Ce texte est en cours d’écriture.
Monsieur le Président Sarkozy,
Le texte que je joins à ce courrier est né d’une perplexité : on poursuit, à juste titre, Sarkozy pour ses liens avec Kadhafi (vous avez été condamné en première instance pour association de malfaiteurs, mais vous avez fait appel et vous êtes donc présumé innocent), mais on épargne celles et ceux qui se rendent complices des milices libyennes qui commettent des crimes contre l’humanité. Pourtant, vous, monsieur Sarkozy, vous n’avez jamais payé pour que des crimes soient commis. On vous reproche d’avoir reçu de l’argent d’un régime terroriste, responsable notamment de la mort de 54 Français. L’argent que vous auriez reçu est de l’argent sale et, pour ainsi dire, tâché de sang. Mais ce sang, vous n’avez pas payé pour qu’il soit versé. Les actes de l’Union européenne paraissent, quant à eux, incommensurablement plus graves. Lorsque l’Union européenne (et, par conséquent, la France), finance, pour qu’elles protègent nos frontières, les milices libyennes qui kidnappent, torturent, violent et tuent, elle se rend complice de leurs crimes. D’un côté, on voit le crime de celui qui aurait reçu l’argent d’un criminel pour gagner une élection et, de l’autre, on ne voit pas le crime de celui qui paye un criminel qui commet des crimes. Le criminel est-il différent ? Pas tant que cela : la collaboration avec la Libye de Kadhafi a commencé au milieu des années 2000 ; elle s’est poursuivie après la mort du Guide. Les noms changent, les politiques restent. L’Etat libyen ou la fiction (bien pratique) de l’Etat libyen perdure.
Je me suis demandé ce qu’il se serait passé si vous aviez adopté une défense de rupture : « Oserez-vous me condamner pour mes compromissions supposées avec Kadhafi, alors que vous regardez ailleurs quand la France paye par l’entremise de l’UE les milices libyennes ? ». Ce n’est pas le choix que vous avez fait, on le sait. Mais j’ai imaginé un président, Desmarais, qui, dans des circonstances assez proches des vôtres, aurait adopté une telle défense de rupture.
Desmarais n’est donc pas Sarkozy. Mais Sarkozy pourrait devenir Desmarais. Je voudrais vous inviter à devenir Desmarais. Tel est le but de ce courrier.
J’ai situé Desmarais dans un univers parallèle au nôtre. Dans cet univers, des étudiants inventent une pièce de théâtre dans laquelle Desmarais adopte la défense de rupture dont je parlais plus haut. Desmarais, le président Desmarais, informé de l’existence de la pièce, décide de se montrer à la hauteur de celui qu’il est dans cette pièce et devient le Desmarais fictionnel. A l’aide des étudiants et avec ses co-détenus de la Santé, Desmarais monte la pièce et, autorisé, avec la troupe des détenus, à la représenter à l’extérieur de la prison, il rencontre un grand succès. Desmarais publie alors un livre dans lequel il raconte, minutieusement et avec sincérité, sa vie politique. Desmarais dit tout de ses liens avec Kadhafi.
Je dois préciser que, dans mon récit, la pièce n’est pas entièrement écrite. La pièce définitive est écrite par Desmarais et ses co-détenus. Ceci est, cependant, un détail sans importance pour ce courrier.
Je dois indiquer aussi que c’est dans l’exercice de mes fonctions d’enseignant que j’ai écrit le texte que vous trouvez plus bas. Permettez-moi de m’en expliquer.
Je suis enseignant d’espagnol dans un lycée lillois et je travaille régulièrement sur un texte de Borges intitulé Tema del traidor y del héroe. Je m’efforce de montrer à mes élèves que la littérature peut nous aider à penser le monde et ce texte permet souvent d’en faire la démonstration, ne serait-ce qu’en raison de son incipit, qui lui confère une valeur universelle : l’histoire aurait pu se dérouler en des temps et des lieux différents, nous dit la voix narrative. Dans une sorte de veille permanente, je cherche, dans la vie sociale d’aujourd’hui, des situations qui me semblent en rapport avec le texte de Borges afin d’inviter mes élèves à les confronter avec le récit étudié. Dans ce texte, Kilpatrick, qui a trahi ses compagnons qui luttent pour l’indépendance de l’Irlande, accepte le plan de Nolan, qui fera de l’exécution du leader de l’indépendance le point de départ de l’insurrection. Le traître devient un héros. Le traître aurait pu fuir. Il renonce à le faire et se sacrifie. Il devient le héros qu’il n’a jamais cessé d’être aux yeux de son peuple, qui ne saura pas qu’il fut aussi un traître. Nolan a offert à son ami la possibilité de la rédemption et celle du sacrifice.
Avec solennité, vous avez déclaré devant la Cour d’appel de Paris : « Je n’ai pas trahi la confiance des Français ». Il se pourrait que le jugement qui sera prononcé au mois de novembre 2026 soit tel qu’il vienne heurter ou contredire votre déclaration. Dans ces conditions, pourriez-vous devenir un héros en dévoilant toute la vérité ? C’est le choix que fait Desmarais.
Un autre texte de Borges est venu inévitablement à mon esprit : Historia del guerrero y la cautiva. Dans ce texte, Droctulft, guerrier lombard qui assiège Ravenne, ébloui par beauté et la complexité de la ville, abandonne les siens et se joint aux défenseurs. Le bouleversement que supposait pour Desmarais le fait d’embrasser une défense de rupture était une conversion comparable à celle du barbare qui, chez Borges, embrasse la civilisation. Droctulft serait-il devenu un saint ? Avec la démesure que la fiction autorise, je me suis demandé : Desmarais, converti, serait-il devenu un saint ?
Trop souvent, on croit que l’Eglise catholique ne produit plus de saints ou qu’il faut des siècles pour qu’elle en produise un. S’il est vrai qu’il a fallu 833 ans pour que Hildegarde de Bingen soit canonisée, il ne faut pas oublier que Jean-Paul II expédia l’affaire, si je puis dire, en 9 ans. Mais le cas qui m’intéressait en est un autre : celui de Robert Schuman, qui, sans atteindre la célérité de Jean-Paul II, n’en avance pas moins d’un pas tout à fait honorable : ses vertus héroïques ont été reconnues, si bien que du serviteur de Dieu qu’il était, il est passé au grade de vénérable.
Garde des Sceaux, Robert Schuman, participa à un complot tendant à empêcher les victimes ou les proches des crimes commis par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, de porter ces derniers à la connaissance des autorités judiciaires. Si quelqu’un qui a contribué à faire taire les cris de ceux qu’on torturait, à rendre invisibles les plaintes de ceux qu’on faisait disparaître ou de leurs proches peut être canonisé, pourquoi pas Desmarais qui, lui, n’avait pas de sang sur les mains ?
La défense de Desmarais se déploierait aussi en dehors des prétoires. A la défense de rupture s’ajouterait la demande de canonisation. Cette dernière, bien entendu, devrait être portée par d’autres que lui. L’une des questions que je me suis posées, du reste, concerne la difficulté psychologique pour Desmarais d’embrasser la vérité, de se « convertir » : il fallait trouver permettre à son entourage et à celles et ceux qui avaient cru en lui de trouver un nouvel équilibre. Œuvrer à la canonisation de Desmarais (commencer, à tout le moins, à la préparer pour qu’elle soit prête le jour de sa mort) pouvait y contribuer.
Lorsque je prépare mes cours, je m’efforce de faire moi-même les exercices que je propose à mes élèves. Le texte que vous trouvez plus bas est celui que, élève, j’aurais écrit si mon professeur m’avait demandé de trouver une situation qui pourrait illustrer les problématiques posées par Tema del traidor y del héroe et d’imaginer une fiction inspirée de la confrontation du texte de l’écrivain argentin avec le fait que j’aurais choisi.
Je mesure, monsieur le Président, toute la difficulté qu’il y aurait pour vous à devenir Desmarais. Pour vous y aider, pour essayer de vous y contraindre, j’envisage de lancer une pétition qui serait intitulée : « Devenez Desmarais, monsieur le Président ! » Vous serez, bien entendu, le premier informé de sa publication.
Veuillez noter, monsieur le Président, que les devoirs que je donne à mes élèves ont vocation à être poursuivis tout au long de l’existence de ces derniers. Il en va de même des enquêtes publiques participatives que je mets en place, qui n’ont de limite dans le temps. Je vous dis ceci pour vous indiquer que le texte ci-après, qui, comme je l’ai indiqué plus haut, a pour point de départ l’exigence déontologique d’exécuter moi-même les exercices que je donne à faire, a aussi vocation à être poursuivi et remodelé. La suite que vous donnerez à ce courrier ne manquera pas d’influencer la manière dont Desmarais évoluera, c’est inévitable.
Bien à vous,
Esteban Nierenstein, professeur agrégé, lycée Robert Schuman, Lille.
***
La conversion de Stanislas Desmarais
En mars 2032 a eu lieu le procès en appel de l’ex-président Stanislas Desmarais, poursuivi pour des faits de corruption, d’association de malfaiteurs, d’abus de pouvoir, de trafic d’influence, de corruption d’agent étranger, de subornation de témoin, de recel de subornation de témoin, d’escroquerie au jugement. Au centre du procès se trouve supposé financement libyen de sa campagne pour l’élection présidentielle, qui a valu à l’ancien président une condamnation pour association de malfaiteurs.
Une expérience a été mise en place par un groupe d’enseignants qui ont voulu faire de cette affaire l’objet d’un travail pluridisciplinaire. Des étudiants de disciplines différentes ont travaillé à partir de dossiers individualisés qui, tous, contenaient des extraits d’une pièce de théâtre qui aurait été jouée dans un monde parallèle et dans laquelle le président Desmarais avouait sa culpabilité. Les épreuves duraient sept heures ; elles se sont toutes déroulées en même temps et dans plusieurs pays. Une quinzaine d’universités des cinq continents ont pris part à l’initiative. Leurs universités ont ponctuellement dérogé, pour les besoins de l’épreuve, aux évaluations habituelles. Les épreuves avaient un poids considérable sur la note finale des candidats, ce qui faisait partie du protocole et avait pour objet de garantir l’investissement des participants. D’aucuns ont estimé la démarche déontologiquement douteuse, mais les comités d’éthique l’ont acceptée. Les participants à l’expérience étaient volontaires et, s’ils l’avaient souhaité, ils auraient pu être évalués de manière traditionnelle.
Ces jeunes personnes se sont ensuite rencontré.es et ont partagé leurs regards sur l’affaire (ou les affaires) Desmarais, mais aussi sur l’expérience qu’elles avaient vécue. Une rencontre a pu ensuite être mise en place avec l’ancien président à la prison de la Santé à laquelle ont pris part des étudiants français, belges et espagnols. De cet échange est née une pièce de théâtre à laquelle les co-détenus de l’ancien président ont contribué, en participant tant à son écriture qu’à sa mise en scène.
On le sait, le président Desmarais, voulant se montrer à la hauteur de celui qu’il était dans la pièce, a accepté de dire toute la vérité dans un ouvrage paru récemment. Il le déclare lui-même : la question de la sincérité de sa conversion est sans importance, puisque, ce qui compte, n’est pas la pureté de ses intentions, mais les faits qu’il a dévoilés : « On me dit cynique. Soit. J’aurais menti par cynisme ; je dirais la vérité, maintenant, par cynisme. Peu importe, car les raisons de ma conversion ou celles de mes intentions sont sans importance. Je ne demande pas que la haine que j’ai suscitée cesse. Elle était justifiée. Elle doit demeurer et être un avertissement. Agir comme je l’ai fait doit avoir un coût et ce coût doit être élevé ». Observons cependant que, dans la pièce, le président semble suggérer que ses aveux pourraient être opportunistes : se pensant déjà condamné, constatant l’accumulation d’indices graves contre la thèse de son innocence, il aurait endossé le récit de sa culpabilité pour qu’il ne soit pas celui d’une défaite, mais celui d’une victoire. Il ne serait pas condamné. Il se condamnerait lui-même, bien qu’innocent, et, ce faisant, il mettrait en évidence la politique criminelle de l’UE, qui remettait des migrants aux milices libyennes. S’accuser de cynisme, se dire coupable alors que l’on se croit innocent est une forme extrême de modestie. Ou d’orgueil.
Il y a eu ainsi deux pièces de théâtre : la première, dont ne furent écrits que quelques fragments, qui ne fut jamais jouée, fut conçue uniquement pour amorcer le travail des étudiants ; elle est un simple outil pédagogique. La seconde fut rédigée et jouée à La Santé, puis connut un succès considérable lorsqu’elle franchit les murs de cette prison, qui, rappelons-le, fut la première à accueillir un ancien président français qui y dormit, du moins le prétendit-il, la tête haute, ce qui doit être inconfortable. Nous pensons que la conversion d’un politicien sans scrupules en un contempteur de l’hypocrisie de celles et ceux qui, tout en se réclamant de valeurs élevées, n’hésitent pas à les bafouer est quelque chose de plus singulier, de plus unique que le fait de voir un ancien président dormir en prison. Que cette transformation se soit faite à l’occasion de l’écriture d’une pièce ajoute une dimension étrange ou baroque au destin extraordinaire de monsieur Desmarais.
Merci à Laurette, à Gustavo et à tant d’autres d’avoir partagé avec nous leurs expériences. Sans elles, sans eux, ce récit n’aurait jamais existé. Leur regard porte un éclairage désormais indispensable sur la conversion de Desmarais, qu’ils ont produite autant qu’observée.
Estrato Naranjo, professeur à l’université d’Asunción, Paraguay, qui est à l’origine de l’initiative, a dévoilé récemment qu’au moment de la conception du projet, il y a eu des divergences sur l’opportunité de faire appel à un pseudonyme pour ne pas désigner le président Desmarais par son vrai nom.
Estrato Naranjo :
Pour des raisons légales autant que méthodologiques, qui paraissent, avec le recul, étonnantes et heureuses, nous avons décidé de travailler non à partir des faits eux-mêmes, mais à partir du compte-rendu d’une pièce de théâtre jouée dans un univers parallèle dans laquelle le président Desmarais opte pour une défense de rupture. Il me paraissait approprié de rester dans cette logique et de donner au président Desmarais un pseudonyme. Des collègues s’y sont opposés et m’ont convaincu. Ils ont expliqué que donner un pseudonyme pour occulter l’identité du premier président de la République française à dormir en prison était absurde ou grotesque. Ils affirmaient aussi que le fait de savoir si la fiction pouvait s’emparer du réel ou si on pouvait traiter le réel avec les outils de la fiction devait faire partie de la démarche. Je me suis rendu à leurs arguments. Ce que nous ignorions, évidemment, c’était que le président Desmarais allait rentrer dans la fiction pour se changer, pour se réinventer. Je crois que si nous avions choisi un pseudonyme, il ne l’aurait pas fait, tout simplement parce que notre expérience ne serait jamais arrivée à ses oreilles.
Merci à Marta Jiménez qui a su recueillir et restituer la parole des participants. Ces derniers ont relu le travail de Marta et l’ont parfois modifié. Ils en sont les auteurs autant qu’elle.
Combien d’étudiants ont pris part à l’expérience ? Estrato Naranjo ne sait pas le dire avec certitude, mais il ajoute que cela a peu d’importance maintenant, car l’expérience, qui n’est plus une épreuve universitaire, s’étend et se poursuit. Des sujets nouveaux sont proposés et l’écriture de la pièce se renouvelle sans cesse. Bientôt, murmure-t-il en regardant au large, dans la ville bretonne dans laquelle nous le rencontrons, les responsables des crimes commis par les milices libyennes financées par l’Europe seront jugés. Il se reprend : Cela n’a jamais été notre objectif, mais c’est inévitable.
Témoignages des étudiants ayant participé à l’exercice
Note du 24 mars 2032.
Nous constatons la disparition de nombre de témoignages. Seuls trois demeurent. Les autres doivent être reconstitués. Nous invitons les lecteurs à s’y employer, à publier leur travail et à nous le communiquer. Pour notre, part nous publierons ceux que nous regarderons comme ayant dû exister. Le lecteur reconnaîtra ces témoignages grâce à la mention « témoignage reconstitué » ou « témoignage secondaire ».
Notez que faire appel au lecteur pour qu’il poursuive l’écriture du livre qu’il lit est une tradition ancienne dont l’exemple le plus connu mais pas unique est El libro del buen amor, dont la composition remonte au XIVème siècle.
Mais celui qui doit mettre un point final à ce récit, c’est vous, Président Desmarais.
