Ce texte est en cours d’écriture.
Monsieur le Président Sarkozy,
Le texte que je joins à ce courrier est né d’une perplexité : on poursuit, à juste titre, Sarkozy pour ses liens avec Kadhafi (vous avez été condamné en première instance pour association de malfaiteurs, mais vous avez fait appel et vous êtes donc présumé innocent), mais on épargne celles et ceux qui se rendent complices des milices libyennes qui commettent des crimes contre l’humanité. Pourtant, vous, monsieur Sarkozy, vous n’avez jamais payé pour que des crimes soient commis. On vous reproche d’avoir reçu de l’argent d’un régime terroriste, responsable notamment de la mort de 54 Français. L’argent que vous auriez reçu est de l’argent sale et, pour ainsi dire, tâché de sang. Mais ce sang, vous n’avez pas payé pour qu’il soit versé. Les actes de l’Union européenne paraissent, quant à eux, incommensurablement plus graves. Lorsque l’Union européenne (et, par conséquent, la France), finance, pour qu’elles protègent nos frontières, les milices libyennes qui kidnappent, torturent, violent et tuent, elle se rend complice de leurs crimes. D’un côté, on voit le crime de celui qui aurait reçu l’argent d’un criminel pour gagner une élection et, de l’autre, on ne voit pas le crime de celui qui paye un criminel qui commet des crimes. Le criminel est-il différent ? Pas tant que cela : la collaboration avec la Libye de Khadafi a commencé au milieu des années 2000 ; elle s’est poursuivie après la mort du Guide. Les noms changent, les politiques restent. L’Etat libyen ou la fiction (bien pratique) de l’Etat libyen perdure .
Je me suis demandé ce qu’il se serait passé si vous aviez adopté une défense de rupture : « Oserez-vous me condamner pour mes compromissions supposées avec Kadhafi, alors que vous regardez ailleurs quand la France paye par l’entremise de l’UE les milices libyennes ? ». Ce n’est pas le choix que vous avez fait, on le sait. Mais j’ai imaginé un président, Desmarais, qui, dans des circonstances assez proches des vôtres, aurait adopté une telle défense de rupture.
Desmarais n’est donc pas Sarkozy. Mais Sarkozy pourrait devenir Desmarais. Je voudrais vous inviter à devenir Desmarais. Tel est le but de ce courrier.
J’ai situé Desmarais dans un univers parallèle au nôtre. Dans cet univers, des étudiants inventent une pièce de théâtre dans laquelle Desmarais adopte la défense de rupture dont je parlais plus haut. Desmarais, le président Desmarais, informé de l’existence de la pièce, décide de se montrer à la hauteur de celui qu’il est dans cette pièce et devient le Desmarais fictionnel. A l’aide des étudiants et avec ses co-détenus de la Santé, Desmarais monte la pièce et, autorisé, avec la troupe des détenus, à la représenter à l’extérieur de la prison, il rencontre un grand succès. Desmarais publie alors un livre dans lequel il raconte, minutieusement et avec sincérité, sa vie politique. Desmarais dit tout de ses liens avec Kadhafi.
Je dois préciser que, dans mon récit, la pièce n’est pas entièrement écrite. La pièce définitive est écrite par Desmarais et ses co-détenus. Ceci est, cependant, un détail sans importance pour ce courrier.
Je dois indiquer aussi que c’est dans l’exercice de mes fonctions d’enseignant que j’ai écrit le texte que vous trouvez plus bas. Permettez-moi de m’en expliquer.
Je suis enseignant d’espagnol dans un lycée lillois et je travaille régulièrement sur un texte de Borges intitulé Tema del traidor y del héroe. Je m’efforce de montrer à mes élèves que la littérature peut nous aider à penser le monde et ce texte permet souvent d’en faire la démonstration, ne serait-ce qu’en raison de son incipit, qui lui confère une valeur universelle : l’histoire aurait pu se dérouler en des temps et des lieux différents, nous dit la voix narrative. Dans une sorte de veille permanente, je cherche, dans la vie sociale d’aujourd’hui, des situations qui me semblent en rapport avec le texte de Borges afin d’inviter mes élèves à les confronter avec le récit étudié. Dans ce texte, Kilpatrick, qui a trahi ses compagnons qui luttent pour l’indépendance de l’Irlande, accepte le plan de Nolan, qui fera de l’exécution du leader de l’indépendance le point de départ de l’insurrection. Le traître devient un héros. Le traître aurait pu fuir. Il renonce à le faire et se sacrifie. Il devient le héros qu’il n’a jamais cessé d’être aux yeux de son peuple, qui ne saura pas qu’il fut aussi un traître. Nolan a offert à son ami la possibilité de la rédemption et celle du sacrifice.
Avec solennité, vous avez déclaré devant la Cour d’appel de Paris : « Je n’ai pas trahi la confiance des Français ». Il se pourrait que le jugement qui sera prononcé au mois de novembre 2026 soit tel qu’il vienne heurter ou contredire votre déclaration. Dans ces conditions, pourriez-vous devenir un héros en dévoilant toute la vérité ? C’est le choix que fait Desmarais.
Un autre texte de Borges est venu inévitablement à mon esprit : Historia del guerrero y la cautiva. Dans ce texte, Droctulft, guerrier lombard qui assiège Ravenne, ébloui par beauté et la complexité de la ville, abandonne les siens et se joint aux défenseurs. Le bouleversement que supposait pour Desmarais le fait d’embrasser une défense de rupture était une conversion comparable à celle du barbare qui, chez Borges, embrasse la civilisation. Droctulft serait-il devenu un saint ? Avec la démesure que la fiction autorise, je me suis demandé : Desmarais, converti, serait-il devenu un saint ?
Trop souvent, on croit que l’Eglise catholique ne produit plus de saints ou qu’il faut des siècles pour qu’elle en produise un. S’il est vrai qu’il a fallu 833 ans pour que Hildegarde de Bingen soit canonisée, il ne faut pas oublier que Jean-Paul II expédia l’affaire, si je puis dire, en 9 ans. Mais le cas qui m’intéressait en est un autre : celui de Robert Schuman, qui, sans atteindre la célérité de Jean-Paul II, n’en avance pas moins d’un pas tout à fait honorable : ses vertus héroïques ont été reconnues, si bien que du serviteur de Dieu qu’il était, il est passé au grade de vénérable.
Garde des Sceaux, Robert Schuman, participa à un complot tendant à empêcher les victimes ou les proches des crimes commis par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, de porter ces derniers à la connaissance des autorités judiciaires. Si quelqu’un qui a contribué à faire taire les cris de ceux qu’on torturait, à rendre invisibles les plaintes de ceux qu’on faisait disparaître ou de leurs proches peut être canonisé, pourquoi pas Desmarais qui, lui, n’avait pas de sang sur les mains ?
