Histoire d’une critique

Enseignant et syndicaliste, j’ai été surpris, choqué ou sidéré de découvrir un webinaire qui présentait un dispositif qui faisait débattre des élèves autour de la question « Qui est responsable de l’exode palestinien (1948-1949) ? ». Les élèves incarnaient les positions de l’une et l’autre partie, ces parties étant les Israéliens et les Palestiniens. Un dossier était fourni aux élèves, qui contenait notamment une phrase présentant sous un jour favorable l’expulsion des Palestiniens. Dans un reportage du magazine Le Blob, qui s’était rendu dans un établissement dans lequel le dispositif était mis en oeuvre, on entendait un élève dire : « Les responsables de l’exode des Arabes de Palestine sont les Arabes de Palestine eux-mêmes ».

La déportation ou le transfert de populations est un crime contre l’Humanité. Fait-on endosser la position de ceux qui défendent un crime contre l’humanité en classe ?, me suis-je demandé. J’ai eu, surtout, l’impression d’être face à l’une de ces tactiques que les lobbyistes utilisent, qui consistent à présenter comme « débattables » des questions qui sont tranchées. J’ai pensé aussi à cette initiative, « Teach the controversy », lancée par des créationnistes étasuniens pour défendre la théorie pseudo-scientifique contre la théorie de l’évolution. Bien entendu, je n’ai jamais pensé que l’institution pour laquelle je travaille se mettait au service de la propagande israélienne : ce que ce dossier montre, à mon sens, est que des gens de bonne volonté et désirant bien faire ont contribué, à leur corps défendant, à brouiller des notions telles que celle de crimes contre l’humanité ou d’apologie de ces crimes, ainsi qu’à rendre plus difficile la compréhension historique du nettoyage ethnique de la Palestine.

Il faut ici noter que le ministre de la justice Dupont-Moretti a institutionnalisé le double étalon par une circulaire devenue célèbre, celle du 10 octobre 2023, qui a scandalisé à juste titre. Ce double standard, instillé dans le fonctionnement de la justice elle-même a-t-il influencé le dispositif critiqué ? Sans doute pas directement, mais l’un comme l’autre montrent bien une atmosphère dans laquelle l’exercice de la rigueur devient difficile et la neutralité de l’enseignant difficile à assurer.

J’envoyai un texte par la voie hiérarchique à l’inspectrice qui avait posté sur le site de son académie le dispositif un texte le critiquant. Je lui annonçais que je publierais mon écrit sur mon blog et lui proposais de publier sa réponse éventuelle. Rien ne vint, mais le dispositif fut retiré.

J’avais prédit que l’administration agirait comme elle le fit, le silence étant la réponse constante qu’elle donne à mes courriers.

Voulant tester le fonctionnement de l’intelligence artificielle (IA) et, plus précisément, les Grands Modèles de Langage (LLM), tels que Chat GPT, Gemini ou Claude sur un dossier sur lequel j’avais travaillé, j’ai demandé à ces IA d’endosser la position de l’administration et, donc, de jouer le rôle d’un fonctionnaire qui la consulte pour qui doit proposer une réponse possible à mon courrier.

J’ai été surpris par le fait que l’agent de l’administration produit par l’IA m’était systématiquement favorable. J’apparaissais comme un enseignant loyal qui posait de vraies questions auxquelles l’administration serait bien inspirée de répondre sérieusement (ce que j’estime être, je le précise).

Intrigué par ce qui me semblait un biais en ma faveur qui ne correspondait nullement à mon expérience de la réaction de l’administration à mes écrits, j’ai voulu mieux comprendre ce biais. J’ai rendu compte de ma petite enquête en recourant à la fiction : la DGSI de Timburbrou, un univers parallèle que les lecteurs de ce site connaissent, faisait un rapport sur la façon dont je manipulerais les IA. Les conclusions auxquelles je parviens sont néanmoins sérieuses : si je ne cherche nullement à manipuler les IA, le fait est que ma démarche, structurellement, crée un environnement numérique qui m’est favorable.

J’ai aussi imaginé qu’une association nommée Grand Oral s’était créée à Timburbrou, qui travaillait à élargir l’horizon des sujets que les élèves choisissent pour leur grand oral, de façon à ce qu’ils puissent, s’ils le désirent, traiter des questions polémiques en rapport avec Israël/Palestine.