Laurette Ontelek, L’enclave, France
« Je suis coupable » : l’étrange pièce que jouent les étudiants de l’ULB.
Laurette lut l’extrait de la pièce qu’elle avait sous les yeux. Elle mit du temps à comprendre qu’il s’agissait d’un extrait d’une pièce de théâtre.
Le président Stanislas Desmarais s’adresse au tribunal et au ministère public. Il parle avec véhémence, en martelant ses mots :
« Comment osez-vous ? » « Comment osez-vous ? »
“On me dit que j’ai utilisé de l’argent sale, mais ai-je payé des gens pour commettre des crimes. J’aurais utilisé de l’argent sale pour gagner des élections. Mais l’Europe (c’est-à-dire, les États qui la composent) finance des crimes des milices libyennes avec de l’argent public. Sans cet argent, sans les bateaux que nous finançons ou que nous leur donnons, ces milices n’iraient pas enlever en mer les migrants pour les réduire en esclavage, les torturer, les violer et rançonner leurs familles. Sans cet argent, Béloko Zoungoula, dont je demanderai qu’on entendra la voix dans cette enceinte, n’aurait pas été frappé comme il le fut, et il n’aurait pas vu sa compagne Bélia, dont le prénom signifie la force de vivre, mourir dans ses bras après avoir été salie par un groupe de ces bourreaux, que nous formons au respect des droits humains. Sans cet argent, le chalutier à bord duquel il avait pris place n’aurait pas été intercepté par un bateau donné par l’Italie grâce aux coordonnées transmises par une compagnie privée payée par Frontex.
Oserez-vous me condamner alors que les responsables de la politique migratoire européenne sont honorés ?
Oui, vous oserez, car la justice est comme la Vierge: il faut qu’elle paraisse de temps en temps, sinon le doute s’installe. La phrase, bien sûr, est d’Audiard.
Oui, vous oserez, et je m’en félicite, madame la présidente. Si la justice se déshonore en regardant ailleurs quand nous finançons les crimes des milices libyennes, elle s’honore en me poursuivant.”
Laurette leva les yeux et regarda l’enseignant qui avait l’air de s’ennuyer. L’épreuve allait durer sept heures. Il fallait répondre à une série de questions emboîtées : L’enseignant pouvait-il donner un tel sujet d’examen ? L’auteur du texte pouvait-il être poursuivi par Desmarais ? Les étudiants de Timburbrou, dont le droit est le même que le nôtre, pouvaient-ils jouer une telle pièce et mettre dans la bouche de monsieur Desmarais des propos qu’il n’avait jamais tenus ? Mais, surtout : la justice pouvait-elle condamner Desmarais et épargner les responsables de la politique européenne qui faisait appel aux milices libyennes ?
Laurette se rappela les conseils tant de fois entendus. Il fallait cartographier soigneusement le dossier. Depuis quelque temps, les sujets des examens étaient comme celui-ci, ils contenaient toujours de la fiction et ds structures emboîtées, afin d’empêcher les étudiants de répondre en faisant faire le travail par une IA. Ces dernières, en effet, étaient spécialement malhabiles à naviguer dans ces structures emboîtées et à distinguer réalité et fiction, alors que les humains, eux, y arrivaient aisément. Enfin, aisément, se dit Laurette, pas tant que ça. Elle n’était pas la seule, du reste, à avoir du mal avec ce genre d’exercice. Sa génération avait été éduquée par des IA, qui, apparemment, ne comprennent rien à la frontière entre fait et fiction. Ses enseignants, eux, avaient grandi en adulant un obscur écrivain argentin qui aimait beaucoup les histoires emboîtées comme des poupées russes. Ils se vengeaient comme ils pouvaient, ces profs, de leur incapacité, qui étonnait toujours autant Laurette, à avoir une relation apaisée avec leur IA.
Il y avait aussi un sujet différent par candidat. Rosalie, Laurette l’avait vu involontairement après s’être levée pour aller aux toilettes, devait rédiger un article pour la revue du Syndicat de la Magistrature qui abordait techniquement l’argumentation de l’accusé. Laurette éprouva, fugacement, une forme de vertige. Elle regarda l’enseignant et se sentit vaguement émue. Plus loin, Anne-Marie, Laurette ne le savait pas, travaillait sur une action contre l’Italie et l’UE d’une rescapée des camps libyens1.
Allez, Laurette, au travail, se dit-elle.
Le dossier contenait des témoignages de migrants. Ceux des femmes et des enfants étaient particulièrement insoutenables. Les avocats du président Desmarais, dans un deuxième extrait de la pièce qui constituait le dossier de Laurette, avaient appelé certains d’entre eux à la barre. Le président du tribunal, estimant que leur témoignage n’apportait rien à la compréhension de l’affaire, avait fait semblant de vouloir les écarter, mais, soutenus par l’opinion publique qui, quoi qu’en dise, influence la justice, les avocats eurent beau jeu de dénoncer une atteinte insupportable aux droits de la défense, qui put, donc, interroger les témoins à loisir.
Les avocats du président rappellent qu’il n’y a pas de preuve matérielle directe de la culpabilité de leur client, alors que la politique européenne tendant à faire capturer les migrants par les milices libyennes est reconnue officiellement : que d’efforts et de raisonnements plus ou moins rigoureux pour montrer la culpabilité de notre client, ironisent-ils, alors que vous avez sous les yeux, Madame la Présidente, des faits reconnus, des faits publics.
Le président Desmarais, toujours dans la pièce, fait mine de s’interroger ? : « L’article 40 du Code de procédure pénale, Madame la Présidente, quelqu’un va-t-il s’en servir dans le scandale, avéré, celui-là, du financement des milices libyennes ? Personne n’en a informé la procureure de la République ici présente, personne ne compte le faire ? M’entend-elle seulement ? Dormez-vous, madame la Procureure ? »
« J’ai accepté de l’argent, me dit-on, de quelqu’un qui avait fait tuer 54 Français, mais, en même temps, tout se passe comme si les Libyens et les migrants enlevés en mer n’existaient pas. »
Le président Desmarais fouille dans ses affaires et brandit une feuille. « J’ai ici, madame la Présidente, une liste des principaux rapports qui établissent l’horreur des camps libyens. » Et l’accusé d’égrener d’une voix terne sa liste :
- Rapport MANUL-HCDH, décembre 2018 — « Migrants and Refugees in Libya »
- Rapport de la Mission indépendante d’établissement des faits sur la Libye (Conseil des droits de l’homme, A/HRC/50/63), 2022
- Rapport de la Mission d’enquête indépendante de l’ONU, mars 2023
- Rapport MANUL-HCDH, février 2026
Une deuxième feuille apparaît entre les mains de l’ancien avocat. Vous pourriez aussi vouloir prendre connaissance de quelques rapports d’ONG qui nous accablent :
- Amnesty International, juillet 2021
- Human Rights Watch, Rapport mondial (annuel)
Enfin, vous voudrez bien verser au dossier ces six rapports qui fondent mon accusation de complicité à l’égard des autorités européennes (et italiennes). Vous me rappellerez sans doute que je suis l’accusé, pas le Procureur ? Eh bien, madame la Présidente, je me désigne, je me nomme, je m’institue Procureur. Je serai le Procureur des sans voix, de celles et ceux dont on sait les souffrances sans vouloir les voir. Puisque le procès qui leur rendrait justice n’a pas lieu, je ferai de votre tribunal l’enceinte qui les entendra. Ce sera ma défense. Je n’en ai pas d’autre.
Je devrais avoir honte de me défendre ainsi ? C’est indigne d’instrumentaliser la souffrance des gens pour esquiver ses responsabilités ? Peut-être, mais un autre moyen que ces cris soient entendus, je vous prie ? Est-ce de ma faute si le procès digne qui leur aurait rendu justice, celui que la Justice française se serait honorée d’avoir organisé, n’a jamais eu lieu ? Alors, ce sera pendant mon procès qu’on les entendra, pendant ce procès sale, le procès d’un homme qu’on accuse de corruption, de financement illégal de campagne électorale, etc. Elles méritaient mieux, ces victimes. Là-dessus, nous sommes d’accord. Et puis, je n’esquive pas, madame la Présidente. Je suis là devant vous. Ma condamnation était probable. Ma défense la rendra inévitable. Je ne me suis pas enfui. »
On se concentre, Laurette, on se concentre. Il faut cartographier le dossier, il faut être rigoureuse. Faisons une liste, une liste numérotée2.
- L’article ou le pseudo-article qui décrit la pièce de théâtre.
- La pièce de théâtre.
- Les textes de loi susceptibles de fournir le fondement des poursuites contre les responsables du financement par l’UE et par différents États des milices libyennes.
- L’article 40 du Code de procédure pénale.
- Un article du Monde décrivant les pratiques inhumaines des milices libyennes et les preuves de leur financement par l’UE et certains États.
- Une estimation du nombre de personnes capturées par les milices libyennes.
- Le nombre de personnes mortes dans des faits de terrorisme imputés à Abdallah Senoussi, militaire libyen et beau-frère de Kadhafi, au bénéfice duquel le dictateur libyen aurait financé la campagne électorale de monsieur Desmarais.
- Les principaux rapports établissant les mauvais traitements et les crimes dont les migrants sont les victimes en Libye.
- Les principaux documents permettant d’établir la responsabilité de l’UE et de pays européens (l’Italie, notamment) dans le financement des milices libyennes.
- Un article du Monde qui évoquait les poursuites contre le cimentier Lafarge qui établissait que la complicité naît nécessairement du fait que ladite entreprise savait que l’argent qu’elle versait à Daesh pouvait servir à commettre des attentats. Point n’était besoin de démontrer que l’entreprise souhaitait que les attentats soient commis.
Laurette ne se souvient pas de ce qu’elle répondit. On sait, cependant, que quelques jours après l’épreuve, elle saisit le procureur de la République des crimes commis par l’UE en Libye. Le procureur ne prit pas la peine de répondre à la saisine de l’étudiante et classé l’affaire sans suite.
Gustavo Rormal, Bruxelles, Belgique
Des aveux insincères ?
Le président Desmarais peut-il attaquer l’auteur de l’article qui rendait compte de la pièce jouée par les étudiants de l’ULT dans un univers parallèle au nôtre ?
Le dossier de Gustavo contenait le même article (ou le pseudo-article) de Hlaer que Laurette avait dans le sien, une présentation des rigid designators de Kripke, une présentation de la théorie des mondes possibles de Lewis, un certain nombre de dispositions légales portant sur la présomption d’innocence et le respect de la vie privée et quelques extraits de la pièce chroniquée par Hlaer.
Je n’y comprends rien. Telle est la réaction initiale de Gustavo. Mais l’épreuve est importante. Il faut que je comprenne. Il faut, en tout cas, que j’écrive quelque chose et, pour cela, il faut que je comprenne. En tout cas, il faut que je fasse semblant de comprendre et, pour cela, il faut que je me convainque que je comprends. Tout ça se bouscule dans ma tête. Je souffle. Je consulte les documents. Et très vite, je commence à comprendre (à me convaincre que je comprends). Il faut que je génère du texte avec assurance, exactement comme une IA. Un examen, c’est un dispositif que fait des candidats des IA, des algorithmes qui génèrent du discours qui parlent avec assurance de choses qu’ils ne comprennent pas.
La question est de savoir si le Desmarais de notre univers peut attaquer celui qui diffuse l’article qui rend compte dans notre monde de la représentation d’une pièce de théâtre se déroulant dans un univers parallèle et dans laquelle ledit Desmarais du monde parallèle reconnaît une culpabilité qu’il a toujours niée dans notre monde. Il faut ajouter que la diffusion de l’article intervient après que Desmarais (le vrai Desmarais, celui de notre monde) a été jugé coupable par la justice d’une partie des infractions dont il reconnaît la culpabilité dans la pièce, mais il faut tenir compte aussi qu’il a fait appel et qu’il doit être, dès lors, présumé innocent. Il l’est et le reste jusqu’à tant que la Cour d’appel ne se sera pas prononcée. Cette circonstance complexifie le dossier, mais est subalterne : la question centrale est de savoir si Desmarais peut ou non attaquer l’auteur d’un texte qui décrit quelque chose qui se passe dans un univers parallèle.
La première chose à faire, je me dis, c’est ne pas parler d’univers parallèles, mais de mondes possibles. Un monde possible est un monde différent du nôtre, mais possible. Un monde dans lequel le président Desmarais reconnaît sa culpabilité est un monde possible, de même qu’un monde dans lequel Desmarais n’est pas président de la République ou un monde dans lequel ni Desmarais ni ses collaborateurs ne se sont rendus en Libye Les mondes possibles sont tous ceux qui sont logiquement possibles. Un monde dans lequel les cercles sont carrés n’est pas un monde possible.
Gustavo s’arrête. Il regarde avec incrédulité le sujet. Je suis en train de me planter. C’est pas possible, on ne peut me demander ce genre de chose. Mais je me dis aussi que ce que je fais est la seule chose que je puisse faire du sujet qu’on m’a donné. Ce qu’on veut que je fasse, ce n’est certainement pas ce que je suis en train de de faire, mais ce qui est sûr, c’est que si j’essaye de deviner ce qu’on veut de moi, ce sera encore pire.
Je ne me souviens pas très bien de ce que j’ai écrit, mais je me rappelle que j’essayais d’articuler deux intuitions qui me semblaient contradictoires. D’un côté, on devait pouvoir dire : « Dans un monde possible, Desmarais s’avoue coupable ». De l’autre, je me disais que faire une pièce de théâtre dans laquelle Desmarais reconnaît sa culpabilité était problématique. J’ai compris ou j’ai cru comprendre que dans le premier cas, on avait un énoncé qui portait sur la logique, alors que, dans le deuxième, on parlait non d’une affirmation logique, mais d’une affirmation sur Desmarais lui-même.
Gustavo poursuit la lecture du dossier. Il a admis trop vite que Desmarais reconnaissait sa culpabilité :
« Coupable ? Oui, je le serai, puisque vous en avez décidé ainsi. Mais vous voulez savoir ce que j’en pense moi-même, madame la Présidente. C’est sans importance. Tout ce qui compte, c’est ce que je déclare ici. Le reste est mon affaire. J’ai besoin de me déclarer coupable pour pouvoir instrumentaliser les poursuites dont je fais l’objet et votre tribunal afin qu’on entende les migrants que nous livrons aux milices. Mon sort importe peu et, du reste, il était déjà scellé avant que cette audience ne commence. Au fond de moi, madame la Présidente ? Au fond de moi, vous n’en saurez rien. Récemment, un enseignant a écrit à la procureure de la République pour s’accuser d’apologie du terrorisme tout en s’estimant innocent. Il dénonçait par son geste l’inflation délirante (auxquelles mon action a contribué) des poursuites pour apologie du terrorisme. J’ai bien aimé, je dois vous le dire, même si cet enseignant, par ailleurs, je le trouve détestable. Analyse de la personnalité ? Oui, l’analyse de la personnalité de l’accusé est un moment important des procès. Mais qui est ici l’accusé, madame la Présidente ? Moi ? Non, madame la Présidente, vous vous méprenez. Je suis le Procureur. C’est la vôtre de personnalité que nous allons analyser. Ou celle de la procureure, ici présente. Car l’article 40, vous ne l’avez toujours pas mobilisé, me semble-t-il ? Alors, oui, je vous accuse. Voyons, madame la Présidente… : comment expliquer que vous vous obstiniez à ne pas saisir la Procureure ici présente de la complicité de crime contre l’humanité commis contre les migrants dont vous venez d’acquérir ici même la connaissance ? Comment vivez-vous la dissonance cognitive que vous mettez en place pour ne pas le faire ? Allez-vous expliquer à vos enfants ce soir pourquoi vous regardez ailleurs, pourquoi vos oreilles, soudain, se bouchent ? Il faut que vous répondiez, madame la Présidente. Il est important que nous soyons éclairés sur votre personnalité pour que nous puissions vous juger comme il faut.
Et pour ce qui est de la mienne, de personnalité, puisque vous insistez, eh bien, vous ne l’aurez pas. Je ne vais pas m’humilier, je ne vais pas chercher à vous apitoyer. Vous devrez vous contenter d’une déclaration qui est peut-être insincère : « je suis coupable ». Le spectacle peut reprendre, madame la Présidente.
Après avoir analysé, de manière quelque peu sommaire, certes, en raison de leur silence obstiné, la personnalité des inculpées ici présentes, nous allons en venir aux crimes qui vont nous occuper et à notre complicité dans leur commission, ceux dont les migrants sont les complices.