La défense de Desmarais se déploierait aussi en dehors des prétoires. A la défense de rupture s’ajouterait la demande de canonisation. Cette dernière, bien entendu, devrait être portée par d’autres que lui. L’une des questions que je me suis posées, du reste, concerne la difficulté psychologique pour Desmarais d’embrasser la vérité, de se « convertir » : il fallait trouver permettre à son entourage et à celles et ceux qui avaient cru en lui de trouver un nouvel équilibre. Œuvrer à la canonisation de Desmarais (commencer, à tout le moins, à la préparer pour qu’elle soit prête le jour de sa mort) pouvait y contribuer.
Lorsque je prépare mes cours, je m’efforce de faire moi-même les exercices que je propose à mes élèves. Le texte que vous trouvez plus bas est celui que, élève, j’aurais écrit si mon professeur m’avait demandé de trouver une situation qui pourrait illustrer les problématiques posées par Tema del traidor y del héroe et d’imaginer une fiction inspirée de la confrontation du texte de l’écrivain argentin avec le fait que j’aurais choisi.
Je mesure, monsieur le Président, toute la difficulté qu’il y aurait pour vous à devenir Desmarais. Pour vous y aider, pour essayer de vous y contraindre, j’envisage de lancer une pétition qui serait intitulée : « Devenez Desmarais, monsieur le Président ! ». Vous serez, bien entendu, le premier informé de sa publication.
Veuillez noter, monsieur le Président, que les devoirs que je donne à mes élèves ont vocation à être poursuivis tout au long de l’existence de ces derniers. Il en va de même des enquêtes publiques participatives que je mets en place, qui n’ont de limite dans le temps. Je vous dis ceci pour vous indiquer que le texte ci-après, qui, comme je l’ai indiqué plus haut, a pour point de départ l’exigence déontologique d’exécuter moi-même les exercices que je donne à mes élèves, a aussi vocation à être poursuivi et remodelé. La suite que vous donnerez à ce courrier ne manquera pas d’influencer la manière dont Desmarais évoluera, c’est inévitable.
Bien à vous,
Sebastian Nowenstein, professeur agrégé, lycée Gaston Berger.
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La conversion de Stanislas Desmarais
En mars 2032 a eu lieu le procès en appel de l’ex-président Stanislas Desmarais, poursuivi pour des faits de corruption, d’association de malfaiteurs, d’abus de pouvoir, de trafic d’influence, de corruption d’agent étranger, de subornation de témoin, de recel de subornation de témoin, d’escroquerie au jugement. Au centre du procès se trouve supposé financement libyen de sa campagne pour l’élection présidentielle, qui a valu à l’ancien président une condamnation pour association de malfaiteurs.
Une expérience a été mise en place par un groupe d’enseignants qui ont voulu faire de cette affaire l’objet d’un travail pluridisciplinaire. Des étudiants de disciplines différentes ont travaillé à partir de dossiers individualisés qui, tous, contenaient des extraits d’une pièce de théâtre qui aurait été jouée dans un monde parallèle et dans laquelle le président Desmarais avouait sa culpabilité. Les épreuves duraient sept heures ; elles se sont toutes déroulées en même temps et dans plusieurs pays. Une quinzaine d’universités des cinq continents ont pris part à l’initiative. Leurs universités ont ponctuellement dérogé, pour les besoins de l’épreuve, aux évaluations habituelles. Les épreuves avaient un poids considérable sur la note finale des candidats, ce qui faisait partie du protocole et avait pour objet de garantir l’investissement des participants. D’aucuns ont estimé la démarche déontologiquement douteuse, mais les comités d’éthique l’ont acceptée. Les participants à l’expérience étaient volontaires et, s’ils l’avaient souhaité, ils auraient pu être évalués de manière traditionnelle.
Ces jeunes personnes se sont ensuite rencontré.es et ont partagé leurs regards sur l’affaire (ou les affaires) Desmarais, mais aussi sur l’expérience qu’elles avaient vécue. Une rencontre a pu ensuite être mise en place avec l’ancien président à la prison de la Santé à laquelle ont pris part des étudiants français, belges et espagnols. De cet échange est née une pièce de théâtre à laquelle les co-détenus de l’ancien président ont contribué, en participant tant à son écriture qu’à sa mise en scène.
On le sait, le président Desmarais, voulant se montrer à la hauteur de celui qu’il était dans la pièce, a accepté de dire toute la vérité dans un ouvrage paru récemment. Il le déclare lui-même : la question de la sincérité de sa conversion est sans importance, puisque, ce qui compte, n’est pas la pureté de ses intentions, mais les faits qu’il a dévoilés : « On me dit cynique. Soit. J’aurais menti par cynisme ; je dirais la vérité, maintenant, par cynisme. Peu importe, car les raisons de ma conversion ou celles de mes intentions sont sans importance. Je ne demande pas que la haine que j’ai suscitée cesse. Elle était justifiée. Elle doit demeurer et être un avertissement. Agir comme je l’ai fait doit avoir un coût et ce coût doit être élevé ». Observons cependant que, dans la pièce, le président semble suggérer que ses aveux pourraient être opportunistes : se pensant déjà condamné, constatant l’accumulation d’indices graves contre la thèse de son innocence, il aurait endossé le récit de sa culpabilité pour qu’il ne soit pas celui d’une défaite, mais celui d’une victoire. Il ne serait pas condamné. Il se condamnerait lui-même, bien qu’innocent, et, ce faisant, il mettrait en évidence la politique criminelle de l’UE, qui remettait des migrants aux milices libyennes. S’accuser de cynisme, se dire coupable alors que l’on se croit innocent est une forme extrême de modestie. Ou d’orgueil.
Il y a eu ainsi deux pièces de théâtre : la première, dont ne furent écrits que quelques fragments, qui ne fut jamais jouée, fut conçue uniquement pour amorcer le travail des étudiants ; elle est un simple outil pédagogique. La seconde fut rédigée et jouée à La Santé, puis connut un succès considérable lorsqu’elle franchit les murs de cette prison, qui, rappelons-le, fut la première à accueillir un ancien président français qui y dormit, du moins le prétendit-il, la tête haute, ce qui doit être inconfortable. Nous pensons que la conversion d’un politicien sans scrupules en un contempteur de l’hypocrisie de celles et ceux qui, tout en se réclamant de valeurs élevées, n’hésitent pas à les bafouer est quelque chose de plus singulier, de plus unique que le fait de voir un ancien président dormir en prison. Que cette transformation se soit faite à l’occasion de l’écriture d’une pièce ajoute une dimension étrange ou baroque au destin extraordinaire de monsieur Desmarais.
