La Série repart. Timburbrou enquête sur les PFAS, V

On a cru La Série finie. De nouveaux documents prouvent qu’il n’en est rien.

Myriam Duncan, cadre de Saint-Gobain, qui, on s’en souvient, avait pris contact avec Jean Dutertre et lui avait communiqué des documents de l’entreprise, a passé en revue les engagements de sa société portant sur la protection de l’eau, de l’environnement et des populations qui habitent à proximité des sites dans lesquels le PFAS est utilisé. C’est accablant. Une vraie note, naturellement, a été préparée par Quasimodo et transmise aux scénaristes, mais, auparavant, le groupe l’a adressée à Saint-Gobain pour commentaires. Quasimodo a également écrit au ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche pour lui demander de saisir le collège de déontologie de l’enseignement supérieur et de la recherche de la convention de mécénat liant Saint-Gobain au Collège de France. Le courrier envoyé au ministre contient, en annexe, la note adressée à Saint-Gobain. Les deux courriers ont été transmis le même jour. Le Collège de France est en copie de celui adressé au ministre.

La note s’interroge sur la possibilité que Saint-Gobain soit poursuivi pour avoir exécuté des pratiques commerciales douteuses. Elle est, essentiellement, une longue liste d’affirmations glanées dans la communication de Saint-Gobain que des faits bien établis contredisent ou que, au mieux, l’entreprise ne démontre pas. La note rappelle la condamnation récente de TotalEnergies pour ladite infraction et conclut qu’il est vraisemblable que Saint-Gobain fasse l’objet de poursuites comparables à celles ayant conduit à la condamnation de TotalEnergies. Elle estime vraisemblable que Saint-Gobain soit condamné car sa communication est de nature à inciter le consommateur moyen à prendre des décisions qu’il n’aurait pas prises si l’entreprise ne l’avait pas induit en erreur en se présentant comme étant vertueuse à la fois dans la défense de l’environnement et dans la protection de ses travailleurs et des populations affectées par les pollutions que son activité engendre.

Malheureusement, ces textes ne peuvent pas être reproduits, ils résistent à la copie, s’effacent et réapparaissent fugacement1. Les Reconstitueurs ont proposé une version tant de la lettre que de la note. Ceux d’entre nous qui ont eu la chance de consulter les documents initiaux reconnaissent que le travail des Reconstitueurs est globalement fidèle à l’esprit des textes originels. Mais, nous le comprenons maintenant, la démarche des Reconstitueurs pose une problème plus vaste que celui de l’authenticité des archives.

Notre univers et celui de Timburbrou ont divergé il y a peu. De notre histoire commune nous avons hérité des causes communes, ce qui a pour effet que nos présents et nos avenirs proches ont des caractéristiques similaires. Que les faits s’étant déroulés à Timburbrou annoncent notre futur nous a donc toujours paru logique. Mais l’activité des Reconstitueurs et leur publication, à notre avis malvenue, voire irresponsable, des textes (reconstitués) de Timburbrou vient brouiller les choses : on ne sait plus si, quand un fait annoncé par les textes que nous recevons se produit chez nous, il le fait parce que nos univers possèdent un passé commun ou si parce qu’avec l’aide des Reconstitueurs, Timburbrou nous empêche de diverger en nous imposant son propre enchaînement de causalités. On sait que les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets. Timburbrou et les Reconstitueurs semblent conjuguer leurs efforts pour que les causes s’organisent chez nous de manière aussi proche que possible de celle de Timburbrou. Deux systèmes isolés et identiques n’évoluent pas de la même manière, parce que le hasard joue et parce qu’aucun système n’est parfaitement déterminé. Cependant, si un système en « informe » efficacement un autre de son évolution, cette évolution restreint l’éventail des possibles et atténue les divergences. Peut-être sans le savoir, les Reconstitueurs font beaucoup plus que compléter des archives pour qu’elles soient d’une lecture agréable. Que les documents que nous recevons disparaissent et soient instables aménage la possibilité qu’on les tienne pour inauthentiques. Les reconstitutions risquent d’être regardées comme plus vraies que les documents authentiques.