Peut-on maintenant passer aux choses sérieuses, madame la présidente ? Peut-on maintenant passer aux véritables crimes, à ceux que l’UE et les Etats qui la constituent commettent en livrant des êtres humains aux milices libyennes. »
Et alors, dit Gustavo, je me dis que Kripke, Lewis et les mondes parallèles ne sont qu’une distraction. Desmarais ne peut pas attaquer l’auteur parce que l’auteur fait de Desmarais une sorte de saint. Et que, pour pouvoir attaquer l’auteur, Desmarais doit dire qu’il n’est qu’un politicien cynique et que c’est le diffamer que de penser un seul instant qu’il pourrait se conduire aussi vertueusement que l’auteur l’imagine dans sa pièce.
Gustavo cherche un instant. Il sait que, dans son esprit, il y a une lecture qui peut l’aider. Il cherche. Un personnage littéraire qu’il pourrait citer dans sa dissertation. Il échoue. Tout ce qui se présente à son esprit, c’est un tango dans lequel un compadrito, un voyou des quartiers populaires se plaint que depuis qu’il est amoureux, il est tout changé et qu’il perd la réputation de dur-à-cuire qu’il avait acquise. Et puis, une stupide histoire qu’on lui lisait, enfant, dans laquelle la fille de la sorcière était une petite fille blonde aux joues roses qui s’efforçait d’expliquer à sa maman qu’elle, sa maman, était, au fond d’elle, quelqu’un de gentil. Gustavo se souvint un instant des présentatrices presque toutes blondes de la télévision d’un pays majoritairement indigène. Il se ressaisit. Non, il n’irait pas loin avec des tangos et des histoires de sorcières gentilles.
Et puis, tout d’un coup, Gustavo se dit qu’il a trouvé la solution. Le Desmarais devenu altruiste et désintéressé aurait attaqué l’auteur. Le vrai Desmarais ne l’aurait pas fait.
Gustavo comprend alors ce qu’on attend de lui. Il regarde l’heure. Oui, cela devrait aller. Il écrit alors la partie de la pièce qui manque dans son dossier :
Vous voulez savoir pourquoi j’ai attaqué en justice l’auteur de cette fameuse pièce qui me met en scène en train de faire à peu près ce que je fais ici. C’est très simple. Pour aider l’auteur. Pour le faire connaître. J’ai beaucoup d’amitié pour lui. (Hélas, je ne crois pas qu’il en ait pour moi. Je ne lui en veux pas : comment pourrait-on avoir de l’amitié à mon endroit ?).
Ecoutez, l’attaquer en justice, c’était quand-même la moindre des choses. Cet homme a changé ma vie. Il m’a offert un destin. Je suis ému, madame la présidente, quand je pense à lui. Permettez-moi de vous lire les premières lignes du courrier qu’il m’a adressé.
« Monsieur le Président Desmarais,
Il y a quelques années, alors que j’attendais mon train à la gare de Lille-Europe pour rentrer à Bruxelles, où j’habite, nos regards se sont croisés. Vous me tendîtes la main ; je la refusai. Vous étiez à mes yeux l’homme d’une liste invraisemblable de turpitudes.
Mais, si je vous écris aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour évoquer cet épisode que je n’ai pas oublié et que votre esprit a dû effacer au bout de quelques secondes.
Je vous écris pour vous inviter à devenir un autre homme. J’ai écrit une pièce dans laquelle vous instrumentalisez votre procès en appel pour accuser l’UE de complicité dans les crimes que les milices libyennes commettent contre les migrants qu’elles capturent.
Je vous écris pour vous proposer de devenir cet homme que j’ai imaginé. Je vous invite à faire le sacrifice de votre défense pour devenir procureur et porter devant la justice la voix de ces malheureux. »
La lettre continue encore sur quelques paragraphes, mais j’ai lu l’essentiel.
Madame la Présidente, un homme dans ma position reçoit souvent des courriers d’insultes. Ce courrier me les épargnait. A la place, il me proposait de devenir quelqu’un de bien.
J’avoue que j’ai apprécié l’humour du courrier.
Le lendemain, c’était décidé : j’allais rentrer dans le jeu. Perdu pour perdu… »
Gustavo dormit mal la nuit suivante. Entre sommeil et éveil, il voyait le président Desmarais commenter avec des amis les malheurs d’un Desmarais secondaire. La scène se déroulait dans une arène en ruines d’un village andalou dans lequel il se rendait pour les vacances. Dans une autre scène, le Desmarais secondaire était une sorte de scientifique qui détachait de son corps des Desmarais secondaires et conduisait des expériences avec eux devant les yeux horrifiés de ses proches.
Yïng Wang, Shanghai, Chine
Trahir. La réinvention de soi et de ses complices.
En première instance, Desmarais avait chargé ses subordonnés, qui, expliquait-il, avaient agi de leur propre initiative. Il n’avait été au courant de rien, avait-il répété, parfois jusqu’à l’absurde, sans emporter la conviction. Ces amis de longue date, qui ne l’avaient jamais lâché, avaient été blessés de le voir les abandonner ainsi. Desmarais, intimement, aussi. Mais il avait agi ainsi, se rassurait-il, non pour protéger sa personne, mais pour protéger l’institution présidentielle et, plus largement, la France, dont le prestige serait terni si son ancien président venait à être condamné. Le sacrifice de ces amis était nécessaire à la Nation. Ne pas y consentir aurait été une faiblesse coupable, une trahison à quelque chose plus grand que l’amitié. Il y avait de la grandeur à sacrifier ainsi l’amitié sur l’autel de la Nation.
Mais maintenant, il s’agissait de tout autre chose. Ce ne serait plus des allusions ou des suppositions plus ou moins perfides. Il fallait tout dévoiler. Minutieusement. Et Desmarais savait que, quand bien même il assumerait la responsabilité de tout, il y aurait des ordres nombreux que ses subordonnées n’auraient pas dû exécuter. Un agent public doit désobéir aux ordres manifestement illégaux, en ce compris ceux qui émanent du président de la République.
Mais, surtout, il fallait l’assumer, tout dire, c’était sacrifier beaucoup plus que quelques amis. C’est tout un pan de l’histoire de France qu’il allait falloir oblitérer. Il allait détruire ce en quoi des millions de personnes avaient cru. Ce sur quoi et autour de quoi des existences s’étaient bâties. Et il allait anéantir ce monde si agréable qui s’était agrégé autour de lui, ce monde qui le comprenait, qui le défendait, qui le flattait, qui l’exonérait, qui l’innocentait. Il pouvait se détruire, se trahir, se faire renaître tel un sphinx. Mais quid des autres ?
Ils allaient y arriver. Ils l’aimaient. Tout allait se reconstruire. Ce serait différent ; ce serait mieux.
Je te suivrai, avait-elle dit.
Yïng Wang avait pour mission d’imaginer ce qui s’était passé dans l’esprit de Desmarais au moment de sa conversion. Conversion. Yïng ne trouvait pas de terme plus approprié. Elle estimait même que celle de Desmarais allait plus loin que les conversions religieuses. Ces dernières impliquent des changements profonds, certes, mais elles n’exigent pas une reconfiguration minutieuse de l’être que l’on fut et de son environnement. Yïng était consciente que cette intuition, telle qu’elle la formulait, pourrait facilement être combattue, mais elle n’en restait pas moins convaincue qu’elle contenait une part de vérité. Son esprit divaga. Desmarais était-il un saint ? Serait-il un jour canonisé ?
Yïng regarda le dossier qu’elle avait sous les yeux avec ennui. Des articles de psychologie, essentiellement, qui l’invitaient à dresser le portrait psychologique de Stanislas Desmarais qui pourrait expliquer sa conversion. Elle les écarta. Elle suivrait son idée.
Destinataire : Le Pape
Envoyeur : Yïng Wang
Sujet : Canoniser Desmarais
A Shanghai, le 24 mars 2032
Monsieur le Pape,
Je m’appelle Yïng Wang. Je suis chinoise et j’étudie l’espagnol et le français à l’université de Shanghai. Nos enseignants pensent que la meilleure manière d’apprendre est de prendre part aux débats qui se déroulent dans les pays dont nous étudions la langue. Il pensent que l’engagement que cela implique favorise notre apprentissage.
J’ai décidé de vous écrire, monsieur le Pape. Je sais qu’il est peu probable que vous me répondiez. Lorsque j’ai exposé mon idée en cours, j’ai dit que je craignais que mon courrier reste sans réponse. Mon enseignant m’a cependant encouragé. Il m’a dit qu’on pouvait tout à fait écrire dans l’espace social que créait une personnalité. Il m’a dit que je pourrais rendre mon courrier public et qu’il n’était pas impossible que des personnes de différentes origines donnent suite à mon courrier ou s’expriment sur la question que je soulevais.
Je sais que vous êtes un homme occupé. Je vais donc vous dire d’emblée ce qui me conduit à vous écrire. Je voudrais vous suggérer que vous examiniez la possibilité de faire du président Desmarais un saint. Je sais que Desmarais est encore vivant, mais pour combien de temps encore ? Surtout, mon courrier n’est pas une procédure de canonisation. Il voudrait, plus modestement, examiner la possibilité qu’il le soit un jour. Y réfléchir du vivant de Desmarais n’est pas interdit.
Mon raisonnement est simple : Si Robert Schuman peut être canonisé, pourquoi pas Desmarais ?
Vous le savez sans doute, le procès de béatification de Schuman a été ouvert en 1990 et clos en 2004. Votre prédécesseur François a reconnu en lui des « vertus héroïques », ce qui fait de lui un « vénérable ».
Je lis dans Le Monde du 2 décembre 2000 que Robert Schuman, alors qu’il était ministre de la Justice, co-signa avec le général Koenig un ordre destiné à bloquer l’accès à la justice des victimes des crimes commis par les militaires français pendant la guerre d’Algérie. Je cite le journal :
Autre découverte de Claire Mauss-Copeaux : un texte du 3 août 1955, signé par le même général Koenig, mais aussi par le ministre de la justice, Robert Schuman. Il précise la conduite à tenir en cas de plaintes faisant suite à « de prétendues infractions » attribuées aux forces de l’ordre : « une action supprimant la responsabilité pénale de ses auteurs (…) [sera suivie] d’un refus d’informer ( …) Les plaintes devront faire l’objet d’un classement sans suite, dès lors qu’il apparaîtra incontestable que ces faits sont justifiés par les circonstances, la nécessité, ou l’ordre de la loi. » En d’autres termes, le pouvoir civil assurait d’avance aux militaires l’impunité pour les dépassements qu’il exigeait d’eux. Et cela, deux ans avant la « bataille d’Alger », supposée avoir constitué le tournant en matière d’exactions[1]3.
A ma connaissance, monsieur Schuman n’a jamais exprimé de regret public sur cette partie de sa vie pendant laquelle il contribua à la répression mise en place par l’armée française, endossa donc des crimes nombreux et conspira pour dénier aux victimes et à leurs proches l’accès à la justice.
Je lis dans Vatican News que monsieur Bergoglio, le pape François, a reconnu les vertus héroïques de l’ancien ministre français, ce qui l’a élevé au rang de vénérable et a été un pas dans le chemin de la béatification.
Bien entendu, personne ne songerait à dénier à l’Église catholique sa liberté de qualifier qui elle veut de serviteur de Dieu ou de vénérable. On peut se demander toutefois si, au vu de l’influence de votre organisation dans la société et de l’autorité morale dont elle jouit auprès d’un nombre important de Français, le fait que vous considériez qu’une personne telle que Robert Schuman soit susceptible de devenir saint ne constitue pas une banalisation de la torture, de l’assassinat ou de la disparition de personnes à des fins politiques et n’atténue leur caractère inacceptable.
Je note, subsidiairement, que la jurisprudence française considère que faire l’apologie de l’auteur d’un acte terroriste équivaut à faire l’apologie de l’acte. La question pourrait dès lors se poser de savoir si faire l’apologie d’un homme qui a œuvré en sa qualité de ministre pour intimider et terroriser la population algérienne ne pourrait pas être considéré comme relevant de l’apologie du terrorisme (ou de crime de guerre, dans l’hypothèse où l’on considérerait que les actes commis par les États ne peuvent pas être rangés sous l’incrimination de terrorisme).
Cette interrogation vous paraîtra peut-être étonnante ou baroque, mais je vous prie de noter qu’ il y a peu quatre enfants de 10 ans ont été poursuivis pour des faits supposés d’apologie du terrorisme sur la base de propos peu maîtrisés qu’ils ont tenus après l’assassinat de Samuel Paty. A cette aune, tout semble possible, tout semble même nécessaire : se concevrait-il que l’on regardât avec plus d’indulgence la glorification de Robert Schuman commise par des personnes douées de discernement qui, se prévalant, au surplus, d’une enquête longue et minutieuse, ne sauraient ignorer les responsabilités de l’ancien ministre de la Justice dans une politique de terreur dans le but de maintenir le peuple algérien sous la domination de la France ?
Bien entendu, la vie de R. Schuman ne se résume pas aux crimes dont on aurait pu le considérer co-auteur s’il n’y avait pas eu la loi d’amnistie ; rien ne vous interdit d’écarter ces crimes dans l’idée que vous vous faites de l’homme que vous instituez vénérable ou serviteur de Dieu. De fait, sauf erreur de ma part, ce n’est pas l’homme qui organise l’invisibilité des victimes et les réduit au silence que vous mettez en avant dans votre entreprise hagiographique. Vous ne glorifiez pas Schuman parce qu’il a pris part à la répression brutale qui s’abattit sur tant d’Algériens, mais bien, en dépit de cette participation, qui n’est pas pour vous un obstacle dirimant à sa sainteté. C’est une nuance importante, car elle devrait permettre, en principe, d’écarter le soupçon que vous ayez voulu, par le truchement de l’homme, glorifier les crimes eux-mêmes. Il reste, cependant, que, pour vous, un saint étant quelqu’un dont la vie, marquée par l’amour du prochain, est un modèle pour les autres, on pourrait craindre que votre apologétique de la personne implique pour certains celle des actes qu’elle a posés comme un mal nécessaire et acceptable.
Monsieur le Pape, les actes du président Desmarais, pour blâmables qu’ils soient, n’ont jamais revêtu la gravité de ceux commis par le serviteur de Dieu et vénérable Schuman. De plus, contrairement à Schuman, Desmarais a reconnu avec sincérité ceux qu’il avait commis. Schuman n’eut jamais ce courage.
Faire de Schuman un saint est, on le voit, une entreprise d’une folle audace4.
Si Schuman peut être canonisé, pourquoi pas Desmarais ?
Bien à vous,
Yïng Wang, Université de Shanghai.
PS : Je suis frappée par le fait que votre prédécesseur François, argentin et très bon connaisseur des horreurs de la dictature militaire argentine, qui s’inspira des méthodes françaises que Schuman contribua à occulter, ait aidé à faire avancer la cause dudit Schuman. Que la cause de Schuman continue à avancer sous un Pape péruvien ne serait pas mieux, monsieur le Pape. Votre pays d’adoption a une histoire en matière de disparus qui n’est pas moins sombre que celle de l’Argentine.
***
Comment écrit-on au Pape quand on est une jeune étudiante chinoise ? Yïng Wang, patiemment, fit des recherches. Elle voulait envoyer à Léon XIV la lettre qu’elle avait rédigée pendant l’épreuve et dont elle avait gardé le brouillon. Elle traduisit son courrier en espagnol, se disant qu’ainsi le Pape actuel lirait son texte sans avoir besoin de le faire traduire.
Yïng Wang amusa ses camarades en racontant les moyens qu’elle mit en oeuvre. Elle envoya un courrier postal au Pape depuis le bureau de poste de son université. Elle fit de même depuis Hong-Kong. Elle écrivit à la Nonciature du Vatican auprès de la France et à celle auprès de Taïwan (le Vatican n’a pas de Nonciature en Chine). Enfin, elle trouva un membre de l’Eglise catholique souterraine de Chine, qui prit le courrier et qu’elle ne revit jamais. Enfin, elle diffusa son texte un peu comme quelqu’un qui lance une bouteille à la mer.