Merci à Laurette, à Gustavo et à tant d’autres d’avoir partagé avec nous leurs expériences. Sans elles, sans eux, ce récit n’aurait jamais existé. Leur regard porte un éclairage désormais indispensable sur la conversion de Desmarais, qu’ils ont produite autant qu’observée.
Estrato Naranjo, professeur à l’université d’Asunción, Paraguay, qui est à l’origine de l’initiative, a dévoilé récemment qu’au moment de la conception du projet, il y a eu des divergences sur l’opportunité de faire appel à un pseudonyme pour ne pas désigner le président Desmarais par son vrai nom.
Estrato Naranjo :
Pour des raisons légales autant que méthodologiques, qui paraissent, avec le recul, étonnantes et heureuses, nous avons décidé de travailler non à partir des faits eux-mêmes, mais à partir du compte-rendu d’une pièce de théâtre jouée dans un univers parallèle dans laquelle le président Desmarais opte pour une défense de rupture. Il me paraissait approprié de rester dans cette logique et de donner au président Desmarais un pseudonyme. Des collègues s’y sont opposés et m’ont convaincu. Ils ont expliqué que donner un pseudonyme pour occulter l’identité du premier président de la République française à dormir en prison était absurde ou grotesque. Ils affirmaient aussi que le fait de savoir si la fiction pouvait s’emparer du réel ou si on pouvait traiter le réel avec les outils de la fiction devait faire partie de la démarche. Je me suis rendu à leurs arguments. Ce que nous ignorions, évidemment, c’était que le président Desmarais allait rentrer dans la fiction pour se changer, pour se réinventer. Je crois que si nous avions choisi un pseudonyme, il ne l’aurait pas fait, tout simplement parce que notre expérience ne serait jamais arrivée à ses oreilles.
Merci à Marta Jiménez qui a su recueillir et restituer la parole des participants. Ces derniers ont relu le travail de Marta et l’ont parfois modifié. Ils en sont les auteurs autant qu’elle.
Combien d’étudiants ont pris part à l’expérience ? Estrato Naranjo ne sait pas le dire avec certitude, mais il ajoute que cela a peu d’importance maintenant, car l’expérience, qui n’est plus une épreuve universitaire, s’étend et se poursuit. Des sujets nouveaux sont proposés et l’écriture de la pièce se renouvelle sans cesse. Bientôt, murmure-t-il en regardant au large, dans la ville bretonne dans laquelle nous le rencontrons, les responsables des crimes commis par les milices libyennes financées par l’Europe seront jugés. Il se reprend : Cela n’a jamais été notre objectif, mais c’est inévitable.
Témoignages des étudiants ayant participé à l’exercice
Note du 24 mars 2032.
Nous constatons la disparition de nombre de témoignages. Seuls trois demeurent. Les autres doivent être reconstitués. Nous invitons les lecteurs à s’y employer, à publier leur travail et à nous le communiquer. Pour notre, part nous publierons ceux que nous regarderons comme ayant dû exister. Le lecteur reconnaîtra ces témoignages grâce à la mention « témoignage reconstitué » ou « témoignage secondaire ».
Notez que faire appel au lecteur pour qu’il poursuive l’écriture du livre qu’il lit est une tradition ancienne dont l’exemple le plus connu mais pas unique est El libro del buen amor, dont la composition remonte au XIVème siècle.
Mais celui qui doit mettre un point final à ce récit, c’est vous, Président Desmarais.
Laurette Ontelek, L’enclave, France
« Je suis coupable » : l’étrange pièce que jouent les étudiants de l’ULB.
Laurette lut l’extrait de la pièce qu’elle avait sous les yeux. Elle mit du temps à comprendre qu’il s’agissait d’un extrait d’une pièce de théâtre.
Le président Stanislas Desmarais s’adresse au tribunal et au ministère public. Il parle avec véhémence, en martelant ses mots :
« Comment osez-vous ? » « Comment osez-vous ? »
“On me dit que j’ai utilisé de l’argent sale, mais ai-je payé des gens pour commettre des crimes. J’aurais utilisé de l’argent sale pour gagner des élections. Mais l’Europe (c’est-à-dire, les États qui la composent) finance des crimes des milices libyennes avec de l’argent public. Sans cet argent, sans les bateaux que nous finançons ou que nous leur donnons, ces milices n’iraient pas enlever en mer les migrants pour les réduire en esclavage, les torturer, les violer et rançonner leurs familles. Sans cet argent, Béloko Zoungoula, dont je demanderai qu’on entendra la voix dans cette enceinte, n’aurait pas été frappé comme il le fut, et il n’aurait pas vu sa compagne Bélia, dont le prénom signifie la force de vivre, mourir dans ses bras après avoir été salie par un groupe de ces bourreaux, que nous formons au respect des droits humains. Sans cet argent, le chalutier à bord duquel il avait pris place n’aurait pas été intercepté par un bateau donné par l’Italie grâce aux coordonnées transmises par une compagnie privée payée par Frontex.
Oserez-vous me condamner alors que les responsables de la politique migratoire européenne sont honorés ?
Oui, vous oserez, car la justice est comme la Vierge: il faut qu’elle paraisse de temps en temps, sinon le doute s’installe. La phrase, bien sûr, est d’Audiard.
Oui, vous oserez, et je m’en félicite, madame la présidente. Si la justice se déshonore en regardant ailleurs quand nous finançons les crimes des milices libyennes, elle s’honore en me poursuivant.”
Laurette leva les yeux et regarda l’enseignant qui avait l’air de s’ennuyer. L’épreuve allait durer sept heures. Il fallait répondre à une série de questions emboîtées : L’enseignant pouvait-il donner un tel sujet d’examen ? L’auteur du texte pouvait-il être poursuivi par Desmarais ? Les étudiants de Timburbrou, dont le droit est le même que le nôtre, pouvaient-ils jouer une telle pièce et mettre dans la bouche de monsieur Desmarais des propos qu’il n’avait jamais tenus ? Mais, surtout : la justice pouvait-elle condamner Desmarais et épargner les responsables de la politique européenne qui faisait appel aux milices libyennes ?
Laurette se rappela les conseils tant de fois entendus. Il fallait cartographier soigneusement le dossier. Depuis quelque temps, les sujets des examens étaient comme celui-ci, ils contenaient toujours de la fiction et ds structures emboîtées, afin d’empêcher les étudiants de répondre en faisant faire le travail par une IA. Ces dernières, en effet, étaient spécialement malhabiles à naviguer dans ces structures emboîtées et à distinguer réalité et fiction, alors que les humains, eux, y arrivaient aisément. Enfin, aisément, se dit Laurette, pas tant que ça. Elle n’était pas la seule, du reste, à avoir du mal avec ce genre d’exercice. Sa génération avait été éduquée par des IA, qui, apparemment, ne comprennent rien à la frontière entre fait et fiction. Ses enseignants, eux, avaient grandi en adulant un obscur écrivain argentin qui aimait beaucoup les histoires emboîtées comme des poupées russes. Ils se vengeaient comme ils pouvaient, ces profs, de leur incapacité, qui étonnait toujours autant Laurette, à avoir une relation apaisée avec leur IA.
