Courrier à monsieur C. par lequel il est informé qu’il fait, comme l’ensemble du Collège de France, l’objet d’une enquête antrhopologique inversée à partir d’un univers parallèle au sien

Le jeudi 23 mars 2032, en arrivant au bureau, un courrier physique m’attendait. J’ai regardé cet objet qui me renvoyait à mon enfance. Je l’ouvris. La lettre était adressé à… Lévi-Strauss. Une note en pied de page m’apprenait que Lévi-Strauss était un être prolongé. Lévi-Strauss habitait en moi… Voici la lettre :

Cher Monsieur Lévi-Strauss1,

Timburbrou, où nous résidons, se situe dans un univers parallèle au vôtre, dont il s’est scindé il y a à peine quelques années.

Nous sommes un collectif informel qui met en place des enquêtes journalistiques et scientifiques participatives. Nos centres d’intérêt sont variés. Nous étudions les populations d’insectes dans des arbres situés dans différents lieux de la planète, nous étudions le financement par TotalEnergies du Collège de France, nous nous intéressons à un imposteur espagnol et à un criminel argentin qui fut embauché par Jean-Michel Blanquer, politicien français, nous étudions la désinformation …

Nous vous écrivons dans le cadre de notre enquête sur le Collège de France, sur lequel nous travaillons. Nous effectuons une observation participante non empathique (OPNE). Cette méthode nous permet d’éviter les biais, si courants chez les anthropologues, d’un trop grand attachement à l’égard des personnes qui portent l’objet que l’on étudie.

Notre démarche consiste à contraindre notre objet d’étude à interagir avec nous. Dans le cas du Collège de France, nous avons choisi de l’interpeller sur une convention qui le lie au pétrolier TotalEnergies, en vertu de laquelle votre institution s’abstient de faire toute communication directe ou indirecte, écrite ou orale, susceptible de porter atteinte à l’image et à la notoriété de son bienfaiteur. Nous étudions donc le Collège de France en train de réagir à notre interpellation. Un peu comme vous, les anthropologues, vous avez souvent fait en Amazonie, nous allons vous donner des feuilles et nous allons vous demander de les remplir. C’est une façon de parler : nous vous envoyons des messages électroniques et, ce faisant, nous vous contraignons à écrire. Nous publions ensuite ce que vous écrivez, comme vous avez publié les textes écrits par les populations amazoniennes, ces textes qui vous paraissaient, à tort, dépourvus de sens. Pour connaître les écrits que vous aurez produits à la suite de cet envoi, nous nous appuierons sur le Code des relations entre le public et l’administration. En cas de refus de la PRADA (Personne responsable de l’accès aux documents administratifs) de votre administration, nous saisirons la CADA (Commission d’accès aux documents administratifs) et, après avis de cette dernière, si votre refus est maintenu, nous saisirons le Tribunal administratif. Votre institution aurait tort de croire qu’habitant un monde parallèle au vôtre nous ne pourrons pas saisir le tribunal administratif. Nous avons des relais dans votre monde, des êtres incarnés, comme nous les appelons, issus de l’Acharneur de Réalités Virtuelles (ARV), un atelier de notre création. La contrainte que vous, anthropologues, avez exercée pour que les Indiens remplissent vos cahiers de leurs écritures n’est pas juridique, quand la nôtre l’est. Mais cette différence est, à nos yeux, sans importance.

Vous protestez. Vous dites que vous n’êtes pas responsable de ce que vos prédécesseurs ont fait. Nous ne sommes pas d’accord. Vous êtes eux.

Être une accumulation d’êtres n’est pas une chose facile. Et ils ne vous ont rien demandé quand ils se sont installés en vous. Mais vous êtes eux. Nous n’y pouvons rien, ni vous, ni nous, ni, peut-être, eux non plus.

Cette enquête est aussi un hommage : nous avons souvent assisté avec ravissement à nombre de cours du Collège de France. Nous avons souvent admiré les professeurs du Collège de France. Dans notre univers, comme dans le vôtre, les sentiments opposés ou contradictoires coexistent.