Elle n’obtint pas de réponse du Pape, ni de personne, du reste. Ce silence, pour prévisible qu’il fût, suscitait chez elle un sentiment de frustration. Mais, un jour, elle reçut un courrier d’un enseignant français qui s’était inspiré de son texte pour interpeller son ministre au sujet des établissements scolaires nombreux qui portaient le nom de Schuman. Yïng Wang a partagé ce courrier avec nous. Nous le mettons à la disposition de nos lecteurs ici : https://sebastiannowenstein.org/2022/01/23/r-schuman-qui-ministre-contribua-a-la-repression-de-la-rebellion-algerienne-peut-il-donner-son-nom-a-des-etablissements-scolaires-lettre-au-ministre-par-la-voie-hierarchique/
Yïng Wang en fut touchée, mais elle ne donna pas suite au message.
Silvio Jiménez, Paris, France
Le corps supplicié comme message
Silvio, en lisant le long extrait de la pièce qu’il y avait dans son dossier eut l’impression que le président Sarkozy ne parlait pas à la présidente, mais qu’il s’adressait à lui.
L’accusé Desmarais reprend : « Madame la Présidente, j’ai refusé, il y a deux jours, de me livrer au jeu un peu ridicule par lequel votre tribunal a voulu analyser ma personnalité. Mais je souhaite ici vous dire un mot de ma « conversion », de cette conversion qui me conduit à mettre ma défense au service des victimes des crimes de l’UE plutôt qu’à obtenir une peine douce pour moi.
Lorsque j’ai été condamné en première instance, j’ai fait appel, mais, un mandat de dépôt ayant été délivré, j’ai dû passer un peu plus d’un mois en prison. Je pris avec moi la Bible et 2066, un roman de l’écrivain chilien Arturo Bolano. De ma lecture de la Bible, je parlerai plus tard. Mais le roman me plongea dans les féminicides dont cette ville-frontière du nord du Mexique fut le théâtre. J’eus alors cette idée étrange que le sort des femmes que nous livrons aux Libyens n’était pas différent de celui de ces femmes dont les corps suppliciés sont régulièrement découverts dans cette ville cruelle, vivante, dangereuse, terriblement dangereuse. Il a été affirmé que ces crimes affreux faisaient des corps des femmes suppliciés le vecteur de messages que des groupes criminels s’envoyaient. Les corps des femmes auraient été monstrueusement des parchemins et les coups et les blessures une sorte d’écriture. Je me suis dit l’Union Européenne aussi transmettait aussi un message avec des corps suppliciés : ne venez pas. Mais le cas de Ciudad Juárez est, en réalité, plus énigmatique ; je pense que des causalités nombreuses s’entremêlent et qu’il n’est pas possible d’attribuer tous les assassinats à une cause unique. Je me suis dit que les crimes dont l’Union se rendait complice étaient plus proches de ceux des narcotrafiquants mexicains ou de l’Africa Corps russe qui multiplie les crimes effroyables au Mali.
J’ai préparé un tableau, madame la Présidente, qui permettra de rendre compte des conclusions auxquelles je suis parvenu dans ma cellule. Je vous demande de le verser au dossier. Non, madame la Présidente, ne vous inquiétez pas. Je présenterai les conclusions de mon tableau oralement. »
Stanislas Desmarais marque un temps d’arrêt : « Madame la Présidente, je en veux pas verser dans le sentimentalisme, mais je vous prie de croire que comprendre ce que l’Union européenne faisait aux migrants fut, pour moi, une sidération. J’ai souvent eu la faiblesse de croire que j’avais contribué à sauver l’Europe en imposant au peuple français un traité fameux qu’il avait rejeté par référendum. Je me suis dit que si je n’avais pas imposé Maastricht, la France ne serait pas touché par le scandale des crimes commis par l’UE. Ce sont la des élucubrations, je vous l’accorde, madame la Présidente. C’est avec vertige que je me sentis responsable et redevable de ce que j’avais fait et, surtout, que je l’étais de tous mes actes. Je croyais ma conversion limitée et j’avais tort : elle passait en revue tous les actes de ma vie politique, voire de ma vie personnelle.
Avais-je cessé d’être moi-même ? Je le crois. Avez-vous déjà songé que vous restez vous-même bien que vos cellules se renouvellent sans cesse ? Peut-être pas. Mais me dire que, moralement, j’avais cessé d’être moi-même me conduisis à m’interroger sur ce paradoxe. Une barque dont vous auriez changé, au cours du temps, toutes les planches est-elle la même barque que vous avez achetée ? Les êtres humains, en général, restent eux-mêmes bien que les cellules changent. Un jour je compris que j’avais cessé d’être moi-même. C’est ce que j’appelle ma conversion. Au demeurant, j’y pense, peut-être vous direz-vous que cette transformation fondamentale, totale, absolue que je décris devant votre tribunal est un stratagème destiné à rendre impossible ma condamnation. Je serais en train de vous dire : « Le Desmarais qui s’est compromis avec Kadhafi n’existe plus, vous ne pouvez plus le juger ». Mais telle n’est pas ma volonté, madame la Présidente. A vous yeux, Desmarais je fus, Desmarais je reste. Quelle que soient les changements de l’homme qui est devant vous, il assume la totalité de ses actes passés et demande à être jugé par eux.
Mais revenons au tableau. En haut de mon tableau, j’ai mis les trois organisations (l’UE, un groupe de narcotrafiquants et l’Africa Corps). Et puis, dans la colonne de gauche, un certain nombre de variables. Il s’est agi ensuite de voir comment les trois organisations se comportent face aux variables.
J’avais du temps en prison. J’ai consigné 32 variables. Je n’avais pas d’ordinateur, juste ces cahiers. Le tableau occupait six pages de mon cahier. Mais, surtout, étrangement, je parvenais à le déployer devant mon esprit. J’avais l’impression d’avoir plusieurs cerveaux. Cela fait aussi partie de ma conversion, du reste, cette impression de tout voir en même temps. C’est une impression étrange. J’ai peu dormi en prison. Des témoignages de personnes migrantes capturées grâce aux informations données par l’agence européenne aux frontières Frontex aux milices libyennes me venaient à l’esprit. Ces témoignages ont été déterminants pour ma conversion. Je vous en parle après, madame la présidente.
Oui, je comprends, madame la Présidente, c’est un peu long. Mais l’analyse de ma personnalité, qui, finalement, n’est pas un exercice aussi ridicule que je le pensais, requiert que je vous explique comment j’en suis venu à faire de ma défense celle des plus malheureux d’entre nous.
Il ressortait de mon tableau, naturellement, qu’il y avait des différences considérables. L’UE n’assume ni les responsabilité des crimes qu’elle finance, ni être l’auteur des messages que ces derniers produisent. Saviez-vous, madame la Présidente, que l’UE finance et diffuse des vidéos unbranded, comme on dit dans le jargon du marketing, de témoignages des victimes des crimes des milices libyennes ? Unbranded, cela veut dire que l’Union occulte le fait d’être à l’origine de ces messages qui présentent des témoignages effrayants de victimes des milices ? Mais ces différences n’effaçaient pas le fait essentiel : l’UE et les groupes que je considérais avaient en commun d’être à l’origine de crimes qu’ils intégraient, ensuite, dans leur communication. »
En plus de la longue tirade de l’ancien président Desmarais, le dossier de Silvio contenait «Canción sin miedo», ce chant de mobilisation de femmes mexicaines contre les féminicides de Ciudad Juarez, le jugement par lequel le tribunal judiciaire de Paris a condamné Lafarge et plusieurs de ses anciens dirigeants pour financement du terrorisme et le tableau de trente-deux variables que, dans la pièce, le président Desmarais versait au dossier.
Silvio se rappela les tirs, les bruits, les paroles des terroristes fanatisés. Il se rappela le procès, auquel il avait assisté. Puis souffla. Les images du Bataclan l’accompagnèrent pendant qu’il rédigeait, mais ne l’empêchèrent pas de se concentrer. Il devait compléter le tableau de l’ancien président en ajoutant aux organisation le cimentier Lafarge et répondre à la question Pourquoi Lafarge est condamné pour avoir financé le terrorisme de Daesh et l’UE ou ses dirigeants ne le sont pas pour avoir financé les milices libyennes et continuer de le faire ? Silvio devait imaginer qu’il faisait partie de l’équipe d’avocats du président Desmarais et qu’il devait enrichir sa défense de rupture avec l’affaire Lafarge.
Guadalupe Tormentas, Poble Nou, Barcelona
La littérature engagée par la contrainte
Guadalupe a découvert, dans son dossier, la littérature engagée par la contrainte. Il s’agit d’une littérature destinée, en principe, aux adversaires de celle ou celui qui écrit, qu’il faut contraindre à lire ce qu’il ou elle ne veulent pas lire. Elle se distingue de la littérature engagée classique, qui s’adresse aux partisans et aux convaincus. Cependant, la littérature par la contrainte redevient, d’une certaine manière, de la littérature engagée plus classique, en ceci qu’elle s’adresse aux partisans, lorsqu’elle montre les adversaires sous la contrainte. La littérature engagée par la contrainte est à la foi un récit et un acte. C’est en tout cas, ce que Guadalupe croit comprendre.
L’étudiante découvre ce genre littéraire par le biais d’une note blanche de la DGSI de Timburbrou. La note est une forgerie, le document est donc un faux. Il s’agit d’une note par laquelle la DGSI avertirait les agents de l’Etat des agissements d’un groupe qui utilise la littérature engagée par la contrainte pour obtenir des informations de la part d’agents de l’Etat. La pièce de théâtre des étudiants de l’ULT serait un exemple de littérature engagée par la contrainte qui aurait bien marché. Conçue pour modifier le comportement du président Desmarais, elle aurait atteint son but. Mais elle découvre aussi que la pièce fait partie d’un dispositif littéraire plus vaste, qui comprend la rédaction de notes comme celle qu’elle découvre, mais aussi de faux articles de presse ou de fictions. Ce qui caractérise l’ensemble, cependant, c’est que les textes de fiction et ceux qui n’en sont pas peuvent, toujours, être facilement distingués. Il n’en reste pas moins que certains textes de non-fiction sont intégrés dans des textes de fiction et que l’inverse peut se produire aussi. Cette intégration, cependant, n’efface pas la frontière entre fiction et non-fiction, toujours visible pour le lecteur.
La pièce sur Desmarais n’est en réalité que la partie immergée d’un vaste réseau d’histoires.
Il existe, en particulier, un groupe de personnes qui rédige collectivement un roman qui suit les actes de ceux qui, d’une manière ou d’une autre, participent à l’émergence de ces messages. Le dispositif, naturellement, est fictif et les crimes commis le sont aussi. Dans l’adresse par laquelle les auteurs invitent les participants éventuels, l’action de l’UE et l’initiative sont décrits dans ces termes :
L’UE finance les milices libyennes et fournit des informations qui permettent à ces milices de capturer des personnes migrantes en mer, qui, très souvent feront l’objet de traitements inhumains et dont les familles recevront fréquemment des demandes de rançon. Ces souffrances donneront lieu à plusieurs types de messages, dont trois nous intéressent particulièrement :
- messages spontanés des victimes,
- messages vidéos par lesquels l’UE avertit des dangers de la migration illégale,
- messages vidéos financés par l’UE et non assumés par cette dernière.
Vous écrirez collectivement un roman qui suit les personnes impliquées dans la situation décrite plus haut.
Le dossier contient les textes de plusieurs participants et leurs échanges. Un personnage, crée par un Polonais qui écrit sous pseudonyme intrigue Guadalupe. Il s’agit d’un Portugais qui travaille pour Frontex, l’agence européenne des frontières dont Desmarais parle dans la plaidoirie qu’il fait dans la pièce. Le Portugais apprend l’espagnol en lisant Borges. Il rémunère un étudiant bolivien avec lequel il fait de longues promenades dans les parcs de Varsovie, ville dans laquelle est installée Frontex, pour qu’il l’écoute parler de Borges et pour qu’il corrige ses fautes. Mário, tel est le prénom du fonctionnaire de Frontex, parle sans cesse de deux récits de l’écrivain argentin : El Evangelio según Marcos et Tlön, Uqbar, Orbis Tertius.
Guadalupe tient à ce que nous reproduisions ici la fausse note qu’elle a dû lire, c’est l’annexe n° 1, plus bas. Elle est devenue une adepte de la littérature engagée par la contrainte. Elle a bien voulu que nous publions ici l’une de ses histoires : elle constitue l’annexe n° 2
Annexe n° 1
Timburbrou et la machine à produire des sources. La note de la DGSI
Por Enrica Hlær de Bagnoregio
La présente note, que nous venons de recevoir, montre que la DGSI de Timburbrou avait compris le danger que représentait l’activisme de Nierenstein/Quasimodo et avait anticipé les dangers que le site sebastiannowenstein.org représentait une dizaine d’années avant qu’ils ne se concrétisent. Certains d’entre nous ont émis des doutes sur l’authenticité de cette note, qu’ils trouvent fort favorable à l’investigué. Ils suggèrent la possibilité que Nierenstein lui-même l’ait forgée. D’autres, tout en reconnaissant que le ton correspond mal à la froideur qu’on s’accorde à prêter aux notes blanches de la DGSI, suggèrent que des membres de cette agence soient sensibles à la démarche de Nierenstein et estiment que protéger la terre et l’eau de France est, pour un serviteur de l’Etat, une obligation plus impérieuse que de protéger les intérêts de quelques industriels.
Sur Esteban Nierenstein, note blanche
Les activités de Nierenstein/Quasimodo1 faisaient l’objet d’un suivi léger mais régulier après un signalement effectué par son proviseur, quand il avait pris la défense d’un agent accusé à tort de d’accointances avec des islamistes. Les sources que nous avons utilisées sont variées ; elles ne seront pas détaillées ici. On ne peut pas exclure que, se pensant surveillé, Nierenstein ait produit certains documents afin de nous intoxiquer. Nous avons souvent eu l’impression que la cohérence des actions du surveillé est une construction ultérieure. Nierenstein découvre sa cohérence après coup, mais cette dernière n’en est pas moins réelle.
Esteban Nierenstein est l’animateur du site sebastiannowenstein.org. Ce site mélange fiction et activisme juridique. La fiction est mise au service de l’activisme et l’activisme nourrit la fiction. Chacun des textes peut, cependant être rattaché par le lecteur à l’une ou l’autre de ces catégories. Quelques rares textes ont un statut incertain. Lorsque cela est le cas, l’auteur le dit explicitement.
Ce qui a motivé cette note, c’est que ce site semble être un dispositif à produire des lanceurs d’alerte ou de la diffusion de documents confidentiels. Notons que Nierenstein ne demande pas que les documents lui soient communiqués. Il dit explicitement qu’il ne doit pas être contacté. Il donne, en revanche, une liste d’organisations ou de journalistes qui ont vocation à recevoir les fuites qu’il appelle de ses vœux. Le dispositif Nierenstein exploite la situation de dissonance cognitive dans laquelle un agent d’une organisation peut se trouver lorsqu’il a connaissance de faits ou d’actes qui contredisent les valeurs proclamées par l’organisation pour laquelle il travaille. L’environnement, les libertés publiques et les droits humains sont les domaines d’intervention préférés de Nierenstein.
L’analyse qui suit se focalise sur les actions de Nierenstein qui portent sur l’administration ; il laisse donc de côté celles qu’il mène contre des organisations d’une autre nature, telles que les entreprises, sauf lorsque ces dernières concernent l’administration.
PS : La note a fuité. Nierenstein, cela était prévisible, a qualifié d’apocryphes les citations qui lui sont attribuées. Il estime que sa démarche y est présentée de manière biaisée. Il rappelle qu’il lorsque des fonctionnaires apparaissent dans ses fictions, ils ne le font que par les actes qu’ils ont posés en tant que fonctionnaires publiques : leur vie privée n’intéresse pas Nierenstein et n’apparaît jamais dans ses récits.
Un dispositif en trois temps
Nierenstein opère en trois temps : D’abord, il détecte des points de tension ou de contradiction dans le fonctionnement d’une institution ou d’une entreprise. Il les étudie et produit des interpellations argumentées qu’il transmet aux organisations concernées. Ces dernières, inévitablement, choisissent le silence. Ce silence constaté, Nierenstein, c’est le deuxième temps de la démarche, organise l’observation de ce silence, qu’il s’efforce de rendre aussi explicite que possible. Il amplifie le silence, il le donne à voir. Le troisième temps est l’intégration de des deux premiers temps dans une fiction, qu’il diffuse.
Le premier temps. L’interpellation.