Il y avait aussi un sujet différent par candidat. Rosalie, Laurette l’avait vu involontairement après s’être levée pour aller aux toilettes, devait rédiger un article pour la revue du Syndicat de la Magistrature qui abordait techniquement l’argumentation de l’accusé. Laurette éprouva, fugacement, une forme de vertige. Elle regarda l’enseignant et se sentit vaguement émue. Plus loin, Anne-Marie, Laurette ne le savait pas, travaillait sur une action contre l’Italie et l’UE d’une rescapée des camps libyens1.
Allez, Laurette, au travail, se dit-elle.
Le dossier contenait des témoignages de migrants. Ceux des femmes et des enfants étaient particulièrement insoutenables. Les avocats du président Desmarais, dans un deuxième extrait de la pièce qui constituait le dossier de Laurette, avaient appelé certains d’entre eux à la barre. Le président du tribunal, estimant que leur témoignage n’apportait rien à la compréhension de l’affaire, avait fait semblant de vouloir les écarter, mais, soutenus par l’opinion publique qui, quoi qu’en dise, influence la justice, les avocats eurent beau jeu de dénoncer une atteinte insupportable aux droits de la défense, qui put, donc, interroger les témoins à loisir.
Les avocats du président rappellent qu’il n’y a pas de preuve matérielle directe de la culpabilité de leur client, alors que la politique européenne tendant à faire capturer les migrants par les milices libyennes est reconnue officiellement : que d’efforts et de raisonnements plus ou moins rigoureux pour montrer la culpabilité de notre client, ironisent-ils, alors que vous avez sous les yeux, Madame la Présidente, des faits reconnus, des faits publics.
Le président Desmarais, toujours dans la pièce, fait mine de s’interroger ? : « L’article 40 du Code de procédure pénale, Madame la Présidente, quelqu’un va-t-il s’en servir dans le scandale, avéré, celui-là, du financement des milices libyennes ? Personne n’en a informé la procureure de la République ici présente, personne ne compte le faire ? M’entend-elle seulement ? Dormez-vous, madame la Procureure ? »
« J’ai accepté de l’argent, me dit-on, de quelqu’un qui avait fait tuer 54 Français, mais, en même temps, tout se passe comme si les Libyens et les migrants enlevés en mer n’existaient pas. »
Le président Desmarais fouille dans ses affaires et brandit une feuille. « J’ai ici, madame la Présidente, une liste des principaux rapports qui établissent l’horreur des camps libyens. » Et l’accusé d’égrener d’une voix terne sa liste :
- Rapport MANUL-HCDH, décembre 2018 — « Migrants and Refugees in Libya »
- Rapport de la Mission indépendante d’établissement des faits sur la Libye (Conseil des droits de l’homme, A/HRC/50/63), 2022
- Rapport de la Mission d’enquête indépendante de l’ONU, mars 2023
- Rapport MANUL-HCDH, février 2026
Une deuxième feuille apparaît entre les mains de l’ancien avocat. Vous pourriez aussi vouloir prendre connaissance de quelques rapports d’ONG qui nous accablent :
- Amnesty International, juillet 2021
- Human Rights Watch, Rapport mondial (annuel)
Enfin, vous voudrez bien verser au dossier ces six rapports qui fondent mon accusation de complicité à l’égard des autorités européennes (et italiennes). Vous me rappellerez sans doute que je suis l’accusé, pas le Procureur ? Eh bien, madame la Présidente, je me désigne, je me nomme, je m’institue Procureur. Je serai le Procureur des sans voix, de celles et ceux dont on sait les souffrances sans vouloir les voir. Puisque le procès qui leur rendrait justice n’a pas lieu, je ferai de votre tribunal l’enceinte qui les entendra. Ce sera ma défense. Je n’en ai pas d’autre.
Je devrais avoir honte de me défendre ainsi ? C’est indigne d’instrumentaliser la souffrance des gens pour esquiver ses responsabilités ? Peut-être, mais un autre moyen que ces cris soient entendus, je vous prie ? Est-ce de ma faute si le procès digne qui leur aurait rendu justice, celui que la Justice française se serait honorée d’avoir organisé, n’a jamais eu lieu ? Alors, ce sera pendant mon procès qu’on les entendra, pendant ce procès sale, le procès d’un homme qu’on accuse de corruption, de financement illégal de campagne électorale, etc. Elles méritaient mieux, ces victimes. Là-dessus, nous sommes d’accord. Et puis, je n’esquive pas, madame la Présidente. Je suis là devant vous. Ma condamnation était probable. Ma défense la rendra inévitable. Je ne me suis pas enfui. »
On se concentre, Laurette, on se concentre. Il faut cartographier le dossier, il faut être rigoureuse. Faisons une liste, une liste numérotée2.
- L’article ou le pseudo-article qui décrit la pièce de théâtre.
- La pièce de théâtre.
- Les textes de loi susceptibles de fournir le fondement des poursuites contre les responsables du financement par l’UE et par différents États des milices libyennes.
- L’article 40 du Code de procédure pénale.
- Un article du Monde décrivant les pratiques inhumaines des milices libyennes et les preuves de leur financement par l’UE et certains États.
- Une estimation du nombre de personnes capturées par les milices libyennes.
- Le nombre de personnes mortes dans des faits de terrorisme imputés à Abdallah Senoussi, militaire libyen et beau-frère de Kadhafi, au bénéfice duquel le dictateur libyen aurait financé la campagne électorale de monsieur Desmarais.
- Les principaux rapports établissant les mauvais traitements et les crimes dont les migrants sont les victimes en Libye.
- Les principaux documents permettant d’établir la responsabilité de l’UE et de pays européens (l’Italie, notamment) dans le financement des milices libyennes.
- Un article du Monde qui évoquait les poursuites contre le cimentier Lafarge qui établissait que la complicité naît nécessairement du fait que ladite entreprise savait que l’argent qu’elle versait à Daesh pouvait servir à commettre des attentats. Point n’était besoin de démontrer que l’entreprise souhaitait que les attentats soient commis.
