Timburbrou enquête sur les PFAS, III. Note du 14 mars 2032

Par Arga Ana Astouma

Nous venons de recevoir des documents qui donnent une épaisseur historique jusqu’ici inconnue aux démarches de Quasimodo, qui l’ancrent dans le réel et qui rapprochent Timburbrou de nous. Grâce à Haydée Fernández, Timburbrou se dépouille de l’idée que la pensée y crée le réel. Ce que dit Haydée Fernández n’invalide pas ce que nous avons dit, mais lui donne un socle minéral sur lequel ce que nous savons de Timburbrou trouve à se poser.

Nous nous pencherons donc aujourd’hui sur une personne, Haydée Fernández, dont le parcours apporte un éclairage nouveau sur le groupe Quasimodo et, peut-être, sur Timburbrou. Atteinte d’un cancer, cette habitante de Pierre-Bénite arrivée en France à l’âge de dix ans depuis son Pérou natal, a livré ses souvenirs à un journaliste local, Eustaquio Flores. Haydée Fernández était le membre le plus ancien de Quasimodo. Elle s’était fortement impliquée dans une enquête que le groupe mena sur la stérilisation forcée des femmes péruviennes et groenlandaises, des crimes qu’elle qualifiait de génocide en rappelant calmement à ceux qui s’offusquaient ou s’irritaient de sa démarche l’alinéa d) de l’article 6 du Statut de Rome qui précise, tant à Timburbrou que chez nous, que les  mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe, lorsqu’elles visaient à détruire un groupe humain en tout ou en partie, national, ethnique, racial ou religieux, comme tel. L’adverbe calmement étonnera ici, sous notre plume, puisque nous n’avons jamais rencontré Haydée Fernández. Nous le reprenons des documents que nous avons reçus et des témoignages qu’Eustaquio Flores recueillit pendant son enquête. Peut-on éprouver de la tendresse et de l’amitié pour cette dame que le cancer a peut-être déjà emportée, qui a vécu à Timbrubrou, cet Univers dont seulement quelques mots nous parviennent ? La réponse, cela m’étonne, est oui.

Lorsqu’Haydée sut qu’elle avait un cancer, elle se mit à écrire dans des cahiers qui lui rappelaient son enfance. Sa douleur la rapprocha de ces femmes dont les entrailles avaient été dévastées, au Pérou, au Groenland et ailleurs parce qu’on avait voulu les empêcher de faire naître des enfants de leur sang, des enfants de peuples qui, aux yeux de certains Danois, aux yeux de certains Péruviens à la peau un peu plus claires que la leur et de certains Etasuniens, ne devaient pas exister. Elle prit des médicaments pour apaiser la douleur, mais aussi de l’ayahuasca, qui la plongea à nouveau dans la jungle amazonienne, où elle avait vécu petite fille. Puis, elle vit Uchuraccay, où elle n’avait jamais vécu et qui, pourtant, l’appelait.

Elle avait écrit, en un français ampoulé, à des ambassadeurs et à des procureurs. Lorsque la maladie la saisit, elle se mit à écrire pour les siens. Les siens, c’était les habitants de Pierre-Bénite, ravagés par les PFAS, mais les siens, c’étaient aussi les habitants de la jungle amazonienne et ceux d’Uchuraccay. Les cahiers d’Haydée contiennent des pages en espagnol, en aguaruna, mais aussi en français. Mais il y a aussi des pages d’écriture asémique, cette écriture qui imite la forme de l’écriture et qui, pratiquée par un blanc est une forme d’art et pratiquée sous les yeux d’un anthropologue, en Amazonie, une simple imitation de son écriture par un analphabète. Lorsqu’Haydée était sous l’emprise de l’ayahuasca, une mélopée sourde sortait de ses lèvres en aguaruna. Elle noircissait des pages d’écriture asémique.