Vous diffuserez sous votre nom actuel, au sein du Collège de France, le courrier ci-après (ANNEXE). Vous vous sentirez moralement contraint de collaborer avec nous parce qu’en vous, les années de culpabilité des anthropologues ayant étudié les Indiens d’Amazonie s’accumulent. Vous verrez en nous les frères de ces Indiens et vous ne pourrez pas refuser. Des Indiens proches de ceux dont vous avez partagé les pratiques chamaniques sous l’influence de l’ayahuasca font partie des nôtres. Il y a, parmi nous, un témoin des assassinats de Uchuraccay.

Bien à vous,

Le collectif Aleph de Timburbrou.

ANNEXE : La lettre que vous enverrez

Chères et chers collègues,

Le financement par le pétrolier TotalEnergies de notre institution suscite légitimement les interrogations, pour ne pas dire l’indignation.

Je reprends la description que, dans un courrier adressé par la voie hiérarchique au ministre Bertrand, fait de la situation un enseignant qui enquête sur ce douteux financement :

  1. TotalEnergies finance à hauteur de deux millions d’euros le Collège de France. Cette somme est essentiellement destinée à l’initiative Avenir Commun Durable (ANNEXE I) et la chaire du même nom. Cette initiative a pour ambition d’enrichir le débat public en diffusant et en partageant des données scientifiques vérifiées et approuvées dans le domaine du changement climatique. Avenir Commun Durable produit aussi de la recherche sur ce sujet.
  2. TotalEnergies est une entreprise qui, ainsi que l’ont documenté dans une recherche récente Bonneuil, Choquet et Franka (ANNEXE II), a produit, pendant des décennies, de l’ignorance dans le domaine du changement climatique.
  3. Le jeudi 23 octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris Dit que les sociétés TotalEnergies et TotalEnergies Electricité et Gaz France ont commis des pratiques commerciales trompeuses, en diffusant, à partir du site www.totalenergies.fr, des messages reposant sur les allégations portant sur leur “ambition d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050  » et  » d’être un acteur majeur de la transition énergétique  » de nature à induire en erreur le consommateur, sur la portée des engagements environnementaux du Groupe (ANNEXE III).
  4. TotalEnergies est un acteur majeur de l’extraction et de la commercialisation de combustibles fossiles, ce qui constitue le cœur de son activité.
  5. Il est reconnu que l’utilisation de combustibles fossiles est l’un des facteurs principaux du réchauffement climatique que nous connaissons (ANNEXE IV). Une étude récente (juillet 2025) publiée dans Nature, montre la relation qui existe entre l’activité des majors des combustibles fossiles et les vagues de chaleur qui nous accablent (ANNEXE V).
  6. L’article 6.1 de la Convention de mécénat liant le Collège de France, la Fondation du Collège de France et TotalEnergies (ANNEXE I) dispose : Les Parties s’abstiendront de faire toute communication directe ou indirecte, écrite ou orale, susceptible de porter atteinte à l’image et à la notoriété de l’autre Partie.
  7. Le 19 septembre 2022, les professeurs Fontecave et Tarascon se sont adressés par un courrier écrit au nom de l’ensemble des professeurs de l’initiative ACD avec en-tête du Collège de France (ANNEXE VI au sénateur Longeot. Ils s’y mettaient, au nom de l’ensemble des professeurs de l’initiative ACD, à la disposition de la commission que le sénateur préside et, plus généralement, du Sénat afin de les éclairer, l’une et l’autre, sur les questions climatiques, énergétiques et environnementales. Ils n’informaient pas le sénateur que ladite initiative était financée par TotalEnergies.
  8. Le professeur Fontecave a déclaré (minute 3 de la vidéo reproduite en annexe, ANNEXE VII) « Moi, je ne critique pas Total parce qu’il y a un mécénat et que, donc, nous travaillons avec ce mécène ».
  9. L’existence de biais de financement dans la recherche est un phénomène bien établi. Ce biais a pour effet que les résultats ont tendance à être plus favorables au financeur direct ou indirect des recherches que les résultats des recherches qui ne sont pas financées par lui. L’article wikipedia (ANNEXE VIII) sur le sujet fournit une bibliographie abondante qu’il n’est pas nécessaire de reproduire ici.
  10. Le financement par TotalEnergies est source de polémique. Mentionnons deux exemples :
  11. L’organisation Greenpeace a organisé une action devant le Collège de France (ANNEXE IX).
  12. Le Monde s’est inquiété de l’instrumentalisation par TotalEnergies du Collège de France en ces termes : « TotalEnergies chercherait à utiliser le Collège de France comme support publicitaire qu’il ne s’y prendrait pas autrement » (ANNEXE X).

