Timburbrou enquête sur les PFAS… et s’insinue dans les universités

Note du 13 mars 2032

Tertède Carty

« Vous êtes sollicité par une ONG qui, après avoir fait condamner TotalEnergies pour pratiques commerciales trompeuses, souhaite obtenir la condamnation de Saint-Gobain. L’ONG vous fournit une note qu’un enseignant a transmise à l’entreprise Saint-Gobain et que l’entreprise a laissée sans réponse. L’enseignant a envoyé cette lettre le même jour qu’il a transmis un courrier au ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche qui, en annexe, contient la note. Le courrier adressé au ministre et, donc, la note transmise à Saint-Gobain qu’il contient vous sont fournies. L’ONG vous demande de préparer la mise en demeure qu’elle compte adresser à l’entreprise. »

On se souvient que Quasimodo a préparé la note dont il est question ici. Après l’avoir fait, l’un des membres du groupe, enseignant, l’a transmise par la voie hiérarchique au ministre Baptiste. On se souvient aussi que la note était provisoire et qu’elle annonçait qu’elle allait intégrer les avis que le groupe sollicitait. C’est ainsi que de chercheurs ont commencé à recevoir la lettre au ministre et la note qu’elle contient. Certains, trouvant le sujet intéressant, ont commencé à le donner à leurs étudiants.

Des débats ont eu lieu au sein de Quasimodo entre ceux qui défendaient l’idée de ne jamais diffuser un travail qui ne soit pas parfaitement clos et ceux qui défendaient, au contraire, la nécessité de diffuser des textes provisoires et de solliciter l’aide de la société civile pour les compléter. Pour le moment, c’est la première option qui l’emporte. Nolsan, un membre récent mais respecté, a convaincu le groupe : « Personne ne lira l’avis juridique de Timburbrou, quand-bien-même il serait parfait et inattaquable. Il faut que d’autres endossent nos positions. Il vaut mieux un texte imparfait que d’autres améliorent qu’une argumentation parfaite que personne ne lit. On a besoin d’une délibération plus que d’avoir raison ».

Une anthropologie inversée

Mais ce qui, du point de vue de la recherche, il y a de plus original dans ce qui se met en place à Timburbrou est ce que l’on y appelle l’anthropologie inversée. Il s’agit d’une démarche de sciences citoyennes dans laquelle les classes populaires étudient les classes aisées. Et, en l’espèce, bien entendu, la recherche la plus connue est celle dont le Collège de France fait l’objet. Les chercheurs envoient un certain nombre de courriers et, ensuite, ils étudient comment leur objet d’étude réagit lorsqu’il est contraint de se prononcer sur les tensions qui existent entre ses proclamations et la réalité.

Les différents courriers que le groupe Quasimodo a envoyé au Collège de France s’inscrivent dans cette démarche, qui ne se limite pas aux institutions universitaires, mais concerne aussi des entreprises telles que Saint-Gobain ou TotalEnergies.

Une démarche comparable concerne la laïcité, sur laquelle nous ne reviendrons pas ici, puisqu’elle a été abordée dans une autre note. Signalons seulement que la démarche n’est pas différente de celle pratiquée avec le Collège de France ou avec TotalEnergie ou Saint-Gobain : on crée des conditions qui suscitent une parole contrainte de leur part ou le silence et l’on étudie l’une ou l’autre.

Dernièrement, cependant, nous avons eu des informations indiquant que des thèses plus classiques se mettaient en place qui exploitaient le matériau engendré par les démarches d’anthropologie inversée que nous décrivions.

