Sur ce site. Réalité ou fiction ? Un viatique
- Ce viatique ne concerne pas l’administration, qui doit regarder les textes qui lui sont adressés depuis ici comme des actes situés dans le monde réel et non contaminés de fiction. J’assume ces envois ; je ne me dissimule pas derrière la fiction en ce qui les concerne. Le lecteur non institutionnel est invité à poursuivre sa lecture.
- Ce site contient des textes de fiction et de non-fiction1.
- La catégorie de fiction se divise en (1) textes de fiction signés par Nowenstein et (2) textes prétendument arrivant par on ne sait quelle raison dans l’ordinateur de Nowenstein, qui serait leur éditeur, en provenance du monde parallèle de Timburbrou. Je suis le créateur de Timburbrou (voir plus bas).
- Chacun des textes peut facilement être rattaché à l’une ou à l’autre de ces catégories.
- Il y a, cependant, quelques rares textes au statut épistémologique incertain (Lettre à la procureure pour lui communiquer la fiction « La fresque » et la note « L’État fait-il l’apologie du terrorisme ? » ), dont le statut est déterminé par la lecture qu’on en fait.
- Certains des textes de fiction affirment faussement que Sebastián Nowenstein est un pseudonyme.
- Certains textes sont signés par Esteban Nierenstein, qui est un pseudonyme que je me suis amusé à prendre après que le recteur de l’académie de Lille m’eut enjoint de cesser de publier mes textes sur mon blog. Nierenstein habite le monde parallèle de Timburbrou.
- L’adresse en .org de sebastiannowenstein.org ne signifie pas que je sois une organisation. Elle provient de ce que les domaines en .org étaient les moins chers au moment de la création du site. Le mot organisation peut cependant convenir à ce site, en ceci qu’il est une entité organisée.
- Certains textes de fiction suggèrent faussement que Sebastián Nowenstein est un être créé pour incarner une organisation.
- Certains textes de fiction intègrent des textes de non-fiction. Je peux, par exemple, intégrer une lettre envoyée dans le monde réel à un texte de fiction.
- On trouve dans ce blog l’hypothèse que les textes de non-fiction qu’il contient ont pour vocation d’être intégrés dans des textes de fiction. Dans certaines versions extrêmes de cette hypothèse (extrêmes et, je dirais, arbitraires), les textes de non-fiction n’ont été conçus que pour être intégrés dans de la fiction. La non-fiction ne serait qu’une antichambre de la fiction, les textes de non-fiction ne devraient leur condition qu’à la situation d’attente dans laquelle ils se trouvent2.
- On trouve aussi dans ce blog l’hypothèse opposée que les textes de fiction avaient pour vocation de faciliter la diffusion des textes de non-fiction3. Au demeurant, la fiction est une partie du réel. La fiction agit.
- On a pu suggérer aussi que ce site avait pour but principal de tester les catégories de fiction de non-fiction, mais, si nombre de documents sont susceptibles d’être incorporés par les deux catégories, la frontière entre ces dernières ne sont jamais effacées.
- Les hypothèses proposées dans 9, 10 et 11 ne s’excluent pas (voir § 19) ; elles ne sont pas mutuellement contradictoires. Le lecteur est invité à choisir librement l’une ou l’autre de ces hypothèses de lecture, voire à les alterner selon son bon plaisir.
- Le lycée de Timburbrou est situé dans un monde parallèle au nôtre. Il est, par conséquent, fictif, puisque la théorie du mulitvers postule l’impossibilité que les mondes parallèles communiquent entre eux. Mon quotidien d’enseignant à Lille et moins exaltant que celui que j’imagine à Timburbrou.
- Le lycée de Timburbrou me permet de tester des initiatives pédagogiques que je souhaite mettre en oeuvre dans le monde réel. Tout est plus facile dans le lycée de Timburbrou.
- Il existe une disproportion extrême entre ce que je teste à Timburbrou et ma pratique.
- Certains textes de fiction exploitent une théorie alternative et minoritaire selon laquelle, il pourrait, dans des circonstances exceptionnelles, y avoir communication entre univers parallèles.
- Selon certains textes, ce site serait une porte d’entrée par laquelle les habitants d’un monde parallèle en déréliction ou dont le temps se serait presqu’entièrement arrêté essayent de pénétrer dans notre univers pour survivre. Selon ces textes, le signataire de ces lignes et son blog seraient un outil que ces habitants d’un monde parallèle se seraient donné pour accéder à notre univers.
- Dans certains textes de fiction, le narrateur affirme que des documents de non-fiction venus du monde parallèle de Timburbrou lui parviennent.
- Parmi ces textes arrivés d’un monde parallèle figurent des textes de non-fiction (des lettres en particulier) publiées dans ce blog, ce qui illustre les hypothèses évoquées au point 12, supra.
- Le mot Timburbrou est la traduction en islandais de l’expression Pont-de-bois, qui est le nom de la station de métro la plus proche du lycée Raymond Queneau, de Villeneuve d’Ascq, dans lequel j’ai exercé.
- La temporalité du monde de Timburbrou est différente de celle que nous avons l’habitude d’attribuer à notre univers.
- Sauf exception, tout, dans Timburbrou, se passe au mois de mars qui, divisible et extensible à l’infini, peut contenir un nombre infini d’événements.
- Une date telle que 3π de mars de 2025 y est, ainsi, une date valide.
- L’univers de fiction de ce site contient l’Acharneur de Réalités Virtuelles (ARV) et le Virtualiseur de Réalités Charnelles (VRC), qui sont des ateliers qui, faussement, permettent le passage entre les mondes de la fiction et de la non-fiction. A titre d’exemple des activités de l’ARV, on pourrait citer la transformation de don Sebastián de Morra en Sebastián Nowenstein (nous faisons allusion, naturellement, au célèbre tableau de Velázquez, connu sous le nom de « El bufón don Sebastián de Morra »).