J’ajoute à cette liste qui nous accable l’information récente dévoilée par l’association SOMO et reprise par le journal Mediapart selon laquelle notre bienfaiteur, avec d’autres, paye le lobbyiste étasunien Teneo pour qu’il oeuvre contre la législation européenne de protection du climat et des droits humains. Pour ce faire, Teneo cherche à promouvoir une coalition entre la droite et l’extrême-droite au parlement européen :

Pour Teneo, la droite doit laisser tomber la coalition centriste et utiliser le groupe de droite très conservatrice, aux penchants d’extrême droite, desConservateurs européens et réformistes (ECR) comme un « pont » vers les Patriotes pour l’Europe, autre groupe d’extrême droite au sein duquel siège le Rassemblement national. L’alliance des multinationales considère que l’ECR « doit jouer un rôle actif dans la négociation de compromis ».2

A cette action politique du lobbyiste rémunéré par TotalEnergies, s’ajoute une volonté de travailler avec le président Trump contre la législation européenne :

The companies wanted the Trump administration to “ramp up the pressure” on the EU to see the CSDDD “as a key barrier to any [free trade agreement]” between the US and the EU. The Roundtable also supported the US Chamber of Commerce’s lobbying activities in EU and non-EU countries, including a white paper on extraterritoriality that it published in October 2025, which argued that non-EU companies and activities should be excluded from the scope of the CSDDD. »3

Chères et chers collègues, je lis dans la charte de déontologie de la Fondation du Collège de France ceci :

En accord avec les conventions signées, la Fondation se réserve également le droit de résilier une convention si le mécène se met en contrariété avec ses obligations déontologiques, notamment lorsqu’il fait l’objet de poursuites disciplinaires ou judiciaires ou si un cas d’amoralité était révélé a posteriori. Les fonds reçus ne seraient pas restitués.

Le comportement de TotalEnergies, qui produit sciemment de l’ignorance, qui continue d’investir dans les énergies fossiles, qui fait du lobbying contre le climat et les droits humains, qui a été condamné par le tribunal judiciaire de Paris est-il amoral ? On peut le penser, vous en conviendrez.

Je lis dans la même charte qu’en cas de risque de réputation pour notre institution, de doutes sur la légalité de l’activité du financeur ou d’utilisation à des fins commerciales de nos résultats ou de nos travaux, les dons peuvent être refusés.

Que faut-il de plus au Collège de France pour mettre un terme au partenariat avec Total ?

Qu’attendons-nous pour agir ?

Bien à vous,

B., directeur de l’institut d’anthropologie du Collège de France.

*

– Et tu as reçu ça quand ?

Charlotte me rendit le feuillet.

– Hier. Par la poste. C’était un courrier physique, pas un mail. Il y a bien un gars qui est à l’origine de l’enquête citée dans le message, mail il me dit qu’il n’y est pour rien dans ce message. Il a bien inventé ce monde parallèle, cette ville de Timburbrou, mais il affirme que sa création vole de ses propres ailes maintenant. Il y a un groupe d’artistes ou d’écrivains anonymes, je ne sais pas, qui s’est donné pour but de le faire exister. Ils s’inspirent de Borges, d’un récit sur lequel j’ai publié, Tlön, Uqbar, Orbis Tertius et d’un autre récit très connu, L’Aleph, dont ils ont repris le nom pour nommer leur collectif.