Etudier les arbres

Un projet qui s’étend sur des générations : « Cette initiative vise à organiser l’étude minutieuse et sans limite de temps d’un arbre situé dans le campus du lycée Tongas Pastor et, également, à mieux connaître l’écosystème que constitue notre site. L’arbre choisi sera, en outre, un lieu de vie et d’échanges pour la communauté scolaire, et un élément de continuité entre des générations d’étudiants. Par l’attention qui sera portée à notre environnement, ce projet contribuera à sensibiliser la communauté scolaire aux problématiques des atteintes portées à l’environnement. »

Palimpsestes sonores

Un projet qui établit des banques d’enregistrements de parole sur le long terme qui seront exploités pour détecter les signes avant-coureurs de l’apparition de maladies neuro-dégénératives. La permanence dans le temps des établissements scolaires est utilisée pour assurer la pérennité de l’initiative :  La durée indéterminée de la présente initiative est structurellement liée à l’insertion du projet dans le cadre d’un établissement scolaire et, en particulier, de son projet d’établissement : les laboratoires universitaires et leurs crédits passent, les lycées restent.

Etudier les alliés secrets et ceux qui ne deviennent pas des lanceurs d’alerte

Nous l’avons vu, un concours littéraire a été mis en place qui veut aider à imaginer les lanceurs d’alerte qui vont nous informer sur les PFAS. Mais il est vite apparu que la littérature pouvait aussi aider à comprendre pourquoi on ne franchit pas le pas, pourquoi on s’accommode d’une situation dans laquelle on a connaissance d’une vérité importante et on décide de l’occulter. En réalité, comprendre le « non-lanceur d’alerte » est plus important de comprendre celui qui le devient, s’est dit Quasimodo. Et tout en pensant qu’il fallait offrir des modèles de lanceurs d’alerte héroïques, il n’était pas moins important de décrire le cheminement de celles et ceux qui ne choisissent pas la voie de l’héroïsme. Un travers fréquent de la recherche, dont Quasimodo1, qui avait travaillé dans les milieux polaires connaissait bien, c’est de ne pas voir le banal. On lit dans ANDRE, GODARD, 1999, Les milieux polaires, p. 302 :

L’agressivité supposée des climats froids et la vulnérabilité potentielle des substrats mal protégés par la toundra expliquent que les hautes latitudes soient présentées, a priori, comme le siège d’une intense activité morphogénique fondamentalement régie par les processus périglaciaires. Cette appréciation est certainement née de la fascination exercée sur les chercheurs par la livrée périglaciaire évoquée au chapitre 9 (cercles de pierres, sols striés, pingos, polygones de toundra…), livrée qui confère aux paysages des hatues latitudes un indéniable « cachet ». Mais parure n’est pas architecture ni même sculpture, et il n’est pas dit que les processus périglaciaires aient nécessairement un impact géomorphologique (…).

Et, plus loin :

Dans les grands boucliers arctiques voilés de roches sédimentaires, il n’est par rare de rencontrer un erratique calcaires débité par le gel  » en tranches de saucisson » (…). Mais son attrait est tel aux yeux du chercheur qu’il rejette dans l’ombre la centaine d’erratiques cristallins intacts qui l’environnent.

L’attrait des lanceurs d’alerte est tel qu’on en vient à négliger ceux qui ne le sont pas.

Un sous-ensemble de cette catégorie qui intéresse particulièrement Quasimodo, est celui constitué par les alliés secrets. Ce sont tous ceux qui approuvent intimement ce que fait Quasimodo mais qui ne franchissent pas le pas de devenir des lanceurs d’alerte ou celui de fournir des informations de la documentation internes au groupe ou à des journalistes.

Quasimodo estime en premier lieu qu’il faut se rendre visible. Pour Nolsan, il faut payer de sa personne. Il faut se rendre devant les entreprises et distribuer des tracts expliquant l’activité du groupe et donnant les moyens de le contacter secrètement. On sait que Quasimodo a débattu du contenu du tract. Une approche distante, factuelle, juridique ? Une mise en scène d’un repas familial dans lequel un jeune-homme blessé découvre que son père, cadre de Saint-Gobain, a contribué à la mise en place de la communication du groupe et à, dit-il, produire de l’ignorance ? Mais quel gamin connaît cette expression ? Il va se référer à l’agnotologie, tant qu’on y est ? Eh, ben figure-toi qu’il a appris cela en cours, en travaillant sur le greenwashing de Zara… Avec une mère comme toi, il est endoctriné depuis le berceau, ton fiston… Les discussions ont été vives, on s’est lancé des piques, on s’est chamaillé. Mais nous ne savons pas ce qui a été décidé. Nous savons seulement, parce que nous commençons à recevoir des documents de Saint-Gobain aussi, que l’entreprise s’est inquiétée de ce que faisait Quasimodo. Le plus inquiétant, pour elle, c’est que des journalistes de France Radio se trouvant à proximité ont enregistré certains échanges entre les membres de Quasimodo et le personnel de Radio France. L’entreprise a du mal à croire que la présence des journalistes ait été fortuite.