Laurette ne se souvient pas de ce qu’elle répondit. On sait, cependant, que quelques jours après l’épreuve, elle saisit le procureur de la République des crimes commis par l’UE en Libye. Le procureur ne prit pas la peine de répondre à la saisine de l’étudiante et classé l’affaire sans suite.
Gustavo Rormal, Bruxelles, Belgique
Des aveux insincères ?
Le président Desmarais peut-il attaquer l’auteur de l’article qui rendait compte de la pièce jouée par les étudiants de l’ULT dans un univers parallèle au nôtre ?
Le dossier de Gustavo contenait le même article (ou le pseudo-article) de Hlaer que Laurette avait dans le sien, une présentation des rigid designators de Kripke, une présentation de la théorie des mondes possibles de Lewis, un certain nombre de dispositions légales portant sur la présomption d’innocence et le respect de la vie privée et quelques extraits de la pièce chroniquée par Hlaer.
Je n’y comprends rien. Telle est la réaction initiale de Gustavo. Mais l’épreuve est importante. Il faut que je comprenne. Il faut, en tout cas, que j’écrive quelque chose et, pour cela, il faut que je comprenne. En tout cas, il faut que je fasse semblant de comprendre et, pour cela, il faut que je me convainque que je comprends. Tout ça se bouscule dans ma tête. Je souffle. Je consulte les documents. Et très vite, je commence à comprendre (à me convaincre que je comprends). Il faut que je génère du texte avec assurance, exactement comme une IA. Un examen, c’est un dispositif que fait des candidats des IA, des algorithmes qui génèrent du discours qui parlent avec assurance de choses qu’ils ne comprennent pas.
La question est de savoir si le Desmarais de notre univers peut attaquer celui qui diffuse l’article qui rend compte dans notre monde de la représentation d’une pièce de théâtre se déroulant dans un univers parallèle et dans laquelle ledit Desmarais du monde parallèle reconnaît une culpabilité qu’il a toujours niée dans notre monde. Il faut ajouter que la diffusion de l’article intervient après que Desmarais (le vrai Desmarais, celui de notre monde) a été jugé coupable par la justice d’une partie des infractions dont il reconnaît la culpabilité dans la pièce, mais il faut tenir compte aussi qu’il a fait appel et qu’il doit être, dès lors, présumé innocent. Il l’est et le reste jusqu’à tant que la Cour d’appel ne se sera pas prononcée. Cette circonstance complexifie le dossier, mais est subalterne : la question centrale est de savoir si Desmarais peut ou non attaquer l’auteur d’un texte qui décrit quelque chose qui se passe dans un univers parallèle.
La première chose à faire, je me dis, c’est ne pas parler d’univers parallèles, mais de mondes possibles. Un monde possible est un monde différent du nôtre, mais possible. Un monde dans lequel le président Desmarais reconnaît sa culpabilité est un monde possible, de même qu’un monde dans lequel Desmarais n’est pas président de la République ou un monde dans lequel ni Desmarais ni ses collaborateurs ne se sont rendus en Libye Les mondes possibles sont tous ceux qui sont logiquement possibles. Un monde dans lequel les cercles sont carrés n’est pas un monde possible.
Gustavo s’arrête. Il regarde avec incrédulité le sujet. Je suis en train de me planter. C’est pas possible, on ne peut me demander ce genre de chose. Mais je me dis aussi que ce que je fais est la seule chose que je puisse faire du sujet qu’on m’a donné. Ce qu’on veut que je fasse, ce n’est certainement pas ce que je suis en train de de faire, mais ce qui est sûr, c’est que si j’essaye de deviner ce qu’on veut de moi, ce sera encore pire.
Je ne me souviens pas très bien de ce que j’ai écrit, mais je me rappelle que j’essayais d’articuler deux intuitions qui me semblaient contradictoires. D’un côté, on devait pouvoir dire : « Dans un monde possible, Desmarais s’avoue coupable ». De l’autre, je me disais que faire une pièce de théâtre dans laquelle Desmarais reconnaît sa culpabilité était problématique. J’ai compris ou j’ai cru comprendre que dans le premier cas, on avait un énoncé qui portait sur la logique, alors que, dans le deuxième, on parlait non d’une affirmation logique, mais d’une affirmation sur Desmarais lui-même.
Gustavo poursuit la lecture du dossier. Il a admis trop vite que Desmarais reconnaissait sa culpabilité :
« Coupable ? Oui, je le serai, puisque vous en avez décidé ainsi. Mais vous voulez savoir ce que j’en pense moi-même, madame la Présidente. C’est sans importance. Tout ce qui compte, c’est ce que je déclare ici. Le reste est mon affaire. J’ai besoin de me déclarer coupable pour pouvoir instrumentaliser les poursuites dont je fais l’objet et votre tribunal afin qu’on entende les migrants que nous livrons aux milices. Mon sort importe peu et, du reste, il était déjà scellé avant que cette audience ne commence. Au fond de moi, madame la Présidente ? Au fond de moi, vous n’en saurez rien. Récemment, un enseignant a écrit à la procureure de la République pour s’accuser d’apologie du terrorisme tout en s’estimant innocent. Il dénonçait par son geste l’inflation délirante (auxquelles mon action a contribué) des poursuites pour apologie du terrorisme. J’ai bien aimé, je dois vous le dire, même si cet enseignant, par ailleurs, je le trouve détestable. Analyse de la personnalité ? Oui, l’analyse de la personnalité de l’accusé est un moment important des procès. Mais qui est ici l’accusé, madame la Présidente ? Moi ? Non, madame la Présidente, vous vous méprenez. Je suis le Procureur. C’est la vôtre de personnalité que nous allons analyser. Ou celle de la procureure, ici présente. Car l’article 40, vous ne l’avez toujours pas mobilisé, me semble-t-il ? Alors, oui, je vous accuse. Voyons, madame la Présidente… : comment expliquer que vous vous obstiniez à ne pas saisir la Procureure ici présente de la complicité de crime contre l’humanité commis contre les migrants dont vous venez d’acquérir ici même la connaissance ? Comment vivez-vous la dissonance cognitive que vous mettez en place pour ne pas le faire ? Allez-vous expliquer à vos enfants ce soir pourquoi vous regardez ailleurs, pourquoi vos oreilles, soudain, se bouchent ? Il faut que vous répondiez, madame la Présidente. Il est important que nous soyons éclairés sur votre personnalité pour que nous puissions vous juger comme il faut.
Et pour ce qui est de la mienne, de personnalité, puisque vous insistez, eh bien, vous ne l’aurez pas. Je ne vais pas m’humilier, je ne vais pas chercher à vous apitoyer. Vous devrez vous contenter d’une déclaration qui est peut-être insincère : « je suis coupable ». Le spectacle peut reprendre, madame la Présidente.