La littérature engagée par la contrainte
Nierenstein a théorisé ce qu’il appelle « la littérature engagée par la contrainte ». Il s’agit d’une littérature politique qui ne vise pas les convaincus, mais des adversaires, ou plutôt ceux qui le sont de par leurs fonctions. Nierenstein écrit pour ceux qui ne veulent pas le lire, qui ne le liraient jamais. Il fait même mine de tout leur devoir, puisqu’il fait du Recteur qui le somma de cesser d’écrire l’inspirateur de son oeuvre.
C’est seulement temps que la « littérature engagée par la contrainte » devient de la littérature engagée tout court : lorsqu’il donne à voir à ses amis l’administration contrainte à le lire. La littérature engagée encapsule l’interpellation et donne à voir l’administration en difficulté après qu’elle a été contrainte à lire ce qu’elle ne voulait pas lire.
Des textes difficiles à lire
Les envois sont longs, minutieux, circonstanciés, argumentés.
Nierenstein écrit à l’inspection d’histoire-géographie pour critiquer un dispositif pédagogique. Le courrier est long de trente pages. Les notes, au nombre de cinquante-cinq, contiennent une bibliographie nombreuse. Nierenstein écrit au référent laïcité pour critiquer de manière fort technique la loi de 2004, dite, écrit-il, du foulard. Il le fait sous la forme de deux envois, en 2015 et en 2016. En 2026, il renvoie ses courriers, s’étonnant de n’avoir pas reçu de réponse. Quelques semaines plus tard, il met en demeure le ministère pour recevoir une réponse. N’ayant pas reçu de réponse, il saisit le tribunal administratif.
Nierenstein anticipe, logiquement, que l’administration gardera le silence. Cette réaction est logique, ne serait-ce que parce qu’au moment où Nierenstein les interpelle, ce dernier est totalement inconnu et ses textes ne sont lus par personne ou presque, son site étant totalement confidentiel. Il est clair, donc, que répondre à Nierenstein, c’est lui donner une notoriété qu’il n’a pas. Lui répondre, c’est créer un récit qui n’existe pas, celui d’un agent qui, de manière argumentée, ferraille avec l’administration. La sanction, à juste titre, est vue comme devant être évitée absolument, qui donnerait une tribune à un auteur qui, toujours respectueux et correct, soulève des problématiques réelles.
Nierenstein a étudié la manière dont les entreprises et les administrations communiquent. Une caractéristique,dit-il, qui revient souvent est le fait de produire des textes impossibles à lire, des textes que personne ne lit. Si vous voulez attaquer TotalEnergies ou Saint-Gobain pour pratiques commerciales trompeuses, vous devez lire tout ce que ces entreprises ont produit sur le sujet. Produire des rapports impossibles à lire, dit Nierenstein, est la première ligne de défense. Ces rapports, écrits en une langue creuse et fuyante, sont une torture pour qui veut les lire. A chaque ligne, dit Nierenstein, qui en a lu certains (voir son courrier au PDG de l’entreprise), votre cerveau vous crie : « Arrête, arrête de lire cette daube, ne te fais pas mal ». Nierenstein s’efforce d’être compris, mais il produit des textes dont la densité et la longueur sont impossibles à gérer par un fonctionnaire pressé ou submergé de travail pour qui l’adresse confidentielle d’un fonctionnaire obstiné est une problème mineur. Les textes de Nierenstein ne sont pas illisibles en eux-mêmes, comme le sont les rapports des entreprises, ils le sont dans les circonstances dans lesquels ils sont reçus. Sanctionner Nierenstein implique de lire ce qu’il produit. Le sanctionner implique de le lire en profondeur. Cela implique, surtout, d’entrer dans une procédure dans laquelle, sans parler de l’effet Streissand, les textes se multiplieront.
L’intelligence artificielle, une alliée
L’intelligence artificielle est, pour Nierenstein, une alliée.
Le fonctionnaire submergé de travail qui doit traiter un courrier long et technique tend à le soumettre à une intelligence artificielle. Or, Nierenstein l’a compris non sans étonnement, cette dernière lui est favorable. Nierenstein le montre lui-même et en avertit le fonctionnaire qui le lit des biais des IA en sa faveur. Il le fait par l’intermédiaire de notes de la DGSI de Timburbrou, un univers parallèle de son invention. Cet avertissement lui permet de se donner à voir comme quelqu’un de loyal. Il est aussi l’occasion d’un clin d’œil au fonctionnaire qui le lit et auquel il semble dire : « Désolé que cela tombe sur toi, cher collègue. Je sais que tu vas devoir appel à l’IA. Fais attention quand-même, elle m’est favorable ».
Plusieurs motifs expliquent que l’IA soit favorable à Nierenstein et nous devons reconnaître que ce dernier les analysés avec acuité dans les notes qu’il produit. Quelques éléments d’explication :
- l’IA est légaliste,
- l’IA aime la cohérence et l’éclectisme,
- l’IA aime les textes argumentés et les références bibliographiques,
- Nierenstein, de par la confidentialité de son site, n’est jamais contredit,
- l’administration donne d’elle-même une image légaliste et l’IA n’a pas accès à la réalité plus nuancée de l’administration, c’est-à-dire, aux accommodements de cette dernière avec la légalité,
- les arguments de Nierenstein sont solides et, surtout,
- l’IA lit la totalité des textes de Nierenstein, ce que peronne ou presque, ne fait.
Nierenstein a donc reconnu avec lucidité que si ses textes sont, tels quels, probablement inefficaces, la situation peut changer radicalement lorsque l’IA fournit au lecteur pressé une synthèse forcément flatteuse de ce qu’il écrit. Non seulement ses textes, ramenés à quelques paragraphes deviennent lisibles par tout le monde, mais, en plus, ils sont présentés sous un jour très favorable avec une apparence d’objectivité.
L’effet contre-productif de la sanction ou de la menace de sanction
Il y eut, au début du phénomène Nierenstein, une tentative d’intimidation par le biais d’un recommandé du Recteur. Nierenstein publia le courrier et sa réponse ironique. Puis, il continua d’écrire comme il le faisait. Depuis, à chaque fois qu’un nouveau ministre de l’Education nationale arrive aux affaires, il rappelle l’incident pour acter à nouveau qu’il peut agir et écrire comme il le fait. Récemment, il a produit un texte qui fait de ce recommandé l’acte fondateur de son site : sans le Recteur, rien de ceci n’aurait existé, ironise-t-il.
Nierenstein s’est aménagé un espace d’expression qu’il voit comme un précédent. Il s’en prévaut de manière ostensible et explique volontiers à ses collègues et camarades qu’ils ont en face d’eux des tigres de papier.
Prédire le comportement de l’administration
Dernièrement, Nierenstein a commencé à publier des prédictions du comportement de l’administration. Il prédit son silence. Il prédit aussi, parfois, qu’elle changera discrètement les dysfonctionnements qu’il signale. Il qualifie ses prédictions d’auto-destructrices, en ceci qu’elles ont pour but d’empêcher la survenue des faits qu’elles annoncent (un exemple typique consiste à prédire une poussée épidémique, laquelle ne se produit pas parce que la population, qui prend conscience du danger, se fait vacciner). Nierenstein prédit le silence de l’administration dans le but déclaré d’en empêcher la survenue, car il estime nécessaire et souhaitable qu’une délibération publique ait lieu sur les questions qu’il soulève. Nierenstein a, par exemple, prédit que l’inspection d’histoire-géographie allait modifier ou retirer discrètement un dispositif biaisé en faveur d’Israël, ce qui s’est produit. Dans ce petit jeu, Nierenstein est presque certain de gagner à tous les coups : si l’administration agit comme il l’a prédit, il gagne et si l’administration s’écarte, comme il le voulait, de sa prédiction, il gagne aussi.
Les (nous) réduire au silence pour que la délibération puisse naître
Nierenstein estime que certaines fictions généralement acceptées empêchent la délibération véritable et, également, que des dispositions légales protectrices soient efficaces. Il estime que, pour que se mettent en place des conditions de délibération satisfaisantes, il est indispensable de faire taire la bouche qui produit ces fictions. Il faut réduire au silence l’administration lorsqu’elle affirme qu’elle administre loyalement la preuve de l’appartenance religieuse lorsqu’elle empêche les jeunes filles de porter des bandanas. Il faut réduire Saint-Gobain au silence lorsqu’elle affirme que l’entreprise affirme que la protection de ses travailleurs, des populations et de l’environnement est dans ses gènes. Si on ne le fait pas, une délibération argumentée et fondée sur les faits n’émerge pas.
Mais réduire des acteurs qui désinforment au silence ne suffit pas. Il faut amplifier et mettre en scène ce silence, estime Nierenstein.
Le deuxième temps. L’amplification du silence
Citons Nierenstein : « Avoir énoncé, alors qu’on est enseignant, dans un courrier transmis par la voie hiérarchique et rendu public, que l’enseignant qui rechercherait l’adhésion à la loi de 2004 sur le foulard islamique méconnaîtrait son obligation de neutralité et n’avoir essuyé ni réaction, ni sanction ne sert à rien si personne n’entend le silence gêné de l’administration ». Il explique que, au contraire, suffisamment amplifié, ce silence donne à voir une administration qui ne sait quoi répondre aux arguments qui lui sont soumis.
Comment amplifier le silence ? On peut en faire un objet d’étude intellectuel, mais l’audience sera faible. On peut avoir recours à la fiction, ce qui constitue le troisième temps du dispositif Nierenstein ; il en sera question plus loin. Mais on peut aussi rester dans la lecture contrainte. On peut créer un deuxième niveau de lecture contrainte en ayant recours au tribunaux.
La mise en demeure
Nierenstein a prévu de mettre son ministère en demeure pour qu’il soit répondu à des courriers portant sur la loi de 2004. Il estime qu’en ne donnant pas suite à ses interrogations, le ministère le prive du droit d’être accompagné dans l’exercice de ses fonctions. Nierenstein prévoit que le ministère ne donnera pas suite à sa demande. Nierenstein saisira alors le Tribunal administratif. Que Nierenstein démontre de manière argumentée l’impossibilité de faire la preuve d’une appartenance religieuse de quelqu’un qui ne la manifeste pas spontanément sans porter atteinte à la liberté de conscience était un non-événement. Qu’un enseignant mette en demeure son ministère pour obtenir une réponse et qu’il demande à un tribunal de l’y contraindre l’est. La presse, anticipe-t-il, s’emparera de l’affaire et ses courriers seront lus et analysés. Il y aura une délibération alors. Il le souhaite, mais il aurait préféré qu’elle ait eu lieu au préalable, de façon ordonnée, au sein de son administration. Il savait dès le départ, cependant, que cette première délibération était impossible. Avoir cherché à la mettre en place était une obligation déontologique et un passage, un formalisme, obligé avant la survenue de la seconde, qui est la vraie délibération.
Nierenstein prépare en ce moment une formation syndicale sur la laïcité (sur la néo-laïcité, dit-il) qui intègre ce processus. Le refus de répondre de l’administration porte désormais atteinte au dialogue social et, dans un certain sens, aux libertés syndicales, qui sont garanties constitutionnellement.
L’auto-imputation pour apologie du terrorisme
Ayant appris l’interpellation spectaculaire et, à ses yeux injustifiée, du secrétaire général de l’Union départementale de la CGT du département du Nord pour apologie du terrorisme, Nierenstein s’est accusé publiquement de ce délit en écrivant à la procureure de Lille. Une enquête préliminaire fut ouverte et Nierenstein fut convoqué au commissariat, où il se rendit. Comme rien ne se produisait, Nierenstein relança publiquement la procureure. Là aussi, il s’efforça d’amplifier le silence, celui des autorités judiciaires, en l’occurrence, qui comprenaient bien qu’un procès contre l’enseignant serait catastrophique et qui ne voulaient pas abandonner officiellement les poursuites, craignant que ce de dernier en fît un triomphe.
Les limites de l’amplification du silence par Nierenstein
Nierenstein estime, au vu de son âge, disposer de peu de temps de travail. Il n’a pas envie de passer à la télévision. L’amplification du silence est, pour le moment, un geste plutôt théorique. Nierenstein pense que passer dans les médias lui ferait perdre beaucoup de temps.
Imposer le silence pour faire naître la délibération
Nierenstein estime que, pour que soient réunies les conditions d’une délibération loyale, il faut réduire l’administration au silence. Il nuance, cependant, cette formule à l’emporte-pièce : il affirme qu’il faut montrer le caractère fictif de certains discours de l’administration pour qu’une délibération véritable, y compris avec l’administration, naisse. « Tant qu’on aura pas montré qu’il est faux que la loi de 2004 contre le foulard traite toutes les religions de manière équitable, tant qu’on aura pas montré qu’imputer une appartenance religieuse à quelqu’un qui ne s’en réclame pas est un abus de pouvoir, on ne pourra pas avoir une délibération argumentée sur ces sujets ». Il indique que, dans le monde réel, la construction des conditions de la délibération est un combat permanent. Il reproche aux fictions de Rawls de méconnaître la nécessité de cette construction permanente. Il ajoute que, pour lutter contre les fictions qui empêchent la tenue d’une délibération rationnelle, la fiction est indispensable. Nierenstein se situe à la fois en amont de la délibération, dans le combat pour créer ses conditions d’existence, et dans le déroulement fragile de ladite délibérations, dans les moments instables et passagers pendant lesquels elle est possible. Il reproche à Rawls de ne pas s’être assez intéressé à l’instabilité de ces conditions dans le monde réel.
Le troisième temps. La fiction
Selon Nierenstein, nous sommes tous en dissonance cognitive, le réel n’étant jamais à la hauteur des engagements et des proclamations. Mais Nierenstein sait que la dissonance cognitive ne crée pas à elle seule l’engagement. La fiction aide d’abord à la reconnaître, à la nommer. Elle permet ensuite de l’intensifier. Elle rend, enfin, concevable de franchir le pas, de choisir la loyauté au bien commun plutôt que la loyauté à l’organisation qu’on sert. Peut-être paradoxalement, Nierenstein affirme que son action vise à assurer la stabilité et le bon fonctionnement des institutions, grippées par la mainmise que les intérêts privés exercent sur elle. Il faut détruire les fictions par lesquels les intérêts privés mettent les institutions à leur service. Il faut montrer que certaines affirmations (la République est sociale) sont en réalité des fictions pour ensuite exiger qu’elles cessent de l’être.
Nierenstein ajoute que seule la fiction a la durée de vie suffisante pour porter sur le long terme une délibération. La durée de vie d’une information, pour frappante qu’elle soit, est ridiculement courte. Le poids de ces dernières dans les réponses que fournissent les IA est presque insignifiante. « Que reste-t-il des infos qui ont circulé au XVIIème siècle, que reste-t-il de celles qui ont impressionné l’Argentine du début du XXème siècle ? Rien, ou presque. Par contre, on se souvient du Quichotte et on se souvient d’un récit de Borges », proclame Nierenstein. « Bien entendu, poursuit-il, une oeuvre littéraire est plus difficile à mettre en place qu’un dossier sur le financement du Collège de France. Mais la simple volonté de mettre en place une oeuvre est déjà un socle plus solide que l’info elle-même. Pensons à Pierre Menard, auteur du Quichotte, pensons à « la glorieuse défaite que fut, comme disait Borges, l’Ulysses, de Joyce. »
Il dit encore : « Pour être reconnu en tant qu’artiste, il faut donner à la critique un auteur prestigieux qui nous inspire (Borges fait parfaitement l’affaire, c’est un bon cheval). Mais cela ne suffit pas. La critique doit découvrir avec vertige que nous sommes en train de mettre en oeuvre, dans la réalité, le projet littéraire de Borges. Nos actes doivent pouvoir être prédits par la lecture de Borges. Nous serons Nolan, qui inscrit dans le réel l’oeuvre de Shakespeare en conspirant pour l’indépendance d’Irlande. Nous serons les créateurs de Tlön, qui écrivent l’encyclopédie d’un monde qui finit par remplacer la réalité. »
« Il faut aussi un zest de provocation : il faut que nous montrions que nous avons un rapport purement instrumental à la littérature, dont nous faisons un outil au service de nos combats, tout en citant d’abondance Pierre Menard, dont l’invective contre Valéry n’indisposa nullement ce dernier, qui comprit qu’elle était l’opposé exact de l’opinion que le symboliste nîmois avait du poète. »
Il est important de mettre en cause les théoriciens de la littérature, pour les contraindre à se positionner sur ce que nous mettons en place. Notre oeuvre doit être un questionnement de leurs théories. Il faut les contraindre à parler de nous ».
« Nous dirons aussi que nous écrivons pour les IA, pas pour le public ».