Il y a un café à Reykjavik que les intellectuels fréquentent volontiers et qui n’est guère connu des touristes. Nous ne donnerons pas son nom ici. C’est dans ce café qu’un homme au regard hagard reconnut Sunna Michaelsdottir et Stefán Indriðason, qui travaillaient à une table située à l’écart. Il leur demanda s’il pouvait leur parler. Il leur parla de la note que nous avons reçue. Il sortit son téléphone et la leur communiqua. L’affaire Saint-Gobain était relancée ; elle allait retrouver (ou trouver) la place qu’elle méritait dans la presse. De son côté, La Série montrait Myriam Duncan, cadre chez Saint-Gobain, livrant des documents de la société à Jean Dutertre, puis publiant la note préparée par Quasimodo. Nous supposons que dans notre univers Stéphane Horel et Le Monde (ou Disclose, ou Emilie Rosso) recevront des documents analogues. Ces documents, nous ne saurons jamais si ce sont ceux forgés par les Reconstitueurs ou s’ils ont surgi de manière autonome chez nous. Ce que nous savons avec certitude, c’est que Quasimodo a établi une longue liste d’affirmations problématiques de Saint-Gobain et que les auteurs de La Série ont imaginé que cette liste avait été préparée par une cadre de Saint-Gobain. On peut penser que cette différence était une manière de suggérer l’idée chez les cadres de l’entreprise de compléter le dossier avec des documents non publics, une manière de les inviter à le faire. La fiction allait rendre concevable, espérait sans doute Quasimodo, que les cadres choisissent de défendre la vérité sur les atteintes à la santé et à l’environnement commises par l’entreprise plutôt que d’opter pour la loyauté à cette dernière. Il faut donner des modèles aux gens, avait dit Safaa, leur montrer qu’on peut être un héros et que c’est bien de l’être.

Mais ce qui est le plus frappant pour nous est la méthode déployée par Quasimodo pour préparer le dossier qui allait permettre de définir le personnage de Myriam Duncan. Nous sommes certains que Quasimodo a contacté des associations, des syndicats, des autorités publiques, mais Saint-Gobain aussi. Dans le courrier adressé à l’entreprise, Quasimodo explique candidement que, sur la base de la note que le groupe avait transmis à Saint-Gobain, un scénario s’écrivait dans lequel un cadre de l’entreprise publie la note que Quasimodo a rédigée et envoyée à Saint-Gobain. Quasimodo demande à Saint-Gobain comment l’entreprise réagirait face à cette situation hypothétique.

Quasimodo ne reçut pas de réponse de l’entreprise. Le groupe d’activistes décida alors de lancer un concours d’écriture intitulé sobrement « Le lanceur d’alerte ». Il s’agissait de demander à la population d’imaginer les lanceurs d’alerte qui auraient pu l’avertir de ce que leurs entreprises faisaient. Les langues acceptées étaient le français, l’anglais, l’espagnol et l’islandais. Les participants devaient situer le lanceur d’alerte dans des entreprises et des lieux précis. Le dossier préparé par Quasimodo était mis à la disposition des participants. Le concours n’avait pas de prix et il n’avait pas de fin. On pouvait soumettre autant de récits qu’on le souhaitait. Nous espérons que nous recevrons certaines de ces histoires. Nous espérons aussi qu’elles s’écriront chez nous et qu’elles feront naître des vocations.

PS : Nous venons de recevoir une information troublante : suite à une demande de communication de documents formée par un journaliste lyonnais, la PRADA (Personne responsable de l’Accès aux Documents administratifs) du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de notre univers a communiqué un document très proche du courrier adressé au ministre par Quasimodo. Il se pourrait donc que des flux dans les deux sens opèrent ou que le décalage temporel existant entre nos deux univers n’est pas aussi stable qu’on l’a cru.

  1. Les documents seront, semble-t-il visibles et stables une fois écoulé le délai donné à Saint-Gobain et au ministre pour y apporter leurs commentaires. Nous n’avons pas la date de l’envoi de ces deux courriers, mais supposons qu’il a déjà eu lieu. ↩︎