Après avoir analysé, de manière quelque peu sommaire, certes, en raison de leur silence obstiné, la personnalité des inculpées ici présentes, nous allons en venir aux crimes qui vont nous occuper et à notre complicité dans leur commission, ceux dont les migrants sont les complices.
Peut-on maintenant passer aux choses sérieuses, madame la présidente ? Peut-on maintenant passer aux véritables crimes, à ceux que l’UE et les Etats qui la constituent commettent en livrant des êtres humains aux milices libyennes. »
Et alors, dit Gustavo, je me dis que Kripke, Lewis et les mondes parallèles ne sont qu’une distraction. Desmarais ne peut pas attaquer l’auteur parce que l’auteur fait de Desmarais une sorte de saint. Et que, pour pouvoir attaquer l’auteur, Desmarais doit dire qu’il n’est qu’un politicien cynique et que c’est le diffamer que de penser un seul instant qu’il pourrait se conduire aussi vertueusement que l’auteur l’imagine dans sa pièce.
Gustavo cherche un instant. Il sait que, dans son esprit, il y a une lecture qui peut l’aider. Il cherche. Un personnage littéraire qu’il pourrait citer dans sa dissertation. Il échoue. Tout ce qui se présente à son esprit, c’est un tango dans lequel un compadrito, un voyou des quartiers populaires se plaint que depuis qu’il est amoureux, il est tout changé et qu’il perd la réputation de dur-à-cuire qu’il avait acquise. Et puis, une stupide histoire qu’on lui lisait, enfant, dans laquelle la fille de la sorcière était une petite fille blonde aux joues roses qui s’efforçait d’expliquer à sa maman qu’elle, sa maman, était, au fond d’elle, quelqu’un de gentil. Gustavo se souvint un instant des présentatrices presque toutes blondes de la télévision d’un pays majoritairement indigène. Il se ressaisit. Non, il n’irait pas loin avec des tangos et des histoires de sorcières gentilles.
Et puis, tout d’un coup, Gustavo se dit qu’il a trouvé la solution. Le Desmarais devenu altruiste et désintéressé aurait attaqué l’auteur. Le vrai Desmarais ne l’aurait pas fait.
Gustavo comprend alors ce qu’on attend de lui. Il regarde l’heure. Oui, cela devrait aller. Il écrit alors la partie de la pièce qui manque dans son dossier :
Vous voulez savoir pourquoi j’ai attaqué en justice l’auteur de cette fameuse pièce qui me met en scène en train de faire à peu près ce que je fais ici. C’est très simple. Pour aider l’auteur. Pour le faire connaître. J’ai beaucoup d’amitié pour lui. (Hélas, je ne crois pas qu’il en ait pour moi. Je ne lui en veux pas : comment pourrait-on avoir de l’amitié à mon endroit ?).
Ecoutez, l’attaquer en justice, c’était quand-même la moindre des choses. Cet homme a changé ma vie. Il m’a offert un destin. Je suis ému, madame la présidente, quand je pense à lui. Permettez-moi de vous lire les premières lignes du courrier qu’il m’a adressé.
« Monsieur le Président Desmarais,
Il y a quelques années, alors que j’attendais mon train à la gare de Lille-Europe pour rentrer à Bruxelles, où j’habite, nos regards se sont croisés. Vous me tendîtes la main ; je la refusai. Vous étiez à mes yeux l’homme d’une liste invraisemblable de turpitudes.
Mais, si je vous écris aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour évoquer cet épisode que je n’ai pas oublié et que votre esprit a dû effacer au bout de quelques secondes.
Je vous écris pour vous inviter à devenir un autre homme. J’ai écrit une pièce dans laquelle vous instrumentalisez votre procès en appel pour accuser l’UE de complicité dans les crimes que les milices libyennes commettent contre les migrants qu’elles capturent.
Je vous écris pour vous proposer de devenir cet homme que j’ai imaginé. Je vous invite à faire le sacrifice de votre défense pour devenir procureur et porter devant la justice la voix de ces malheureux. »
La lettre continue encore sur quelques paragraphes, mais j’ai lu l’essentiel.
Madame la Présidente, un homme dans ma position reçoit souvent des courriers d’insultes. Ce courrier me les épargnait. A la place, il me proposait de devenir quelqu’un de bien.
J’avoue que j’ai apprécié l’humour du courrier.
Le lendemain, c’était décidé : j’allais rentrer dans le jeu. Perdu pour perdu… »
Gustavo dormit mal la nuit suivante. Entre sommeil et éveil, il voyait le président Desmarais commenter avec des amis les malheurs d’un Desmarais secondaire. La scène se déroulait dans une arène en ruines d’un village andalou dans lequel il se rendait pour les vacances. Dans une autre scène, le Desmarais secondaire était une sorte de scientifique qui détachait de son corps des Desmarais secondaires et conduisait des expériences avec eux devant les yeux horrifiés de ses proches.
Yïng Wang, Shanghai, Chine
Trahir. La réinvention de soi et de ses complices.
En première instance, Desmarais avait chargé ses subordonnés, qui, expliquait-il, avaient agi de leur propre initiative. Il n’avait été au courant de rien, avait-il répété, parfois jusqu’à l’absurde, sans emporter la conviction. Ces amis de longue date, qui ne l’avaient jamais lâché, avaient été blessés de le voir les abandonner ainsi. Desmarais, intimement, aussi. Mais il avait agi ainsi, se rassurait-il, non pour protéger sa personne, mais pour protéger l’institution présidentielle et, plus largement, la France, dont le prestige serait terni si son ancien président venait à être condamné. Le sacrifice de ces amis était nécessaire à la Nation. Ne pas y consentir aurait été une faiblesse coupable, une trahison à quelque chose plus grand que l’amitié. Il y avait de la grandeur à sacrifier ainsi l’amitié sur l’autel de la Nation.
Mais maintenant, il s’agissait de tout autre chose. Ce ne serait plus des allusions ou des suppositions plus ou moins perfides. Il fallait tout dévoiler. Minutieusement. Et Desmarais savait que, quand bien même il assumerait la responsabilité de tout, il y aurait des ordres nombreux que ses subordonnées n’auraient pas dû exécuter. Un agent public doit désobéir aux ordres manifestement illégaux, en ce compris ceux qui émanent du président de la République.
Mais, surtout, il fallait l’assumer, tout dire, c’était sacrifier beaucoup plus que quelques amis. C’est tout un pan de l’histoire de France qu’il allait falloir oblitérer. Il allait détruire ce en quoi des millions de personnes avaient cru. Ce sur quoi et autour de quoi des existences s’étaient bâties. Et il allait anéantir ce monde si agréable qui s’était agrégé autour de lui, ce monde qui le comprenait, qui le défendait, qui le flattait, qui l’exonérait, qui l’innocentait. Il pouvait se détruire, se trahir, se faire renaître tel un sphinx. Mais quid des autres ?