– Tu n’as jamais travaillé au Pérou…

– Non. J’ai l’impression que l’anthropologue auquel ils s’adressent, est une espèce de chimère. Il y a moi, le directeur du labo, à qui ils adressent le courrier, mais il y a aussi Lévi-Strauss et tous nos illustres prédécesseurs. L’enveloppe indique mon nom, mais le courrier est adressé à Lévi-Strauss, qui habite en moi, comme tu l’as vu. Et je crois que tu en fais partie aussi, de cette chimère.

– Moi ?

– Il y avait ceci dans l’enveloppe.

Charlotte saisit la feuille jaunie que je lui tendais. Les motifs des parures qu’elle avait étudiées y étaient reproduits avec soin. Des créatures féroces et oniriques occupaient les marges.

Charlotte s’assit et regarda avec attention.

– Ils les ont copiés de ma thèse. Combien de personnes ont lu ma thèse, Chris ?

– On n’est pas nombreux…

– Les dessins, sur les marges, n’ont rien à voir avec l’Amazonie…

– On s’en fout un peu, non ?

C’est Myriam qui avait parlé. Arrivée au laboratoire une demi-heure avant Charlotte, je lui avais déjà montré la lettre. Elle avait déjà fait quelques recherches.

– Je veux dire, ils ont raison, les justiciers masqués de l’Aleph, non ?

Sur le fond, ils avaient raison, ces justiciers masqués, comme Myriam les avait appelés. Nous étions nombreux à être irrités et gênés par ces financements dont nous ne voulions pas.

Mais fallait-il entrer dans ce jeu imbécile ? Accepter d’être l’objet d’un groupe d’artistes allumés ou de citoyens qui se croyaient tout permis au motif que leur cause était juste ?

– Les dessins, fit Myriam, ne pouvant s’empêcher, malgré la distance qu’elle faisait semblant de prendre avec l’affaire, de poursuivre l’enquête, les dessins sur les marges, ils font penser aux reliures médiévales. Ils ont fait un pot-pourri.

– Et le gars qu’ils citent, ce prof, ce ne serait pas lui quand même ? Il n’y a peut-être qu’un seul justicier masqué, tu ne crois pas ?, suggéra Charlotte.

– J’ai parlé avec lui. J’ai trouvé ses coordonnées sur son site et je l’ai appelé. Je crois qu’il était drôlement content, ravi, même. Il était fier. Il a dit un truc du style mes enfants m’ont surpassé. Et puis, il m’a fait la moral : comment pouvait-on rester inertes alors que Total instrumentalisait le Collège de France ? Il m’a invité (il m’a enjoint, plutôt) à faire quelque chose. Il m’a demandé de le tenir au courant et m’a promis qu’il ferait de même s’il avait des nouvelles de ses disciples.

– Il les connaît, alors, dit Charlotte.

– Il dit que non, mais que parfois il reçoit un mot d’eux.

*

Richard Dupuis avait aussi reçu un courrier. Le courrier venait, prétendument, du futur et contenait un enregistrement. Il venait du Richard Dupuis de 78 ans. Il répondait au Richard Dupuis de 58 ans. Le courrier était arrivé à Timburbrou d’abord. Il avait mis deux ans à passer d’un univers à l’autre, à trouver une fenêtre pour arriver dans les mains du Richard Dupuis de 2025, et des siennes dans les miennes.