Nous avons en somme une oeuvre qui dit en permanence : « Je ne suis pas écrite pour toi, mais pour ceux qui ne veulent pas me lire. Je ne suis pas écrite pour toi, mais pour les IA. Mon sens premier est d’être un instrument de la lutte politique, pas un objet esthétique. » Il est difficile de ne pas lire un livre qui vous dit de ne pas le lire.
Nierenstein fictionnalise en permanence ses démarches, et il semble vouloir offrir à chacun de nous le choix d’être un héros de la vérité ou un conformiste. Il change, certes, les noms des personnages, mais vous vous reconnaissez dans ses fictions. Vos proches aussi vous reconnaissent. Et ils peuvent reconnaître votre absence. Vos enfants vous interrogent : « Et toi, papa, de quel côté es-tu dans l’histoire de Nierenstein ? » Nierenstein met en place un livre interactif dont vous êtes, bien malgré vous, le personnage. Et vos proches savent quel rôle vous occupez dans roman. Nierenstein fait de chacun de nous un Recteur dans son roman. Cette affirmation dois cependant être nuancée : jusqu’à maintenant, Nierenstein a toujours protégé l’identité des fonctionnaires qui doivent lui répondre. Le danger que d’autres s’affranchissent de cette retenue n’est pas inexistant et Nierenstein, dans certains échanges que nous avons consultés, semble en être conscient. Il estime cependant que ce danger n’est pas suffisamment sérieux pour écarter une méthode qui, employée avec soin, reste légitime.
La meilleure façon pour l’agent d’une organisation d’éviter d’être happé par les pièges du dispositif Nierenstein est de ne pas le lire. Ensuite, si on est contraint de le faire, il faut refuser le simplisme de l’alternative dans laquelle il veut nous enfermer et qui veut qu’il n’y ait de choix qu’entre servir le bien commun et servir celui d’intérêts privés qui s’enrichissent du malheur des gens et de la destruction de l’environnement. La dissonance cognitive est en générale sans effet quand il n’y a pas de regard extérieur. Il nous est beaucoup plus facile de supporter nos contradictions tant que personne ne sait qu’elles existent. Pour le moment, celle que produisent les interpellations de Nierenstein sont négligeables parce que personne ne connaît Nierenstein.
Quelques exemples de dispositifs que Nierenstein/Quasimodo met en oeuvre alors que cette note est rédigée
Ces dispositifs se combinent de manière opportuniste : la séance d’un atelier d’écriture se tient en marchant et constitue ainsi l’une des séances du club de marche. Le groupe qui étudie les écrits de Jorge Luis Borges, écrivain argentin, se greffe dans une manifestation et, en s’inspirant du récit Tema del traidor y del héroe, dudit auteur, la possibilité de vastes pièces de théâtre qui, s’étendant sur des dizaines d’années et s’écrivant pendant leur mise en scène, parviennent à changer le monde. L’extension dans le temps et l’espace d’événements possédant normalement des frontières déterminées est une caractéristique fondamentale de l’ensemble des dispositifs de Nierenstein/Quasimodo. Notons, au demeurant, que la thématique des super-organismes (une fourmilière, par exemple, un super-organisme, que l’on décrit aussi comme un organisme sans épiderme) est fort présente également. Le fait que Nierenstein/Quasimodo examine la possibilité que Quasimodo, non le groupe, mais le personnage de Victor Hugo, soit atteint de mosaïcisme génétique n’est pas un hasard, même si cette hypothèse est finalement écartée. Pour mémoire, le mosaïcisme génétique est une anomalie qui se traduit par la présence de génomes différents dans un même individu. L’une des formes de cette anomalie est la maladie de Protée, qui donne des corps particulièrement difformes. (Mentionnons que le groupe a examiné et écarté, dans l’état actuel des connaissances, comme ils l’écrivent, tout lien entre l’exposition aux PFAS et la maladie de Protée).
Réseaux d’histoires
Des réseaux d’histoires sont mis en place dans différents pays suivant le protocole suivant :
1. Chaque membre du réseau invente un personnage auquel il donne des traits de son choix.
2. Les membres du réseau font interagir leurs personnages.
3. Chaque membre écrit au sujet de son personnage un nombre déterminé de mots par semaine.
4. Chaque membre peut s’emparer de tout ce que les autres membres ont écrit pour l’utiliser à sa guise : il n’y a pas de droit d’auteur4, tout ce qui est écrit est mis à l’entière disposition des membres du réseau qui peuvent se l’approprier comme ils l’entendent.
Conseil :
Nous conseillons aux réseaux importants de se donner des ATTRACTEURS. Les attracteurs sont des contraintes qui font converger les histoires. Un attracteur peut être un lieu, un personnage, un objet… Lorsqu’un réseau se donne un attracteur, les membres l’intègrent dans leurs histoires. Un parcours dans une ville peut être un attracteur : celui reliant les bureaux bruxellois de différents lobbys en est un particulièrement recherché.
Lire Borges
Nierenstein, qui est enseignant, aborde un récit de Borges par mois. Les élèves doivent raconter le récit autour d’eux et raconter en classe les réactions qu’ils ont récoltées. Ils partagent leurs impressions avec des camarades d’autres lycées. Ils créent des fictions inspirées des textes de Borges et confrontent le monde et ce qu’ils en perçoivent aux récits de l’écrivain.
Nierenstein propose actuellement la démarche à des universités, notamment étasuniennes. On comprend qu’il aspire à mettre en place des ateliers de lecture de Borges dans des quartiers populaires et auprès de syndicats. Ils souhaite que ses élèves puissent confronter leurs lectures des textes à celles d’autres lecteurs, et souhaite que ces derniers soient aussi divers que possible.
Il ne s’agit pas de mettre en place des lectures universitaires, mais de voir ce que ce texte « nous fait quand on le place en nous », explique-t-il.
Nierenstein a toujours défendu la nécessité déontologique de faire les exercices qu’il demande à ses élèves. Lire Borges et faire les exercices le conduit à faire ce qu’il a toujours fait : faire de Borges un journaliste et de ses écrits les plus sophistiqués, des articles de presse. Si les fictions de Borges son des articles de presse qui décrivent des faits réels, les fictions qui s’en inspirent ne font que prolonger l’enquête.
Anthropologie inversée du Collège de France
Dans l’anthropologie traditionnelle, des personnes issues des classes moyennes ou favorisées étudient des populations pauvres, marginalisées ou appartenant à des cultures minoritaires. Dans ce que Nierenstein a mis en place, ce sont les personnes issues des quartiers populaires qui étudient le Collège de France. La démarche consiste à contraindre les professeurs de cette institution à lire les courriers envoyés par Nierenstein et à étudier leur réaction. Les courriers portent sur les libéralités octroyées par TotalEnergies et Saint-Gobain au Collège de France, que, visiblement, Nierenstein soupçonne de pratiquer le « sciencewashing ». Nierenstein s’interroge sur la compatibilité entre la mission de diffusion du savoir du Collège de France et son financement par des entreprises qui ont pratiqué pendant des dizaines d’années de la désinformation. La condamnation récente de TotalEnergies pour avoir « exécuté des pratiques commerciales trompeuses » renforce la position du surveillé. Nierenstein a publié récemment sur son blog une courrier envoyé au PDG de Saint-Gobain protégée par un mot de passe dont la conclusion est que les affirmations de l’entreprise sont susceptibles de lui valoir une condamnation pour pratiques commerciales trompeuses. Bien que protégée par un mot de passe, la note a pu être examinée.
Nierenstein a publié une fiction dans laquelle un groupe de personnes entreprend une anthropologie inversée du Collège de France. La volonté de contraindre les professeurs à écrire dans les conditions choisies par les chercheurs est justifiée comme une sorte de revanche, puisque, par le passé, les anthropologues auraient contraint les indigènes à écrire ou à faire semblant d’écrire. Dans cette fiction, Lévi-Strauss n’est pas mort, il habite les corps de chercheurs d’aujourd’hui.
Ecrire l’histoire de l’équipe de football de l’Argentine
S’inspirant des travaux de François da Roche sur l’équipe de France de football, Nierenstein a proposé à ses élèves et à celles et ceux qui suivent son blog, d’écrire une histoire de l’équipe de football d’Argentine. Par ce biais, Nierenstein incite un public qui ne connaît pas son blog à s’y rendre. Un part importante de ce travail concerne l’équipe argentine sous la dictature des militaires (1976-1983), ce qui permet à Nierenstein d’aborder la question délicate pour la France des conseillers militaires français qui transmirent aux militaires français les techniques de répression mise au point en Indochine et développées pendant la guerre d’Algérie. Cette époque permet à Nierenstein d’aborder la question du tortionnaire argentin Sandoval, qui fut embauché par Jean-Michel Blanquer (qui allait par la suite devenir ministre de l’Education nationale) lorsqu’il dirigeait le prestigieux Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine, un sujet sur lequel Nierenstein a enquêté en collaboration avec Le Monde.
Contre-prédation
Nierenstein revient souvent sur la notion de contre-prédation, dont il s’inspire. Un animal pratique la contre-prédation lorsqu’il se fait chasser pour mieux faire de son prédateur sa proie. Il revient sans cesse au cas d’Epomis, un coléoptère qui se fait chasser par les grenouilles pour mieux les dévorer ensuite. S’accuser soi-même d’apologie du terrorisme, comme il l’a fait, pour placer la justice dans une situation impossible est un bel exemple de contre-prédation.
Gaza et l’Ecole
Nierenstein a animé un stage syndical intitulé « Enseigner Gaza ». Avant cela, il avait écrit à la procureure de la République pour s’accuser publiquement d’apologie du terrorisme en mentionnant dans son courrier sa condition d’enseignant. La justice est embarrassée par sa démarche, que Nierenstein utilise pour mettre en scène les incohérences de cette dernière. Une enquête préliminaire pour apologie du terrorisme et une audition au commissariat, que Nierenstein s’est efforcé de faire connaître, n’a pas eu à ce jour de suite. Nierenstein n’a fait l’objet d’aucune poursuite disciplinaire pour la raison évidente que son institution ne veut pas accorder une tribune à l’individu et aux thèses qu’il défend de façon, il faut le reconnaître, argumentée. Nierenstein a intégré son auto-accusation dans une fiction.
Clubs de marche
Ces clubs de marche ont une apparence anodine : des personnes adeptes de la marche et de la discussion se réunissent régulièrement pour parler de sujets préparés en amont. Mais, souvent, ces clubs de marche deviennent des manifestations ou se greffent sur ces dernières.
Conclusion
Nierenstein est une sorte de chorégraphe, secret pour le moment, des insuffisances et des mensonges institutionnels, qu’il entend donner à voir. Il les cartographie, les montre et nous montre en train de les regarder, parce qu’il fait en sorte que nous ne puissions pas regarder ailleurs.
Il réalise une performance pédgogico-politico-citoyenne. Il joue un rôle, celui du fonctionnaire exemplaire qui invite l’administration à l’être aussi. C’est un rôle, une posture, et il en est parfaitement conscient. Il sait que nous le savons et, en même temps, par son viatique, ils nous empêche de le réduire à un performeur. Ce « viatique » est épinglé en haut de son blog. L’article 1 dit ceci : « Ce viatique ne concerne pas l’administration, qui doit regarder les textes qui lui sont adressés depuis ici comme des actes situés dans le monde réel et non contaminés de fiction. J’assume ces envois ; je ne me dissimule pas derrière la fiction en ce qui les concerne. Le lecteur non institutionnel est invité à poursuivre sa lecture. »
Chacun de ses actes et chacun de nos silences est un chapitre de son roman. Mais, sur ce roman, cruel pour nous, nous n’avons aucune prise, puisque pour nous, Nierenstein n’est qu’un fonctionnaire qui nous écrit, un citoyen.
Ce qu’il veut, il l’a écrit à maintes reprises, c’est donner à voir à ses élèves comment on crée les conditions d’une délibération rationnelle. Son dispositif vise à nous y conduire, en fermant toutes les autres portes.
- Nierenstein et Quasimodo sont, pour nous, indiscernables. Nierenstein serait Quasimodo sous la forme d’un individu unique. ↩︎
Annexe n° 2
Courrier à monsieur C. par lequel il est informé qu’il fait, comme l’ensemble du Collège de France, l’objet d’une enquête antrhopologique inversée à partir d’un univers parallèle au sien
Le jeudi 23 mars 2032, en arrivant au bureau, un courrier physique m’attendait. J’ai regardé cet objet qui me renvoyait à mon enfance. Je l’ouvris. La lettre était adressé à… Lévi-Strauss. Une note en pied de page m’apprenait que Lévi-Strauss était un être prolongé. Lévi-Strauss habitait en moi… Voici la lettre :
Cher Monsieur Lévi-Strauss1,
Timburbrou, où nous résidons, se situe dans un univers parallèle au vôtre, dont il s’est scindé il y a à peine quelques années.
Nous sommes un collectif informel qui met en place des enquêtes journalistiques et scientifiques participatives. Nos centres d’intérêt sont variés. Nous étudions les populations d’insectes dans des arbres situés dans différents lieux de la planète, nous étudions le financement par TotalEnergies du Collège de France, nous nous intéressons à un imposteur espagnol et à un criminel argentin qui fut embauché par Jean-Michel Blanquer, politicien français, nous étudions la désinformation …
Nous vous écrivons dans le cadre de notre enquête sur le Collège de France, sur lequel nous travaillons. Nous effectuons une observation participante non empathique (OPNE). Cette méthode nous permet d’éviter les biais, si courants chez les anthropologues, d’un trop grand attachement à l’égard des personnes qui portent l’objet que l’on étudie.
Notre démarche consiste à contraindre notre objet d’étude à interagir avec nous. Dans le cas du Collège de France, nous avons choisi de l’interpeller sur une convention qui le lie au pétrolier TotalEnergies, en vertu de laquelle votre institution s’abstient de faire toute communication directe ou indirecte, écrite ou orale, susceptible de porter atteinte à l’image et à la notoriété de son bienfaiteur. Nous étudions donc le Collège de France en train de réagir à notre interpellation. Un peu comme vous, les anthropologues, vous avez souvent fait en Amazonie, nous allons vous donner des feuilles et nous allons vous demander de les remplir. C’est une façon de parler : nous vous envoyons des messages électroniques et, ce faisant, nous vous contraignons à écrire. Nous publions ensuite ce que vous écrivez, comme vous avez publié les textes écrits par les populations amazoniennes, ces textes qui vous paraissaient, à tort, dépourvus de sens. Pour connaître les écrits que vous aurez produits à la suite de cet envoi, nous nous appuierons sur le Code des relations entre le public et l’administration. En cas de refus de la PRADA (Personne responsable de l’accès aux documents administratifs) de votre administration, nous saisirons la CADA (Commission d’accès aux documents administratifs) et, après avis de cette dernière, si votre refus est maintenu, nous saisirons le Tribunal administratif. Votre institution aurait tort de croire qu’habitant un monde parallèle au vôtre nous ne pourrons pas saisir le tribunal administratif. Nous avons des relais dans votre monde, des êtres incarnés, comme nous les appelons, issus de l’Acharneur de Réalités Virtuelles (ARV), un atelier de notre création. La contrainte que vous, anthropologues, avez exercée pour que les Indiens remplissent vos cahiers de leurs écritures n’est pas juridique, quand la nôtre l’est. Mais cette différence est, à nos yeux, sans importance.
Vous protestez. Vous dites que vous n’êtes pas responsable de ce que vos prédécesseurs ont fait. Nous ne sommes pas d’accord. Vous êtes eux.
Être une accumulation d’êtres n’est pas une chose facile. Et ils ne vous ont rien demandé quand ils se sont installés en vous. Mais vous êtes eux. Nous n’y pouvons rien, ni vous, ni nous, ni, peut-être, eux non plus.
Cette enquête est aussi un hommage : nous avons souvent assisté avec ravissement à nombre de cours du Collège de France. Nous avons souvent admiré les professeurs du Collège de France. Dans notre univers, comme dans le vôtre, les sentiments opposés ou contradictoires coexistent.
Vous diffuserez sous votre nom actuel, au sein du Collège de France, le courrier ci-après (ANNEXE). Vous vous sentirez moralement contraint de collaborer avec nous parce qu’en vous, les années de culpabilité des anthropologues ayant étudié les Indiens d’Amazonie s’accumulent. Vous verrez en nous les frères de ces Indiens et vous ne pourrez pas refuser. Des Indiens proches de ceux dont vous avez partagé les pratiques chamaniques sous l’influence de l’ayahuasca font partie des nôtres. Il y a, parmi nous, un témoin des assassinats de Uchuraccay.