Ils allaient y arriver. Ils l’aimaient. Tout allait se reconstruire. Ce serait différent ; ce serait mieux.
Je te suivrai, avait-elle dit.
Yïng Wang avait pour mission d’imaginer ce qui s’était passé dans l’esprit de Desmarais au moment de sa conversion. Conversion. Yïng ne trouvait pas de terme plus approprié. Elle estimait même que celle de Desmarais allait plus loin que les conversions religieuses. Ces dernières impliquent des changements profonds, certes, mais elles n’exigent pas une reconfiguration minutieuse de l’être que l’on fut et de son environnement. Yïng était consciente que cette intuition, telle qu’elle la formulait, pourrait facilement être combattue, mais elle n’en restait pas moins convaincue qu’elle contenait une part de vérité. Son esprit divaga. Desmarais était-il un saint ? Serait-il un jour canonisé ?
Yïng regarda le dossier qu’elle avait sous les yeux avec ennui. Des articles de psychologie, essentiellement, qui l’invitaient à dresser le portrait psychologique de Stanislas Desmarais qui pourrait expliquer sa conversion. Elle les écarta. Elle suivrait son idée.
Destinataire : Le Pape
Envoyeur : Yïng Wang
Sujet : Canoniser Desmarais
A Shanghai, le 24 mars 2032
Monsieur le Pape,
Je m’appelle Yïng Wang. Je suis chinoise et j’étudie l’espagnol et le français à l’université de Shanghai. Nos enseignants pensent que la meilleure manière d’apprendre est de prendre part aux débats qui se déroulent dans les pays dont nous étudions la langue. Il pensent que l’engagement que cela implique favorise notre apprentissage.
J’ai décidé de vous écrire, monsieur le Pape. Je sais qu’il est peu probable que vous me répondiez. Lorsque j’ai exposé mon idée en cours, j’ai dit que je craignais que mon courrier reste sans réponse. Mon enseignant m’a cependant encouragé. Il m’a dit qu’on pouvait tout à fait écrire dans l’espace social que créait une personnalité. Il m’a dit que je pourrais rendre mon courrier public et qu’il n’était pas impossible que des personnes de différentes origines donnent suite à mon courrier ou s’expriment sur la question que je soulevais.
Je sais que vous êtes un homme occupé. Je vais donc vous dire d’emblée ce qui me conduit à vous écrire. Je voudrais vous suggérer que vous examiniez la possibilité de faire du président Desmarais un saint. Je sais que Desmarais est encore vivant, mais pour combien de temps encore ? Surtout, mon courrier n’est pas une procédure de canonisation. Il voudrait, plus modestement, examiner la possibilité qu’il le soit un jour. Y réfléchir du vivant de Desmarais n’est pas interdit.
Mon raisonnement est simple : Si Robert Schuman peut être canonisé, pourquoi pas Desmarais ?
Vous le savez sans doute, le procès de béatification de Schuman a été ouvert en 1990 et clos en 2004. Votre prédécesseur François a reconnu en lui des « vertus héroïques », ce qui fait de lui un « vénérable ».
Je lis dans Le Monde du 2 décembre 2000 que Robert Schuman, alors qu’il était ministre de la Justice, co-signa avec le général Koenig un ordre destiné à bloquer l’accès à la justice des victimes des crimes commis par les militaires français pendant la guerre d’Algérie. Je cite le journal :
Autre découverte de Claire Mauss-Copeaux : un texte du 3 août 1955, signé par le même général Koenig, mais aussi par le ministre de la justice, Robert Schuman. Il précise la conduite à tenir en cas de plaintes faisant suite à « de prétendues infractions » attribuées aux forces de l’ordre : « une action supprimant la responsabilité pénale de ses auteurs (…) [sera suivie] d’un refus d’informer ( …) Les plaintes devront faire l’objet d’un classement sans suite, dès lors qu’il apparaîtra incontestable que ces faits sont justifiés par les circonstances, la nécessité, ou l’ordre de la loi. » En d’autres termes, le pouvoir civil assurait d’avance aux militaires l’impunité pour les dépassements qu’il exigeait d’eux. Et cela, deux ans avant la « bataille d’Alger », supposée avoir constitué le tournant en matière d’exactions[1]3.
A ma connaissance, monsieur Schuman n’a jamais exprimé de regret public sur cette partie de sa vie pendant laquelle il contribua à la répression mise en place par l’armée française, endossa donc des crimes nombreux et conspira pour dénier aux victimes et à leurs proches l’accès à la justice.
Je lis dans Vatican News que monsieur Bergoglio, le pape François, a reconnu les vertus héroïques de l’ancien ministre français, ce qui l’a élevé au rang de vénérable et a été un pas dans le chemin de la béatification.
Bien entendu, personne ne songerait à dénier à l’Église catholique sa liberté de qualifier qui elle veut de serviteur de Dieu ou de vénérable. On peut se demander toutefois si, au vu de l’influence de votre organisation dans la société et de l’autorité morale dont elle jouit auprès d’un nombre important de Français, le fait que vous considériez qu’une personne telle que Robert Schuman soit susceptible de devenir saint ne constitue pas une banalisation de la torture, de l’assassinat ou de la disparition de personnes à des fins politiques et n’atténue leur caractère inacceptable.
Je note, subsidiairement, que la jurisprudence française considère que faire l’apologie de l’auteur d’un acte terroriste équivaut à faire l’apologie de l’acte. La question pourrait dès lors se poser de savoir si faire l’apologie d’un homme qui a œuvré en sa qualité de ministre pour intimider et terroriser la population algérienne ne pourrait pas être considéré comme relevant de l’apologie du terrorisme (ou de crime de guerre, dans l’hypothèse où l’on considérerait que les actes commis par les États ne peuvent pas être rangés sous l’incrimination de terrorisme).
Cette interrogation vous paraîtra peut-être étonnante ou baroque, mais je vous prie de noter qu’ il y a peu quatre enfants de 10 ans ont été poursuivis pour des faits supposés d’apologie du terrorisme sur la base de propos peu maîtrisés qu’ils ont tenus après l’assassinat de Samuel Paty. A cette aune, tout semble possible, tout semble même nécessaire : se concevrait-il que l’on regardât avec plus d’indulgence la glorification de Robert Schuman commise par des personnes douées de discernement qui, se prévalant, au surplus, d’une enquête longue et minutieuse, ne sauraient ignorer les responsabilités de l’ancien ministre de la Justice dans une politique de terreur dans le but de maintenir le peuple algérien sous la domination de la France ?
