qui déformait son environnement immédiat. Parce qu’il absorbait toute critique et que toute critique le renforçait, il était un trou noir. Les efforts de la DGSI de Timburbrou tendant à annuler cet effet ou à l’atténuer s’avérèrent inefficaces. L’intervention fraternelle des services secrets allemands ne permit pas de résoudre le problème.

Nowenstein sentait qu’il lui revenait sinon de désamorcer, du moins de faire évoluer le processus qu’il avait mis en place. Il avait réduit l’administration au silence, qui savait que toute critique renforcerait le dispositif. Il aurait certes préféré que l’administration s’exprimât, mais il avait vaincu quand même. Il avait conduit sa performance artistique ou militante (qu’il ne considérait pas comme telle, mais comme le simple exercice rigoureux de ses fonctions) avec méthode et avec la conviction de faire oeuvre utile. Mais ce trou noir restait malgré tout la négation de ce qu’il recherchait vraiment : la délibération argumentée, indispensable à toute forme de vie démocratique. Il avait agi pour la favoriser. Il avait voulu, pour cela, neutraliser les discours qui la paralysaient. Mais il se retrouvait, comme tant de fois par le passé, seul. Ou face à des IA dont il avait éprouvé les limites. Les mornes paysages silencieux qui s’étendaient autour de sa réussite l’attristaient.

Il lui fallait retrouver la chaleur de l’humain. De ses frères et soeurs syndicalistes. Celle des élèves, des étudiants.

La solution ne viendrait donc pas de l’institution, qui gardait le silence.

Elle viendrait de la fiction. Elle viendrait des réseaux de personnages. Du Libro del buen amor, du Moyen-Âge espagnol. Des sagas islandaises. De Borges. Mais des réseaux de personnages, surtout. Le reste était secondaire.

Les réseaux de personnages

Nowenstein, depuis des années, déployait des réseaux de personnages. Chacun des participants crée un personnage. Les participants font interagir leurs personnages. Chacun écrit un roman, qui raconte la vie de son personnage, mais dans lequel interviennent les personnages des autres participants. Il n’y a pas de droit d’auteur, chacun pouvant s’emparer des personnages des autres comme il l’entend. Si le participant A est mécontent de l’usage que le participant B fait de son personnage, il agit dans le cadre de sa fiction, en rétablissant la « vérité ». Il s’agit de recréer les condition qui conduisirent Cervantès à écrire le deuxième volume du Quichotte, dans lequel il rétablissait la « vérité » et s’insurgeait contre les « mensonges » d’Avellaneda, qui avait écrit une continuation apocryphe du premier volume de Cervantès.

Les participants se voient proposer des attracteurs destinés à faire converger les histoires : un attracteur peut être un lieu, une personne, une problématique. Les sujets sur lesquels Nowenstein travaille (enquête sur le financement par TotalEnergies du Collège de France, l’affaire Blanquer/Sandoval, etc) ont déjà été proposés comme attracteurs, mais il y en a d’autres, évidemment.

Faire du trou noir informationnel un capteur des réseaux de personnages

Si l’administration se taisait, il faudrait que les personnages parlent. Nowensteinr ferait de son trou noir un attracteur.

Cet attracteur, il le regrettait, ne pourrait pas agir au sein de l’Ecole. Les troubles qui accompagneraient, à n’en pas douter, sa mise en place le déconseillaient. Heureusement, les réseaux de personnages s’étaient développés en dehors du lieu de travail de Nowenstein, tant au sein de sociétés (semi-secrètes) d’amis des réseaux de personnages qu’au sein d’universités étrangères.

Une incise est nécessaire ici. Les réseaux de personnages ont acquis dans certains pays une fonction de défense contre les mécanismes répressifs fondés sur le contrôle numérique de la population. Multiplier les personnages virtuels est une tactique efficace pour noyer les systèmes de surveillance. C’est pour cette raison que l’on conseille aux sociétés d’amis des réseaux de personnages de se faire les plus discrètes possibles.

Vers une internationalisation de la démarche de Nowenstein

Nowenstein avait la conscience aiguë qu’il fallait que son trou noir sorte de France. Ou plus exactement, qu’il soit regardé de plus loin, de l’extérieur de ce pays dans lequel il serait toujours pris dans des conflits, dans les ressentiments, les amertumes, les blessures.

Faire de son objet un simple capteur. L’ôter du bain des passions franco-françaises qui empêcherait tout regard dépassionné. Il sollicita ses amis de par le monde. Il s’adressa aux départements de français, qui furent ravis de travailler sur un sujet original et actuel.

Le syndicalisme

« Se défendre des IA avec l’IA », « Résister à l’extrême-droite », « Enseigner Gaza »… : le paysage syndical offrait des possibilités nombreuses d’expression. Des ateliers d’écriture syndicale furent mis en place qui se prolongèrent en réseaux de personnages que la société civile fit vivre.

La multiplication d’objets massifs

Par les connexions multiples qui ces activités produisirent, le trou noir Nowenstein cessa d’en être un.

Les sites comparables à celui de Nowenstein se multiplièrent. Ils firent évoluer la topologie de l’espace informationnel vers quelque chose de plus sain.

On utilisa, et ce fut heureux, de moins en moins les IA.