Richard Dupuis et un groupe d’amis de jeunesse avaient la curieuse habitude d’écrire des lettres à ceux qu’ils seraient dans vingt ans. Ils ouvraient ces lettres quand ils atteignait l’âge auquel ils avaient prévu lors de l’envoi, qu’ils devraient les ouvrir. Mais la surprise de Dupuis fut grande quand il reçut une réponse qui, de surcroît, contenait un enregistrement. Il y avait deux hypothèses : la première était que la lettre était authentique ; la deuxième, était qu’elle était un faux. Myriam éclata de rire : « On s’en fout, non ? Ils ont encore raison, les justiciers. Qu’est-ce qu’il lui a pris à Dupuis, d’aller fricoter avec TotalEnergies ? Franchement… »

Dans son enregistrement, le Richard Dupuis du futur faisait la leçon au Richard Dupuis du présent. Pourquoi n’avait-il pas, comme il l’avait promis, répondu à ce prof obscur dont il avait oublié le nom ? Pourquoi ne s’était-il pas dissocié de la chaire Avenir Commun Durable, financée par TotalEnergies ? Ses petits-enfants lui faisaient des reproches qu’il trouvait justifiés et auxquels il ne pouvait que répondre qu’il ne savait pas pourquoi il avait agi comme il l’avait fait.

– Mais, il s’écrit vraiment à lui-même, Richard Dupuis ? Charlotte détourna sa tête la la circulation impatiente du boulevard Raspail qu’on voyait depuis notre labo. Il fait ça vraiment ?

Oui, Richard Dupuis a cette curieuse habitude. Le seul problème, c’est qu’il ne l’a révélée publiquement qu’en 2028, à l’âge de 60 ans, dans une interview donnée au Monde le 7 mars. Comment les justiciers masqués pouvaient-ils avoir forgé ce courrier qui nécessitait de savoir que Richard Dupuis s’écrivait à lui-même avant qu’il ne soit su qu’il écrivait à l’homme qu’il serait ?

– Il n’y a qu’un justicier. Et c’est Richard.

– Arrête, Myriam…

– Richard Dupuis a reçu la lettre du prof, puis celle de celui qui, dans vingt ans, portera son nom et son identité. Il a pris conscience qu’il s’était fourvoyé. Mais il ne voulait pas donner l’impression qu’il quittait la chaire Avenir Commun Durable sous l’influence de ce petit prof si désagréable. Du coup, il est devenu une taupe au service des justiciers. Le Justicier masqué, c’est lui. Il connaissait ta thèse, Charlotte. Il connaît ton travail, Christophe. Il voulait que vous agissiez. Vous-êtes vous demandé pourquoi Dupuis a fait cet aveu si intime au Monde en 2028 ? Pour se convaincre que la lettre qu’il avait reçue deux ans auparavant avait pu être forgée par des plaisantins, par les justiciers masqués.

– Bon, Myriam a pris de l’ayahuasca ce matin.

– Je plaisante, les amis, je rigole. Détendez-vous.

Le prof, le petit prof, comme nous allions l’appeler désormais, pour le distinguer des professeurs du Collège de France, essayait de semer la zizanie parmi les membres de la chaire Avenir commun durable en leur demandant si, quand les professeurs Tarascon et Fontecave avaient écrit au Sénat au nom d’eux tous et toutes pour l’éclairer sur les questions climatiques, énergétiques et environnementales sans mentionner que la chaire dont ils excipaient était financée par TotalEnergies, ils avaient véritablement consenti à l’envoi du courrier. Maintenant, lui ou ses disciples, essayaient de semer la zizanie entre Richard Dupuis et lui-même dans vingt ans.

Le petit prof m’a transmis l’échange avec Richard Dupuis, qu’il n’a pas publié. Dans sa réponse, Richard Dupuis demandait si lui seul était concerné par la démarche qu’il, le petit prof, mettait en place. Ce dernier lui a répondu que non, qu’il prévoyait d’écrire à tous les membres de l’équipe d’ACD et, plus largement, à tout le personnel du Collège de France.