Bien entendu, la vie de R. Schuman ne se résume pas aux crimes dont on aurait pu le considérer co-auteur s’il n’y avait pas eu la loi d’amnistie ; rien ne vous interdit d’écarter ces crimes dans l’idée que vous vous faites de l’homme que vous instituez vénérable ou serviteur de Dieu. De fait, sauf erreur de ma part, ce n’est pas l’homme qui organise l’invisibilité des victimes et les réduit au silence que vous mettez en avant dans votre entreprise hagiographique. Vous ne glorifiez pas Schuman parce qu’il a pris part à la répression brutale qui s’abattit sur tant d’Algériens, mais bien, en dépit de cette participation, qui n’est pas pour vous un obstacle dirimant à sa sainteté. C’est une nuance importante, car elle devrait permettre, en principe, d’écarter le soupçon que vous ayez voulu, par le truchement de l’homme, glorifier les crimes eux-mêmes. Il reste, cependant, que, pour vous, un saint étant quelqu’un dont la vie, marquée par l’amour du prochain, est un modèle pour les autres, on pourrait craindre que votre apologétique de la personne implique pour certains celle des actes qu’elle a posés comme un mal nécessaire et acceptable.
Monsieur le Pape, les actes du président Desmarais, pour blâmables qu’ils soient, n’ont jamais revêtu la gravité de ceux commis par le serviteur de Dieu et vénérable Schuman. De plus, contrairement à Schuman, Desmarais a reconnu avec sincérité ceux qu’il avait commis. Schuman n’eut jamais ce courage.
Faire de Schuman un saint est, on le voit, une entreprise d’une folle audace4.
Si Schuman peut être canonisé, pourquoi pas Desmarais ?
Bien à vous,
Yïng Wang, Université de Shanghai.
PS : Je suis frappée par le fait que votre prédécesseur François, argentin et très bon connaisseur des horreurs de la dictature militaire argentine, qui s’inspira des méthodes françaises que Schuman contribua à occulter, ait aidé à faire avancer la cause dudit Schuman. Que la cause de Schuman continue à avancer sous un Pape péruvien ne serait pas mieux, monsieur le Pape. Votre pays d’adoption a une histoire en matière de disparus qui n’est pas moins sombre que celle de l’Argentine.
***
Comment écrit-on au Pape quand on est une jeune étudiante chinoise ? Yïng Wang, patiemment, fit des recherches. Elle voulait envoyer à Léon XIV la lettre qu’elle avait rédigée pendant l’épreuve et dont elle avait gardé le brouillon. Elle traduisit son courrier en espagnol, se disant qu’ainsi le Pape actuel lirait son texte sans avoir besoin de le faire traduire.
Yïng Wang amusa ses camarades en racontant les moyens qu’elle mit en oeuvre. Elle envoya un courrier postal au Pape depuis le bureau de poste de son université. Elle fit de même depuis Hong-Kong. Elle écrivit à la Nonciature du Vatican auprès de la France et à celle auprès de Taïwan (le Vatican n’a pas de Nonciature en Chine). Enfin, elle trouva un membre de l’Eglise catholique souterraine de Chine, qui prit le courrier et qu’elle ne revit jamais. Enfin, elle diffusa son texte un peu comme quelqu’un qui lance une bouteille à la mer.
Elle n’obtint pas de réponse du Pape, ni de personne, du reste. Ce silence, pour prévisible qu’il fût, suscitait chez elle un sentiment de frustration. Mais, un jour, elle reçut un courrier d’un enseignant français qui s’était inspiré de son texte pour interpeller son ministre au sujet des établissements scolaires nombreux qui portaient le nom de Schuman. Yïng Wang a partagé ce courrier avec nous. Nous le mettons à la disposition de nos lecteurs ici : https://sebastiannowenstein.org/2022/01/23/r-schuman-qui-ministre-contribua-a-la-repression-de-la-rebellion-algerienne-peut-il-donner-son-nom-a-des-etablissements-scolaires-lettre-au-ministre-par-la-voie-hierarchique/
Yïng Wang en fut touchée, mais elle ne donna pas suite au message.
Notes
- Quelques semaines après l’épreuve, Laurette apprit que des étudiants de différentes disciplines des universités de Reykjavik, Bruxelles, Philadelphie et Séville avaient travaillé sur des sujets analogues. Il y avait des étudiants de droit, comme elle, mais aussi d’autres disciplines. Ceux de Bruxelles reconstituaient la pièce de théâtre et avaient l’intention de la jouer. Le vertige qui la saisit à nouveau eut cette fois-ci quelque chose de nauséeux ; la jeune femme eut l’impression désagréable de faire partie d’un vaste organisme sans épiderme. Petite, son père lui avait parlé de ce qu’il appelait les super-organismes, ces structures qui, comme les fourmilières, pouvaient être regardées comme des organismes sans épiderme dont les individus seraient les cellules. ↩︎
- Nous avons pu retrouver la liste que Laurette a constituée. Nous ne disposons pas cependant de la totalité des documents qui lui ont été fournis. Nous n’avons pas pu nous procurer l’article (le numéro 1 de la liste). Quant à la pièce de théâtre, elle nous est parvenue, mais comme il arrive souvent avec les documents de Timburbrou, elle est instable et résiste à la copie. Les documents du dossier de Laurette que nous mettons à la disposition du lecteur se trouvent en annexe (ANNEXE). ↩︎
- Voir Des historiens soulignent l’emploi « systématique » de la torture par l’armée française en Algérie, Le Monde du 2 décembre 2000. Voir aussi Sylvie Thénault, Une drôle de justice; Les magistrats dans la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, 2017, 338 p., note 20, La pérennisation du système. qui donne les références du document : circulaire interministérielle du 3 août 1955, AN, BB18 4227* (Je suis incapable d’expliquer la précision de cette note. Elles se présenta à mon esprit parfaitement rédigée. YW). ↩︎
- La présence de monseigneur Demetrio Fernandez au sein du Dicastère pour les causes des saints n’est peut-être pas étrangère à cette audace. Demetrio Fernandez pense que l’Unesco a programmé que la moitié de la population mondiale serait homosexuelle en 2030 . ↩︎
Guadalupe Ternado, Seville, Espagne
Supliciar un cuerpo, mandar un mensaje
Le dossier de Guadalupe contenait : un article qui déplorait « le tournant historique » pris l’UE en matière d’immigration qui, disaient les auteurs ne tenait nullement compte des besoins spécifiques des femmes et des personnes LGTB+, un texte de la féministe argentine Rita Segato, un fragment de la pièce de théâtre qui montrait Desmarais évoquer la lecture du roman 2666, de Roberto Bolano, faite pendant un séjour en prison, et un fragment dudit roman.