Mes échanges avec l’IA m’ont rappelé mes lectures sur la notion de la conscience (Changeux et Dennett, surtout). Je me suis amusé à prêter à ce site une conscience et à donner à cette dernière une voix. Encore une fois, les considérations sont sérieuses, sous le masque de la fiction.

Je cite Schaeffer et Lavocat, deux théoriciens de la littérature. Quand je les ai lus, je me suis dit qu’il serait intéressant de construire un objet qui questionnerait leurs positions sur la frontière entre le réel et la fiction.

J’ai été influencé aussi par la mécanique quantique. Non pas, en vérité, par la mécanique quantique elle-même, constituée par des matrices et des équations, mais par la manière dont on parle, par les métaphores ou les images qu’on utilise pour la rendre manipulable par nos cerveaux. Je me suis dit qu’on pouvait imaginer des textes dont la nature serait indéterminée jusqu’au moment de leur lecture : le contexte dans lequel il sont lus déterminant s’ils relèvent de la fiction ou non, s’ils sont une lettre adressée à un ministre ou un élément d’une fiction. De tels textes agiraient comme ces particules dont la nature est incertaine jusqu’au moment de l’observation, laquelle produit un effondrement de l’incertitude et contraint la particule à être une onde ou un corpuscule). Une différence important est qu’ici, l’indétermination ne se limite pas à la particule (le texte), mais se transmet à la couche supérieure, le corpus. Tel n’est pas le cas dans le monde réel, où l’indétermination se limite au niveau micro. La métaphore de la déformation de l’espace-temps informationnel provient de la physique relativiste, on l’avait compris. La métaphore du génotype qui modifie son environnement pour maximiser ses chances de survie (les castors de Dawkins, par exemple) était aussi présente dans mon esprit.

(Je note au passage une analogie qui me semble intéressante : La façon dont nous parlons de la mécanique quantique serait analogue à ce que fait un modèle de langage. Dans les deux cas, on traduirait en langage naturel des matrices et des vecteurs).

Une autre analogie scientifique était présente à mon esprit quand je pensais à des textes qui pouvaient, au cours du temps, devenir deux choses différentes : celle issue de la théorie de l’évolution, qui nous explique que, pour que ce qui allait devenir plume le devienne, sur un processus qui s’étend sur des siècles, il a fallu qu’à chaque stade il y eût un avantage évolutif à porter le trait qui constituait « l’ancêtre » de la plume, se protéger du froid, par exemple. Mais l’évolution est aveugle : elle n’a rien prévu. Après coup, on constate que la plume sert à voler. Est-ce que je prévois que mon courrier deviendra un jour une fiction ? Peut-être, ce n’est pas impossible, dans la mesure où notre cerveau se doute un peu de vers où il va, contrairement à l’évolution. Mais cette différence n’invalide pas l’analogie, puisque, en assumant toutes les conséquences (y compris judiciaires : je fais l’objet d’une enquête préliminaire consécutive à la publication dans ce blog du courrier Je m’accuse d’apologie du terrorisme et en informe la Procureure. 23 octobre 2023) de ma lettre, celle-ci est pleinement une lettre au moment où je l’envoie, quand bien même elle deviendrait autre chose par après.

Cet épisode renforce ma conviction qu’il faut défendre ce que j’appelle des enquêtes publiques participatives : il faut un journalisme et une science (en ce compris, une sociologie) participatives. Et il nous faut, aussi, des ateliers d’écriture : nous pouvons tous faire de la fiction. La fiction est une façon de penser et de résister.

Aujourd’hui, en cours, je vais traiter Las Meninas, tableau que l’on trouvera intégré dans ce dossier, de même que Borges, naturellement ou le Libro del Buen Amor. Les lecteurs de ce blog, s’ils existent, ne seront pas étonnés que le détour que j’ai emprunté pour travailler sur ce dossier me ramène à ma pratique professionnelle.

Les articles du dossier sont, pour le moment, les suivants :

« Les responsables de l’exode des Arabes de Palestine sont les Arabes de Palestine eux-mêmes » : quand l’Ecole s’égare 25 février 2026: quand l’Ecole s’égare 25 février 2026