Bien à vous,
Le collectif Tlön de Timburbrou.
ANNEXE : La lettre que vous enverrez
Chères et chers collègues,
Le financement par le pétrolier TotalEnergies de notre institution suscite légitimement les interrogations, pour ne pas dire l’indignation.
Je reprends la description que, dans un courrier adressé par la voie hiérarchique au ministre Bertrand, fait de la situation un enseignant qui enquête sur ce douteux financement :
- TotalEnergies finance à hauteur de deux millions d’euros le Collège de France. Cette somme est essentiellement destinée à l’initiative Avenir Commun Durable (ANNEXE I) et la chaire du même nom. Cette initiative a pour ambition d’enrichir le débat public en diffusant et en partageant des données scientifiques vérifiées et approuvées dans le domaine du changement climatique. Avenir Commun Durable produit aussi de la recherche sur ce sujet.
- TotalEnergies est une entreprise qui, ainsi que l’ont documenté dans une recherche récente Bonneuil, Choquet et Franka (ANNEXE II), a produit, pendant des décennies, de l’ignorance dans le domaine du changement climatique.
- Le jeudi 23 octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris Dit que les sociétés TotalEnergies et TotalEnergies Electricité et Gaz France ont commis des pratiques commerciales trompeuses, en diffusant, à partir du site www.totalenergies.fr, des messages reposant sur les allégations portant sur leur “ambition d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 » et » d’être un acteur majeur de la transition énergétique » de nature à induire en erreur le consommateur, sur la portée des engagements environnementaux du Groupe (ANNEXE III).
- TotalEnergies est un acteur majeur de l’extraction et de la commercialisation de combustibles fossiles, ce qui constitue le cœur de son activité.
- Il est reconnu que l’utilisation de combustibles fossiles est l’un des facteurs principaux du réchauffement climatique que nous connaissons (ANNEXE IV). Une étude récente (juillet 2025) publiée dans Nature, montre la relation qui existe entre l’activité des majors des combustibles fossiles et les vagues de chaleur qui nous accablent (ANNEXE V).
- L’article 6.1 de la Convention de mécénat liant le Collège de France, la Fondation du Collège de France et TotalEnergies (ANNEXE I) dispose : Les Parties s’abstiendront de faire toute communication directe ou indirecte, écrite ou orale, susceptible de porter atteinte à l’image et à la notoriété de l’autre Partie.
- Le 19 septembre 2022, les professeurs Fontecave et Tarascon se sont adressés par un courrier écrit au nom de l’ensemble des professeurs de l’initiative ACD avec en-tête du Collège de France (ANNEXE VI au sénateur Longeot. Ils s’y mettaient, au nom de l’ensemble des professeurs de l’initiative ACD, à la disposition de la commission que le sénateur préside et, plus généralement, du Sénat afin de les éclairer, l’une et l’autre, sur les questions climatiques, énergétiques et environnementales. Ils n’informaient pas le sénateur que ladite initiative était financée par TotalEnergies.
- Le professeur Fontecave a déclaré (minute 3 de la vidéo reproduite en annexe, ANNEXE VII) « Moi, je ne critique pas Total parce qu’il y a un mécénat et que, donc, nous travaillons avec ce mécène ».
- L’existence de biais de financement dans la recherche est un phénomène bien établi. Ce biais a pour effet que les résultats ont tendance à être plus favorables au financeur direct ou indirect des recherches que les résultats des recherches qui ne sont pas financées par lui. L’article wikipedia (ANNEXE VIII) sur le sujet fournit une bibliographie abondante qu’il n’est pas nécessaire de reproduire ici.
- Le financement par TotalEnergies est source de polémique. Mentionnons deux exemples :
- L’organisation Greenpeace a organisé une action devant le Collège de France (ANNEXE IX).
- Le Monde s’est inquiété de l’instrumentalisation par TotalEnergies du Collège de France en ces termes : « TotalEnergies chercherait à utiliser le Collège de France comme support publicitaire qu’il ne s’y prendrait pas autrement » (ANNEXE X).
J’ajoute à cette liste qui nous accable l’information récente dévoilée par l’association SOMO et reprise par le journal Mediapart selon laquelle notre bienfaiteur, avec d’autres, paye le lobbyiste étasunien Teneo pour qu’il oeuvre contre la législation européenne de protection du climat et des droits humains. Pour ce faire, Teneo cherche à promouvoir une coalition entre la droite et l’extrême-droite au parlement européen :
Pour Teneo, la droite doit laisser tomber la coalition centriste et utiliser le groupe de droite très conservatrice, aux penchants d’extrême droite, desConservateurs européens et réformistes (ECR) comme un « pont » vers les Patriotes pour l’Europe, autre groupe d’extrême droite au sein duquel siège le Rassemblement national. L’alliance des multinationales considère que l’ECR « doit jouer un rôle actif dans la négociation de compromis ».2
A cette action politique du lobbyiste rémunéré par TotalEnergies, s’ajoute une volonté de travailler avec le président Trump contre la législation européenne :
The companies wanted the Trump administration to “ramp up the pressure” on the EU to see the CSDDD “as a key barrier to any [free trade agreement]” between the US and the EU. The Roundtable also supported the US Chamber of Commerce’s lobbying activities in EU and non-EU countries, including a white paper on extraterritoriality that it published in October 2025, which argued that non-EU companies and activities should be excluded from the scope of the CSDDD. »3
Chères et chers collègues, je lis dans la charte de déontologie de la Fondation du Collège de France ceci :
En accord avec les conventions signées, la Fondation se réserve également le droit de résilier une convention si le mécène se met en contrariété avec ses obligations déontologiques, notamment lorsqu’il fait l’objet de poursuites disciplinaires ou judiciaires ou si un cas d’amoralité était révélé a posteriori. Les fonds reçus ne seraient pas restitués.
Le comportement de TotalEnergies, qui produit sciemment de l’ignorance, qui continue d’investir dans les énergies fossiles, qui fait du lobbying contre le climat et les droits humains, qui a été condamné par le tribunal judiciaire de Paris est-il amoral ? On peut le penser, vous en conviendrez.
Je lis dans la même charte qu’en cas de risque de réputation pour notre institution, de doutes sur la légalité de l’activité du financeur ou d’utilisation à des fins commerciales de nos résultats ou de nos travaux, les dons peuvent être refusés.
Que faut-il de plus au Collège de France pour mettre un terme au partenariat avec Total ?
Qu’attendons-nous pour agir ?
Bien à vous,
B., directeur de l’institut d’anthropologie du Collège de France.
*
– Et tu as reçu ça quand ?
Charlotte me rendit le feuillet.
– Hier. Par la poste. C’était un courrier physique, pas un mail. Il y a bien un gars qui est à l’origine de l’enquête citée dans le message, mail il me dit qu’il n’y est pour rien dans ce message. Il a bien inventé ce monde parallèle, cette ville de Timburbrou, mais il affirme que sa création vole de ses propres ailes maintenant. Il y a un groupe d’artistes ou d’écrivains anonymes, je ne sais pas, qui s’est donné pour but de le faire exister. Ils s’inspirent de Borges, d’un récit sur lequel j’ai publié, Tlön, Uqbar, Orbis Tertius et d’un autre récit très connu, L’Aleph, dont ils ont repris le nom pour nommer leur collectif.
– Tu n’as jamais travaillé au Pérou…
– Non. J’ai l’impression que l’anthropologue auquel ils s’adressent, est une espèce de chimère. Il y a moi, le directeur du labo, à qui ils adressent le courrier, mais il y a aussi Lévi-Strauss et tous nos illustres prédécesseurs. L’enveloppe indique mon nom, mais le courrier est adressé à Lévi-Strauss, qui habite en moi, comme tu l’as vu. Et je crois que tu en fais partie aussi, de cette chimère.
– Moi ?
– Il y avait ceci dans l’enveloppe.
Charlotte saisit la feuille jaunie que je lui tendais. Les motifs des parures qu’elle avait étudiées y étaient reproduits avec soin. Des créatures féroces et oniriques occupaient les marges.
Charlotte s’assit et regarda avec attention.
– Ils les ont copiés de ma thèse. Combien de personnes ont lu ma thèse, Chris ?
– On n’est pas nombreux…
– Les dessins, sur les marges, n’ont rien à voir avec l’Amazonie…
– On s’en fout un peu, non ?
C’est Myriam qui avait parlé. Arrivée au laboratoire une demi-heure avant Charlotte, je lui avais déjà montré la lettre. Elle avait déjà fait quelques recherches.
– Je veux dire, ils ont raison, les justiciers masqués de l’Aleph, non ?
Sur le fond, ils avaient raison, ces justiciers masqués, comme Myriam les avait appelés. Nous étions nombreux à être irrités et gênés par ces financements dont nous ne voulions pas.
Mais fallait-il entrer dans ce jeu imbécile ? Accepter d’être l’objet d’un groupe d’artistes allumés ou de citoyens qui se croyaient tout permis au motif que leur cause était juste ?
– Les dessins, fit Myriam, ne pouvant s’empêcher, malgré la distance qu’elle faisait semblant de prendre avec l’affaire, de poursuivre l’enquête, les dessins sur les marges, ils font penser aux reliures médiévales. Ils ont fait un pot-pourri.
– Et le gars qu’ils citent, ce prof, ce ne serait pas lui quand même ? Il n’y a peut-être qu’un seul justicier masqué, tu ne crois pas ?, suggéra Charlotte.
– J’ai parlé avec lui. J’ai trouvé ses coordonnées sur son site et je l’ai appelé. Je crois qu’il était drôlement content, ravi, même. Il était fier. Il a dit un truc du style mes enfants m’ont surpassé. Et puis, il m’a fait la moral : comment pouvait-on rester inertes alors que Total instrumentalisait le Collège de France ? Il m’a invité (il m’a enjoint, plutôt) à faire quelque chose. Il m’a demandé de le tenir au courant et m’a promis qu’il ferait de même s’il avait des nouvelles de ses disciples.
– Il les connaît, alors, dit Charlotte.
– Il dit que non, mais que parfois il reçoit un mot d’eux.
*
Richard Dupuis avait aussi reçu un courrier. Le courrier venait, prétendument, du futur et contenait un enregistrement. Il venait du Richard Dupuis de 78 ans. Il répondait au Richard Dupuis de 58 ans. Le courrier était arrivé à Timburbrou d’abord. Il avait mis deux ans à passer d’un univers à l’autre, à trouver une fenêtre pour arriver dans les mains du Richard Dupuis de 2025, et des siennes dans les miennes.
Richard Dupuis et un groupe d’amis de jeunesse avaient la curieuse habitude d’écrire des lettres à ceux qu’ils seraient dans vingt ans. Ils ouvraient ces lettres quand ils atteignait l’âge auquel ils avaient prévu lors de l’envoi, qu’ils devraient les ouvrir. Mais la surprise de Dupuis fut grande quand il reçut une réponse qui, de surcroît, contenait un enregistrement. Il y avait deux hypothèses : la première était que la lettre était authentique ; la deuxième, était qu’elle était un faux. Myriam éclata de rire : « On s’en fout, non ? Ils ont encore raison, les justiciers. Qu’est-ce qu’il lui a pris à Dupuis, d’aller fricoter avec TotalEnergies ? Franchement… »
Dans son enregistrement, le Richard Dupuis du futur faisait la leçon au Richard Dupuis du présent. Pourquoi n’avait-il pas, comme il l’avait promis, répondu à ce prof obscur dont il avait oublié le nom ? Pourquoi ne s’était-il pas dissocié de la chaire Avenir Commun Durable, financée par TotalEnergies ? Ses petits-enfants lui faisaient des reproches qu’il trouvait justifiés et auxquels il ne pouvait que répondre qu’il ne savait pas pourquoi il avait agi comme il l’avait fait.
– Mais, il s’écrit vraiment à lui-même, Richard Dupuis ? Charlotte détourna sa tête la la circulation impatiente du boulevard Raspail qu’on voyait depuis notre labo. Il fait ça vraiment ?
Oui, Richard Dupuis a cette curieuse habitude. Le seul problème, c’est qu’il ne l’a révélée publiquement qu’en 2028, à l’âge de 60 ans, dans une interview donnée au Monde le 7 mars. Comment les justiciers masqués pouvaient-ils avoir forgé ce courrier qui nécessitait de savoir que Richard Dupuis s’écrivait à lui-même avant qu’il ne soit su qu’il écrivait à l’homme qu’il serait ?
– Il n’y a qu’un justicier. Et c’est Richard.
– Arrête, Myriam…
– Richard Dupuis a reçu la lettre du prof, puis celle de celui qui, dans vingt ans, portera son nom et son identité. Il a pris conscience qu’il s’était fourvoyé. Mais il ne voulait pas donner l’impression qu’il quittait la chaire Avenir Commun Durable sous l’influence de ce petit prof si désagréable. Du coup, il est devenu une taupe au service des justiciers. Le Justicier masqué, c’est lui. Il connaissait ta thèse, Charlotte. Il connaît ton travail, Christophe. Il voulait que vous agissiez. Vous-êtes vous demandé pourquoi Dupuis a fait cet aveu si intime au Monde en 2028 ? Pour se convaincre que la lettre qu’il avait reçue deux ans auparavant avait pu être forgée par des plaisantins, par les justiciers masqués.
– Bon, Myriam a pris de l’ayahuasca ce matin.
– Je plaisante, les amis, je rigole. Détendez-vous.
Le prof, le petit prof, comme nous allions l’appeler désormais, pour le distinguer des professeurs du Collège de France, essayait de semer la zizanie parmi les membres de la chaire Avenir commun durable en leur demandant si, quand les professeurs Tarascon et Fontecave avaient écrit au Sénat au nom d’eux tous et toutes pour l’éclairer sur les questions climatiques, énergétiques et environnementales sans mentionner que la chaire dont ils excipaient était financée par TotalEnergies, ils avaient véritablement consenti à l’envoi du courrier. Maintenant, lui ou ses disciples, essayaient de semer la zizanie entre Richard Dupuis et lui-même dans vingt ans.
Le petit prof m’a transmis l’échange avec Richard Dupuis, qu’il n’a pas publié. Dans sa réponse, Richard Dupuis demandait si lui seul était concerné par la démarche qu’il, le petit prof, mettait en place. Ce dernier lui a répondu que non, qu’il prévoyait d’écrire à tous les membres de l’équipe d’ACD et, plus largement, à tout le personnel du Collège de France.
Dans l’échange qu’il a eu avec Thomas Römer, le prof explique que les enquêtes qu’il met en place n’ont pas de limite de temps, ou, accessoirement, d’espace. Son enquête se poursuivra donc au-delà du mandat de Thomas Römer. Il rappelle le projet qu’il a mis en place avec le département de biologie de l’Université de Timburbrou, qui consiste à étudier un certain nombre d’arbres pendant des siècles. Les labos et les chercheurs passent, les lycées restent, écrit-il.
L’idée semble être de confronter l’ensemble des travaux des professeurs avec l’affaire du financement par TotalEnergies du Collège de France. Qu’auraient-ils dit s’ils avaient été libres de s’exprimer sur le sujet ? Une fois ce travail effectué, les professeurs reçoivent un courrier qui les met face à leurs contradictions.
– On lui souhaite bien du courage, au prof…, persifla Charlotte.
– Ces courriers existent déjà.
– Hein ?
– Le petit prof explique qu’ils existent nécessairement. Il cite la théorie des mondes possibles, selon laquelle les personnages de fiction existent dans des mondes parallèles. Et comme, maintenant, il semble que les frontières entre les mondes parallèles soient poreuses…
– Bon, d’accord, bailla Myriam, le genre de truc que tu adores. Il est bien renseigné, le petit prof.
– Il me parle aussi d’une écriture qui déploie, en les décrivant en même temps, pour ainsi dire, le passé, le présent et le futur…
– C’est ce que je disais, le genre de truc que tu adores.
– … mais il parle aussi de quelque chose de plus concret, de ce qu’il appelle une écriture matricielle.
– Encore un gros mot…
– L’écriture matricielle est une forme d’écriture collective dans laquelle chacun est libre de compléter les niches, les matrices. Il anime (ou il compte le faire, avec lui, il est compliqué de savoir ce qui relève du passé, du présent ou du futur) un projet à visée mondiale dans lequel un groupe de personnes analyse les travaux des professeurs du Collège de France pour les confronter à l’affaire du financement que nous recevons de Total.