Mais, pour Ryan, un nouveau membre du collectif dont nous ne savons pas grand-chose, on pose mal le problème si l’on se focalise sur le profil psychologique du lanceur d’alerte. En réalité, ce qui détermine qu’on franchisse le pas ou qu’on ne le fasse pas, est surtout une question d’environnement. Et Ryan affirme qu’on peut peser sur cet environnement. Il propose d’étudier méthodiquement la question. Maria prend la parole et explique que l’on peut, pareillement, influencer la justice en influençant les juges. A droit constant, il peuvent poursuivre pour apologie du terrorisme des syndicalistes ou ne pas le faire, poursuivre pour viol ou ne pas le faire. C’est le climat social qui détermine le comportement des juges. Puis, soudain, comme déconnectée du groupe, comme en transe2, Maria cite un évêque anglais du XVIIIème siècle : « Whoever hath an absolute authority to interpret any written or spoken laws, it is he who is truly the law-giver to all intents and purposes, and not the person who first wrote or spoke them. ». Puis Gray, un juriste étasunien du début du XXème siècle : « It has been sometimes said that the Law is composed of two parts—legislative law and judge-made law, but, in truth, all the Law is judge-made law. […] [I]t is with the meaning declared by the courts, and with no other meaning, that statutes are imposed upon the community as Law. » Et, enfin (on respire, avec soulagement), Michel Troper : « Si la norme est la signification d’un texte et si cette signification est déterminée par l’interprète, la norme est le produit de l’interprétation. L’auteur de la norme n’est donc pas le rédacteur du texte, mais l’interprète. »

Ryan, peut-être le seul à avoir suivi Maria dans sa transe, reprend : « Oui, on peut influencer le personnel de Saint-Gobain. On peut créer un cadre favorable à ce qu’ils fassent prévaloir leurs obligations à l’égard de la vérité sur la loyauté à l’entreprise ». Puis, se tournant vers Maria, il ajoute : « Et nous devons nous efforcer d’influencer les juges. Le législateur ultime est l’opinion, qui influence le juge, qui édicte la norme à partir de la loi. » Eva, magistrate, réagit : « Tu caricatures, comme toujours ».

Nous ne savons pas grand-chose d’autre de cette discussion à bâtons rompus. Nous savons juste qu’un concours d’écriture symétrique à celui qui portait sur les lanceurs d’alerte fut mis en place qui s’intéressait à ceux qui ne l’étaient pas. Ryan protesta : « Le lanceur d’alerte du premier concours, si les circonstances sont différentes, sera celui qui se tait dans le deuxième ». Cette possibilité n’invalidait pas, selon la majorité des présents, l’intérêt des deux concours.

Les deux concours furent relayés dans des masters d’écriture créative aux Etats-Unis.

  1. Quasimodo est, pour nous, un groupe d’individus, mais le caractériser comme un individu collectif est souvent pertinent ou utile heuristiquement. L’idée de la fourmilière-individu, qui fait de la colonie une superorganisme peut lui être appliquée. Quasimodo serait un individu sans épiderme dont les cellules seraient ses membres. L’énoncé « Timburbrou a travaillé dans les milieux polaires » signifie, pour nous, que certains membres de Timburbrou ont travaillé dans les milieux polaires. ↩︎
  2. Ces moments de saisissement n’étaient pas absents du corpus, mais nous sommes frappés par l’augmentation de leurs occurrences. Nous n’avons pas, à ce stade, d’explication satisfaisante de ce phénomène. Nous éprouvons, en revanche, de la crainte. ↩︎