Dans l’échange qu’il a eu avec Thomas Römer, le prof explique que les enquêtes qu’il met en place n’ont pas de limite de temps, ou, accessoirement, d’espace. Son enquête se poursuivra donc au-delà du mandat de Thomas Römer. Il rappelle le projet qu’il a mis en place avec le département de biologie de l’Université de Timburbrou, qui consiste à étudier un certain nombre d’arbres pendant des siècles. Les labos et les chercheurs passent, les lycées restent, écrit-il.

L’idée semble être de confronter l’ensemble des travaux des professeurs avec l’affaire du financement par TotalEnergies du Collège de France. Qu’auraient-ils dit s’ils avaient été libres de s’exprimer sur le sujet ? Une fois ce travail effectué, les professeurs reçoivent un courrier qui les met face à leurs contradictions.

– On lui souhaite bien du courage, au prof…, persifla Charlotte.

– Ces courriers existent déjà.

– Hein ?

– Le petit prof explique qu’ils existent nécessairement. Il cite la théorie des mondes possibles, selon laquelle les personnages de fiction existent dans des mondes parallèles. Et comme, maintenant, il semble que les frontières entre les mondes parallèles soient poreuses…

– Bon, d’accord, bailla Myriam, le genre de truc que tu adores. Il est bien renseigné, le petit prof.

– Il me parle aussi d’une écriture qui déploie, en les décrivant en même temps, pour ainsi dire, le passé, le présent et le futur…

– C’est ce que je disais, le genre de truc que tu adores.

– … mais il parle aussi de quelque chose de plus concret, de ce qu’il appelle une écriture matricielle.

– Encore un gros mot…

– L’écriture matricielle est une forme d’écriture collective dans laquelle chacun est libre de compléter les niches, les matrices. Il anime (ou il compte le faire, avec lui, il est compliqué de savoir ce qui relève du passé, du présent ou du futur) un projet à visée mondiale dans lequel un groupe de personnes analyse les travaux des professeurs du Collège de France pour les confronter à l’affaire du financement que nous recevons de Total.

– C’est bon, Christophe. Le petit prof, c’est toi. Tu nous montres tes histoires et on les lit, grand timide, il n’y a pas de souci. Mais ce n’était pas la peine de jaunir avec du thé tes reproductions des dessins de la thèse de Charlotte. Qu’est-ce que tu peux être tordu, quand même. Je me demande si c’est vraiment bon qu’on ne rende compte à personne de ce qu’on fait ici. C’est cool, c’est sûr, mais là, tu dérives, Christophe. On ne nous paye pas pour ça.

Je ne répondis pas aux provocations amusées de Myriam.

– L’idée de textes sans auteur est ancienne, explique-t-il. Il l’a eue en étudiant El libro del Buen Amor, un texte espagnol du XIVème siècle et les sagas islandaises. Les dernières pages du bouquin espagnol nous invitent à prolonger le livre. Les sagas, elles, n’ont pas d’auteur clairement identifié.

– Et quand est-ce qu’il t’a raconté tout ça, s’il te plaît ?, se méfia Myriam.

– Le petit prof a prédit notre conversation et me l’a transmise. Je lui ai écrit pour lui proposer qu’on se parle au téléphone. Il m’a répondu aimablement, en me disant qu’on s’était déjà tout dit.

– Carrément…, dit Charlotte.

– Je vois, fit Myriam, pas vraiment convaincue.

Le « petit prof », avait été enseignant en France. Il exerce maintenant en Belgique et en Islande. Il anime des projets participatifs de science et de journalisme dans ces deux pays. L’été, il est guide en Islande. Il a négocié son départ de l’Education Nationale. Il était sous le coup d’une procédure disciplinaire après qu’il avait mis en cause la néo-laïcité et qu’il s’en est pris à l’enseignement du conflit israélo-palestinien. Il a eu maille à partir avec des groupes colombiens aussi, apparemment.

– Laisse tomber, Christophe, vraiment. Qu’est-ce que cela peut faire qui est ce gars ? On s’en fout qu’il soit le justicier masqué ou pas. Il faut reconnaître que lui et ses copains superhéros de Marvel ont raison, même s’ils se la racontent, faut arrêter de tourner autour du pot. On ne peut pas ne rien faire, c’est simple.