Nous aimerions consulter les cahiers d’Haydée Fernández, mais nous ne les avons pas reçus. Ce que nous avons, c’est une déclaration pressée qu’elle fit à Eustaquio :

« J’ai compris, j’ai compris trop tard, à quel point le fonctionnement du pouvoir faisait appel à la fiction. Je me suis rendu compte que mon utilisation du droit, mon utilisation quichottesque du droit s’insérait dans une fiction, était amortie par elle, ne parvenait pas à toucher le réel. Et, bien sûr, en partie la nourrissait, nourrissait cette fiction qui protégeait le pouvoir et était, en même temps, une manière de l’exercer. Je voudrais être précise. Je n’ai jamais considéré que mes actions étaient sans effet. Je reconnais qu’elles montraient d’une certaine manière les contradictions du pouvoir. Mais ce que j’ai compris, ce que j’ai compris trop tard, comme je le disais, c’est que mes actions relevaient aussi d’une sorte de fiction. Je me suis rendu compte que j’inventais des fictions, que je m’inventais des fictions dans lesquelles je me racontais que j’allais avoir un impact sur le monde, que mes textes, mes courriers, mes actions allaient avoir un impact sur le monde. Ce que j’ai compris, c’est qu’il me fallait rendre à mes actes leur véritable nature, celle d’être des récits fictionnels. Je fis de mes combats des histoires. J’ai compris que chacun de mes combats avait été une façon de préparer une histoire. Que mes courriers et mes actions devant les tribunaux n’étaient que des notes destinés à préparer mes histoires. Et c’est seulement alors que le réel remarqua mon existence. Il y a à cela une forme d’ironie : c’est quand je me suis éloignée du combat quotidien et minutieux que ces combats commencèrent à être efficaces. J’ai cessé d’écrire pour défier les puissants et j’ai commencé à écrire pour les miens. Il fallait le détour par la fiction. Je ne pouvais pas combattre le pouvoir et ses fictions juste en prenant au sérieux les fictions que le pouvoir racontait et se racontait. Il fallait combattre la fiction par la fiction. C’est seulement après qu’on pourrait s’intéresser au réel. Seule la fiction permettait d’atteindre le pouvoir, caché, tel un minotaure, au centre de son labyrinthe.

Eustaquio Flores raconte qu’il se sentit perdu. La vieille femme parlait avec les yeux mi-clos. Le journaliste se demandait si c’était à lui qu’elle parlait ou si le cancer, avec ses douleurs impitoyables, l’égarait. Mais ces mots, lâchés au soir d’une vie nous sont précieux parce qu’ils sortent Quasimodo et Timburbrou d’une forme de métaphysique qui nous étouffait. Le groupe Quasimodo fut formé par des gens ancrés dans le réel qui ne perdirent jamais de vue ce dernier.

Dans ce monde réel, Haydée Fernández fut associée à un groupe qui enquêta sur le financement privée de la recherche en France. Ce groupe s’intéressa en particulier au Collège de France, financé par TotalEnergies et par Saint-Gobain, deux entreprises impliquées dans la problématique des PFAS.

Dans La Série, Haydée Fernández apparaît dans une démarche tendant à faire pression sur le laboratoire d’anthropologie du Collège de France pour qu’il s’implique dans la dénonciation des financements que Saint-Gobain et TotalEnergies accordent à la chaire Avenir Commun Durable (voir Courrier à monsieur C. par lequel il est informé qu’il fait, comme l’ensemble du Collège de France, l’objet d’une enquête antrhopologique inversée à partir d’un univers parallèle au sien 10 mars 2026). Mais ce sont ses cahiers qui ont été déterminants pour La Série et, plus particulièrement, les pages d’écriture asémique qu’ils contiennent. Déchiffrée, elle révèle l’histoire de Jean Dutertre, de Juancito et des envahisseurs. Piqués massivement par Ampulex compressa, ces derniers seront supprimés par l’une des maladies qu’ils auront suscitées chez les hommes. Le cahier contient une citation de Darwin1, dans laquelle ce dernier explique qu’il perdit la foi lorsqu’il découvrit le mode de reproduction de la guêpe ichneumon, qui inocule ses œufs dans le corps de la chenille et dont les larves mangent la proie de leur mère de l’intérieur. Dans La Série, non sans ironie, un groupe de biologistes éblouis par ces guêpes qui ont sauvé l’humanité, développent une foi étrange dans laquelle la plus cruelle des guêpes est un envoyé du Seigneur.

  1.  » With respect to the theological view of the question: This is always painful to me. I am bewildered. I had no intention to write atheistically, but I own that I cannot see as plainly as others do, and as I should wish to do, evidence of design and beneficence on all sides of us. There seems to me too much misery in the world. I cannot persuade myself that a beneficent and omnipotent God would have designedly created the Ichneumonidae with the express intention of their feeding within the living bodies of caterpillars… », Michael Byrne, « Darwin’s Classic Monster: The Parasitoid Wasp « There seems to me too much misery in the world. » ↩︎