Eva Einskis, Timburbrou, mars 2032. Le dialogue prévu par la loi de 2004 sur le foulard, étude de cas

Eva Einskis

Eva Einskis est élève en classe préparatoire. Eva se destine à l’ethnologie. Elle a découvert le sociologue Lipsky et a décidé de tester sa théorie sur la street level bureaucracy. Elle veut étudier la manière dont le dialogue prévu par la loi de 2004 se déroule depuis l’intérieur. Eva commence donc à porter un bandana. Elle s’attire des commentaires auxquels elle répond en exposant son projet. Convoquée par la direction, elle détaille son intention : elle veut étudier en ethnologue la manière dont l’administration conduit le dialogue. Son bandana n’a aucune valeur religieuse. Il est juste destiné à enclencher le processus administratif qu’elle veut étudier en observatrice participante. L’administration s’est méprise en attribuant une valeur religieuse à son voile. Eva fait cependant la prédiction que l’administration substituera au réel la présomption qu’elle, Eva, cherche à manifester de manière ostensible une appartenance religieuse. Une telle démarche tendrait à confirmer la nature religieuse de la nouvelle laïcité, qui substitue un dogme au réel. Eva fait l’hypothèse que la nouvelle laïcité, en rupture avec la laïcité historique, est une religion civile, dont les personnels de direction seraient les prêtres. Eva, en réalité, est critique de la conception de Lipsky. Elle estime que ce dernier ne voit pas la complexité du fonctionnement de la street level bureaucracy. En effet, explque-t-elle, Lipsky assume que la politique publique se fait dans le cadre du droit. Or, la néo-laïcité a besoin que le droit soit méconnu pour se déployer. La street level bureaucracy le comprend : sa désobéissance à la loi est une obéissance à la politique publique et à ceux qui detiennent le pouvoir au sein de l’Etat. Eva veut documenter son hypothèse et la donner à voir ; elle veut montrer la direction de son établissement lui imputer la volonté de manifester une appartenance religieuse qu’elle n’a pas.

Eva rend compte publiquement de son action au fur et à mesure qu’elle se déroule. Elle critique publiquement les décisions de justice concernant la loi de 2004. Elle a écrit à la procureure, car elle se demande si elle jette le discrédit sur une décision de justice, ce qui pourrait tomber sous le coup de la loi. La jeune fille observe, en effet, que l’article 434-25 du Code pénal réprime le fait de chercher à jeter le discrédit, publiquement par actes, paroles, écrits ou images de toute nature, sur un acte ou une décision juridictionnelle, dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance. Eva estime que la justice méconnaît son office, qu’elle tord le droit lorsqu’elle valide les décisions de l’administration concernant le voile.

Eva conclut en citant le Premier mémoire sur l’instruction publique (1791), section V, « L’éducation publique doit se borner à l’instruction », de Condorcet :

On a dit que l’enseignement de la constitution de chaque pays devait y faire partie de l’instruction nationale. Cela est vrai, sans doute, si on en parle comme un fait ; si on se contente de l’expliquer et de la développer ; si, en l’enseignant, on se borne à dire : Telle est la constitution établie dans l’État et à laquelle tous les citoyens doivent se soumettre. Mais si on entend qu’il faut l’enseigner comme une doctrine conforme aux principes de la raison universelle, ou exciter en sa faveur un aveugle enthousiasme qui rende les citoyens incapables de la juger, si on leur dit Voilà ce que vous devez adorer et croire, alors c’est une espèce de religion politique que l’on veut créer ; c’est une chaîne que l’on donne aux esprits et on viole la liberté dans ses droits les plus sacrés, sous prétexte d’apprendre à la chérir. »