Nous étions d’accord tous les trois.

*

Quelques jours après, nous saisissions le référent déontologie du Collège de France, notre collègue Philippe Descola, anthropologue, comme nous :

Monsieur le référent déontologie,

Cher Collègue,

Cher Philippe,

Nous souhaitons t’exprimer notre préoccupation au sujet du financement par TotalEnergies de notre institution.

Nous avons appris qu’un enseignant, un certain Nowenstein, travaille sur le sujet avec ses étudiants. Les faits qu’il expose sont, pour le moins, problématiques. Nous comprenons, par ailleurs, que ce monsieur est très déterminé et qu’il entend proposer à des établissements étrangers de travailler sur le dossier. La réputation du Collège de France et celle de ces chercheurs risque d’être entachée si notre situation se perpétue.

Pour l’heure, Revue XXI, le 20 heures de France 2 et l’observatoire des multinationales ont repris les documents publiés par cet enseignant. Tu peux consulter son dossier à cette adresse : Collège de France et Total, un mécénat qui interroge.

Nous ajoutons un élément étrange : nous avons reçu un courrier physique qui se présente comme un objet venant d’un univers parallèle et qui nous enjoint à agir pour mettre un terme à notre collaboration avec TotalEnergies. Nous joignons cette curiosité à notre message.

Cordialement,

Christophe Bosquet, Charlotte Höskuldsdóttir, Myriam De Hita.

Nous avions à peine envoyé notre message, que nous en recevions un autre, issu d’un groupe de collègues qui s’inquiétaient aussi de la situation. Ils ne semblaient pas avoir été contactés par les justiciers, comme nous les appelions. Ils s’étaient mobilisés après avoir lu un article de Stéphane Foucart, du Monde. Ils s’étaient rapprochés de la CGT, car ils estimaient que protéger la recherche publique des influences de sociétés telles que Total faisait partie de la défense des intérêts de la profession.

*

Je reçus un nouveau courrier : les Justiciers lançaient un concours d’écriture : des récits courts, de moins de 20.000 mots. Ils devaient être en rapport avec le financement par TotalEnergies du Collège de France. Il y aura deux catégories : jeunesse et adultes. Des ateliers d’accompagnement étaient proposés dans différentes villes dans lesquels de l’aide était proposée. On me demandait, gentiment, de participer aux ateliers. Ma fonction serait d’expliquer aux participants le fonctionnement du Collège de France et le travail du chercheur. Le premier atelier aurait lieu à Lille.

Cher Monsieur,

Nous revenons vers vous pour vous annoncer que nous mettons en place un concours d’écriture portant sur le financement du Collège de France par TotalEnergies.

Des ateliers seront mis en place qui auront pour but d’accompagner et de renseigner les participants au concours. Nous aimerions que vous preniez part à ces ateliers. Nous n’y serons pas, bien entendu, car notre arrivée dans votre univers doit encore attendre, mais certains de nos êtres incarnés nous représenteront discrètement.

Nous joignons à ce message les bases du concours.

Cordialement,

Le Collectif Aleph

*

  1. Lévi-Strauss est un être prolongé. Les êtres prolongés sont des personnes remarquables dont on a, comme le nom qui les désigne l’indique, prolongé l’existence. Leur autorité morale est respectée. Les êtres prolongés ne sont pas figés dans le temps, puisqu’ils continuent à évoluer avec la société dans laquelle ils « vivent ». Lévi-Strauss habite en vous. ↩︎
  2. https://www.mediapart.fr/journal/international/031225/lobbying-bruxelles-la-strategie-secrete-des-geants-de-l-industrie-contre-le-devoir-de-vigilance ↩︎
  3. https://www.somo.nl/the-secretive-cabal-of-us-polluters-that-is-rewriting-the-eus-human-rights-and-climate-law/ ↩︎