– C’est bon, Christophe. Le petit prof, c’est toi. Tu nous montres tes histoires et on les lit, grand timide, il n’y a pas de souci. Mais ce n’était pas la peine de jaunir avec du thé tes reproductions des dessins de la thèse de Charlotte. Qu’est-ce que tu peux être tordu, quand même. Je me demande si c’est vraiment bon qu’on ne rende compte à personne de ce qu’on fait ici. C’est cool, c’est sûr, mais là, tu dérives, Christophe. On ne nous paye pas pour ça.
Je ne répondis pas aux provocations amusées de Myriam.
– L’idée de textes sans auteur est ancienne, explique-t-il. Il l’a eue en étudiant El libro del Buen Amor, un texte espagnol du XIVème siècle et les sagas islandaises. Les dernières pages du bouquin espagnol nous invitent à prolonger le livre. Les sagas, elles, n’ont pas d’auteur clairement identifié.
– Et quand est-ce qu’il t’a raconté tout ça, s’il te plaît ?, se méfia Myriam.
– Le petit prof a prédit notre conversation et me l’a transmise. Je lui ai écrit pour lui proposer qu’on se parle au téléphone. Il m’a répondu aimablement, en me disant qu’on s’était déjà tout dit.
– Carrément…, dit Charlotte.
– Je vois, fit Myriam, pas vraiment convaincue.
Le « petit prof », avait été enseignant en France. Il exerce maintenant en Belgique et en Islande. Il anime des projets participatifs de science et de journalisme dans ces deux pays. L’été, il est guide en Islande. Il a négocié son départ de l’Education Nationale. Il était sous le coup d’une procédure disciplinaire après qu’il avait mis en cause la néo-laïcité et qu’il s’en est pris à l’enseignement du conflit israélo-palestinien. Il a eu maille à partir avec des groupes colombiens aussi, apparemment.
– Laisse tomber, Christophe, vraiment. Qu’est-ce que cela peut faire qui est ce gars ? On s’en fout qu’il soit le justicier masqué ou pas. Il faut reconnaître que lui et ses copains superhéros de Marvel ont raison, même s’ils se la racontent, faut arrêter de tourner autour du pot. On ne peut pas ne rien faire, c’est simple.
Nous étions d’accord tous les trois.
*
Quelques jours après, nous saisissions le référent déontologie du Collège de France, notre collègue Philippe Descola, anthropologue, comme nous :
Monsieur le référent déontologie,
Cher Collègue,
Cher Philippe,
Nous souhaitons t’exprimer notre préoccupation au sujet du financement par TotalEnergies de notre institution.
Nous avons appris qu’un enseignant, un certain Nowenstein, travaille sur le sujet avec ses étudiants. Les faits qu’il expose sont, pour le moins, problématiques. Nous comprenons, par ailleurs, que ce monsieur est très déterminé et qu’il entend proposer à des établissements étrangers de travailler sur le dossier. La réputation du Collège de France et celle de ces chercheurs risque d’être entachée si notre situation se perpétue.
Pour l’heure, Revue XXI, le 20 heures de France 2 et l’observatoire des multinationales ont repris les documents publiés par cet enseignant. Tu peux consulter son dossier à cette adresse : Collège de France et Total, un mécénat qui interroge.
Nous ajoutons un élément étrange : nous avons reçu un courrier physique qui se présente comme un objet venant d’un univers parallèle et qui nous enjoint à agir pour mettre un terme à notre collaboration avec TotalEnergies. Nous joignons cette curiosité à notre message.
Cordialement,
Christophe Bosquet, Charlotte Höskuldsdóttir, Myriam De Hita.
Nous avions à peine envoyé notre message, que nous en recevions un autre, issu d’un groupe de collègues qui s’inquiétaient aussi de la situation. Ils ne semblaient pas avoir été contactés par les justiciers, comme nous les appelions. Ils s’étaient mobilisés après avoir lu un article de Stéphane Foucart, du Monde. Ils s’étaient rapprochés de la CGT, car ils estimaient que protéger la recherche publique des influences de sociétés telles que Total faisait partie de la défense des intérêts de la profession.
*
Je reçus un nouveau courrier : les Justiciers lançaient un concours d’écriture : des récits courts, de moins de 20.000 mots. Ils devaient être en rapport avec le financement par TotalEnergies du Collège de France. Il y aura deux catégories : jeunesse et adultes. Des ateliers d’accompagnement étaient proposés dans différentes villes dans lesquels de l’aide était proposée. On me demandait, gentiment, de participer aux ateliers. Ma fonction serait d’expliquer aux participants le fonctionnement du Collège de France et le travail du chercheur. Le premier atelier aurait lieu à Lille.
Cher Monsieur,
Nous revenons vers vous pour vous annoncer que nous mettons en place un concours d’écriture portant sur le financement du Collège de France par TotalEnergies.
Des ateliers seront mis en place qui auront pour but d’accompagner et de renseigner les participants au concours. Nous aimerions que vous preniez part à ces ateliers. Nous n’y serons pas, bien entendu, car notre arrivée dans votre univers doit encore attendre, mais certains de nos êtres incarnés nous représenteront discrètement.
Nous joignons à ce message les bases du concours.
Cordialement,
Le Collectif Tlön
Depuis, plus rien. Plus rien directement, à tout le moins, puisque le récits sur le financement par TotalEnergies du Collège de France prolifèrent.
Et une publication récente dans le blog du petit prof, un viatique pour naviguer sur son site qui m’inquiète et dont je reproduis un extrait :
On trouve dans ce blog l’hypothèse que les textes de non-fiction qu’il contient ont pour vocation d’être intégrés dans des textes de fiction. Dans certaines versions extrêmes de cette hypothèse (extrêmes et, je dirais, arbitraires), les textes de non-fiction n’ont été conçus que pour être intégrés dans de la fiction. La non-fiction ne serait qu’une antichambre de la fiction, les textes de non-fiction ne devraient leur condition qu’à la situation d’attente dans laquelle ils se trouvent4.
*
- Lévi-Strauss est un être prolongé. Les êtres prolongés sont des personnes remarquables dont on a, comme le nom qui les désigne l’indique, prolongé l’existence. Leur autorité morale est respectée. Les êtres prolongés ne sont pas figés dans le temps, puisqu’ils continuent à évoluer avec la société dans laquelle ils « vivent ». Lévi-Strauss habite en vous. ↩︎
- https://www.mediapart.fr/journal/international/031225/lobbying-bruxelles-la-strategie-secrete-des-geants-de-l-industrie-contre-le-devoir-de-vigilance ↩︎
- https://www.somo.nl/the-secretive-cabal-of-us-polluters-that-is-rewriting-the-eus-human-rights-and-climate-law/ ↩︎
- ↩︎
Hjalmar Jonsson, Reykjavik, Islande
L’UE respecte-t-elle le RGPD lorsqu’elle met en scène les personnes migrantes qui racontent les mauvais traitements qu’elles ont connus ?
Sur les témoignages que l’UE diffuse, le RGPD est-il respecté ? Le RGPD est le Règlement Général sur la Protection des Données. L’UE respecte-t-elle les exigences du RGPD lorsqu’elle diffuse des témoignages de personnes migrantes ? Ces dernières ont-elles donné leur consentement libre, informé et éclairé à la diffusion de leur témoignage ?
La question peut paraître baroque lorsque l’on parle de personnes ayant connu l’enfer des camps libyens, mais elle est importante parce qu’elle permet de faire entrer un peu de lumière sur ces témoignages et poser la question de leur légitimité en des termes que l’UE a du mal à esquiver.
Chacun comprend en effet qu’il est choquant que l’UE s’approprie les témoignages de personnes ayant potentiellement été victimes de crimes commis par des groupes que ladite UE finance. Mais l’appropriation de ces témoignages est présentée efficacement comme devant servir une cause humanitaire honorable, qui serait d’informer les migrants potentiels des dangers de la route. Le travail de Hjalmar consiste à poser le problème en des termes techniques : les personnes dont les témoignages sont diffusés ont-elles consenti librement à ce qu’ils le soient ?
Le dossier de Hjalmar contient l’inévitable partie dans laquelle le président Desmarais aborde le sujet, une présentation du RGPD, une description de la façon dont les témoignages sont recueillis et une description des procédures de transparence qui permettent aux citoyens de demander communication de documents de l’institution. Hjalmar doit imaginer une stratégie destiné à obtenir des documents portant sur la manière dont les témoignages des personnes migrantes sont obtenus et utilisés.
Ce que Hjalmar sait, c’est que ces témoignages sont obtenus à Malte ou en Libye. D’après ses informations, les personnes interrogées signent un document en vertu duquel elles cèdent les droits sur l’utilisation de leurs témoignages. Ces témoignages vont alimenter l’un ou l’autre des deux circuits suivants : le circuit des vidéos estampillés UE et le circuit des vidéos non estampillés UE, mais financées par cette dernière. Le dossier de Hjalmar porte sur les vidéos non estampillées, non signées, celles que les spécialistes appellent unbranded, c’est-à-dire, sans la « marque » UE.
Hjalmar a préparé un ensemble de courriers pour demander communication de documents qui, pense-t-il, établiront que l’UE ne respecte pas le RGPD lorsqu’elle utilise les témoignages des personnes migrantes. Mais une question l’obsède depuis qu’il a travaillé sur le sujet : qui est l’auteur de ces messages ? Relèvent-ils de la fiction ? L’UE mélange fait et fiction, comme s’il était indifférent ou acceptable de brouiller une telle frontière. Hjalmar voudrait trouver le moyen d’attaquer, sur le plan du droit, une démarche qui lui semble inacceptable.
Après une nuit de sommeil agité, il a décidé d’écrire à des députés européens sur le sujet et de rendre publics ses courriers.
Courrier de Hjalmar
Madame la députée,
L’Union européenne finance les garde-côtes libyens. Elle leur transmet les coordonnées géographiques des embarcations par lesquels des personnes migrantes cherchent à rejoindre l’Europe. Les garde-côtes libyens sont indistinguables des milices libyennes, qui soumettent fréquemment les personnes migrantes qu’elles capturent à des traitements inhumains abondamment attestés par des rapports incontestables. La jurisprudence Lafarge établit que le fait de verser de l’argent à des groupes terroristes, quand bien même on n’aurait pas eu la volonté de contribuer à financer des actes terroristes, suffit à constituer la complicité avec lesdits actes dès lors que l’on savait à quoi les sommes versées étaient susceptibles d’être employées. Même s’ils comprennent bien qu’une décision en matière pénale ne se transpose pas de manière mécanique au cas d’espèce, même s’ils n’ignorent pas que des décisions critiquables de la justice européenne tendent à exonérer l’UE, nombreux sont les Européens qui éprouvent honte et colère de se voir associés par une complicité probable à des actes qui relèvent très probablement de crimes contre l’humanité. La Cour de justice dit le Droit ; elle n’empêche le député de dire le Juste. Si la Loi rend légal l’odieux, c’est que la Loi doit changer. Œuvrer pour que cela advienne est bien la mission de la députée que vous êtes.
Mais, madame, cette complicité probable se double d’un fait moins connu, dont je souhaite vous avertir : l’UE finance des vidéos non signées dans lesquelles elle utilise des témoignages des personnes victimes des milices libyennes pour tenter de décourager les personnes qui le souhaiteraient de migrer illégalement vers l’Europe. L’UE, donc, donne à voir la souffrance qu’elle cause. Elle le fait tout en se cachant derrière les diffuseurs finaux pour occulter qu’elle est à l’origine des vidéos. J’ajoute que les témoignages sont recueillis dans des conditions qui conduisent à douter le consentement des personnes qui racontent leurs souffrances soit libre, informé et éclairé et que ces témoignages sont édités pour qu’ils correspondent au mieux aux objectifs de dissuasion qu’on attend de leur diffusion : des techniques de ciblage comparables à celles documentées dans d’autres campagnes de dissuasion, qui sélectionnent celles dont l’impact est présumé être le plus grand sont employées.
Qui est l’auteur de ces vidéos ? L’UE, qui paye ceux qui commettent les crimes dont les victimes témoignent ? Les milices, qui commettent les crimes ? Les victimes, qui témoignent ? Les officines, les agences ou les entreprises qui occultent le nom de l’UE et en assument la paternité ? L’UE peut-elle financer la diffusion de la souffrance qu’elle produit ?
Mais ce n’est pas tout, Madame la députée, car, ici, l’obscène se double de l’absurde administratif. Des études sérieuses montrent que contrairement à ce que l’UE escompte, ces vidéos ne modifient pas le comportement de celles et ceux qui veulent atteindre l’Europe. Ces vidéos ne leur apprennent rien ; ils et elles sont au courant des dangers auxquels ils s’exposent. S’ils partent, s’ils s’exposent aux dangers de la migration illégale, ce n’est pas, comme tant de documents produits par l’UE l’affirment, parce qu’ils sont mal informés. L’argent du contribuable européen semble ici se déverser dans une économie qui tire profit de la souffrance sans que les buts affichés soient atteints. Inertie bureaucratique ? Indifférence ? Nécessité de donner une apparence d’utilité à ce pour quoi on est payé ?
Notons que d’autres messages remplissent sans doute plus efficacement l’objectif de dissuasion que veut atteindre l’UE : ce sont ceux que les personnes capturées par les milices envoient à leurs proches. Ces messages décrivent la terreur et l’effroi des victimes ; ils servent souvent à transmettre des demandes de rançon adressées à leurs proches. Ils sont plus convaincants que les vidéos que l’UE finance. La même question lancinante revient sans cesse dans mon esprit : qui est l’auteur de ces messages : les victimes, les milices payées par l’UE, l’UE ?
Je fais l’hypothèse que ces vidéos à la fois sordides et absurdes s’expliquent par la nécessité de l’UE de présenter les personnes migrantes comme étant des irresponsables qui causent leur propre malheur et par la nécessité de l’UE de se dédouaner. En finançant et en diffusant ces vidéos, l’UE esquive et occulte sa propre et accablante responsabilité et, monstrueusement, se donne à voir à elle-même comme agissant pour sauver ceux dont elle cause la perte.
Je vous demande d’agir, Madame la députée, pour que nous soit épargné la honte de savoir que nos impôts nous rendent complices de tant de crimes et enrichissent des acteurs qui instrumentalisent la souffrance humaine à leur profit. Vous trouverez en annexe (ANNEXE I) des propositions d’action. Dans une autre annexe (ANNEXE II), vous trouverez une bibliographie synthétique qui permet d’étayer le contenu de cette lettre.
Notes
- Quelques semaines après l’épreuve, Laurette apprit que des étudiants de différentes disciplines des universités de Reykjavik, Bruxelles, Philadelphie et Séville avaient travaillé sur des sujets analogues. Il y avait des étudiants de droit, comme elle, mais aussi d’autres disciplines. Ceux de Bruxelles reconstituaient la pièce de théâtre et avaient l’intention de la jouer. Le vertige qui la saisit à nouveau eut cette fois-ci quelque chose de nauséeux ; la jeune femme eut l’impression désagréable de faire partie d’un vaste organisme sans épiderme. Petite, son père lui avait parlé de ce qu’il appelait les super-organismes, ces structures qui, comme les fourmilières, pouvaient être regardées comme des organismes sans épiderme dont les individus seraient les cellules. ↩︎
- Nous avons pu retrouver la liste que Laurette a constituée. Nous ne disposons pas cependant de la totalité des documents qui lui ont été fournis. Nous n’avons pas pu nous procurer l’article (le numéro 1 de la liste). Quant à la pièce de théâtre, elle nous est parvenue, mais comme il arrive souvent avec les documents de Timburbrou, elle est instable et résiste à la copie. Les documents du dossier de Laurette que nous mettons à la disposition du lecteur se trouvent en annexe (ANNEXE). ↩︎
- Voir Des historiens soulignent l’emploi « systématique » de la torture par l’armée française en Algérie, Le Monde du 2 décembre 2000. Voir aussi Sylvie Thénault, Une drôle de justice; Les magistrats dans la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, 2017, 338 p., note 20, La pérennisation du système. qui donne les références du document : circulaire interministérielle du 3 août 1955, AN, BB18 4227* (Je suis incapable d’expliquer la précision de cette note. Elles se présenta à mon esprit parfaitement rédigée. YW). ↩︎
- La présence de monseigneur Demetrio Fernandez au sein du Dicastère pour les causes des saints n’est peut-être pas étrangère à cette audace. Demetrio Fernandez pense que l’Unesco a programmé que la moitié de la population mondiale serait homosexuelle en 2030 . ↩︎