- Ce site est indissociable de ma condition d’enseignant.
- Une grammaire (prescriptive) est-elle un texte de fiction ou de non-fiction ? Et une Constitution ? Et une théorie mathématique ? On peut défendre l’idée que toute grammaire est partiellement une fiction, que, par exemple, quand elle prescrit un usage qui n’est pas suivi par tous les locuteurs de la langue qu’elle veut décrire, la règle qu’elle prescrit ne décrivant pas la réalité linguistique, est une fiction. Mais la grammaire se veut la description d’une langue idéale. En ceci qu’elle décrit cet objet de la pensée, elle devient de la non-fiction. Ne faudrait-il pas dire alors que, quand un roman décrit l’objet de pensée qu’est l’histoire qu’il raconte, il est de la non-fiction ? On peut formuler le même paradoxe avec une théorie mathématique. On ajoutera une autre question : si l’on admet qu’un espace à n-dimensions ne décrit pas la réalité et qu’on en conclut que la théorie mathématique qui le décrit est une fiction, est-ce que cette théorie devient de la non-fiction lorsqu’elle est utilisée pour décrire une langue, qui peut être définie comme un espace vectoriel à n-dimensions ? L’exemple de la Constitution est plus intéressant, car, en première approche, elle ne décrit que ce qu’elle fonde. Avant qu’elle n’entre en vigueur, la Constitution est une fiction, en ceci qu’elle décrit un monde inexistant (Lauréline Fontaine rattache les Constitutions au genre littéraire de l’utopie). Lorsqu’elle entre en vigueur, la Constitution décrit le monde qu’elle a instauré, dans lequel, par exemple, « le Président nomme le premier ministre », comme le prescrit l’article 8 de la Constitution française, qui décrit désormais le fait qu’il a instauré. Il y a cependant des parties de la Constitution qui, comme le disent les professeurs Troper et Hamon ne sont pas destinées à produire le moindre effet : « En quatrième lieu, l’opposition traditionnelle néglige l’usage rhétorique que les constituants peuvent faire de formules comme souveraineté nationale ou souveraineté populaire. Il est possible et il arrive fréquemment qu’on les proclame sans autre souci que d’obtenir une adhésion populaire, mais sans aucune intention d’en tirer la moindre conséquence », Michel Troper, Francis Hamon, Droit Constitutionnel, LGDJ, 33 éd., p 198. Lauréline Fontaine remarque que le Conseil constitutionnel ne confronte jamais la loi à l’affirmation contenue dans l’article 1 de la Constitution française selon lequel la République est sociale. Si l’article 1 ne contenait pas cet adjectif, cela ne ferait, pour le Conseil constitutionnel, aucune différence. Dire que la République est sociale est donc une fiction. Ici, que la Constitution soit ou non en vigueur est indifférent. La note 3 nuance ce jugement trop péremptoire.
↩︎ - Ce mouvement est le contraire de celui d’une Constitution (j’utilise la majuscule pour indiquer que je vise l’objet politique), qui est, d’abord, une fiction, puis, lorsqu’elle entre vigueur, une non-fiction (partiellement, cependant, car toute Constitution contient de la fiction, voire § 10 et la note 1), puisque ce type de texte fait naître le monde qu’il instaure. ↩︎
- Obiter dictum : les Constitutions contiennent aussi des textes de fiction qui ont pour but de faciliter l’acceptation de leurs parties non-fictives (voir note 1). On aurait tort de croire que ces énoncés sont dépourvus de valeur. Le génome contient des séquences d’ADN dit « poubelle » (ou non codant) dont on a trop vite affirmé qu’elles ne servaient à rien. Les fictions (ou les non-fictions, selon le choix de lecture de chacun) pourraient être l’ADN poubelle de ce site. ↩︎
Timburbrou et la machine à produire des sources. La note de la DGSI
Por Enrica Hlær de Bagnoregio
La présente note, que nous venos de recevoir, montre que la DGSI de Timburbrou avait compris le danger que représentait l’activisme de Nierenstein et avait anticipé les dangers que le site sebastiannowenstein.org représentait une dizaine d’années avant qu’ils ne se concrétisent. Certains d’entre nous ont émis des doutes sur l’authenticité de cette note, qu’ils trouvent fort favorable à l’investigué. Ils suggèrent la possibilité que Nierenstein lui-même l’ait forgée. D’autres, tout en reconnaissant que le ton correspond mal à la froideur qu’on s’accorde à prêter aux notes blanches de la DGSI, suggèrent que des membres de cette agence soient sensibles à la démarche de Nierenstein et estiment que protéger la terre et l’eau de France est, pour un serviteur de l’Etat, une obligation plus impérieuse que de protéger les intérêts de quelques industriels.
Nierenstein et Quasimodo sont, pour nous, indiscernables. Nierenstein serait Quasimodo sous la forme d’un individu unique.
Sur Esteban Nierenstein, note blanche
Les activités de Nierenstein faisaient l’objet d’un suivi léger mais régulier après un signalement effectué par son proviseur, quand il avait pris la défense d’un agent accusé à tort de d’accointances avec des islamistes. Les sources que nous avons utilisées sont variées ; elles ne seront pas détaillées ici. On ne peut pas exclure que, se pensant surveillé, Nierenstein ait produit certains documents afin de nous intoxiquer. Nous avons souvent eu l’impression que la cohérence des actions du surveillé est une construction ultérieure. Nierenstein découvre sa cohérence après coup, mais cette dernière n’en est pas moins réelle.
Esteban Nierenstein est l’animateur du site sebastiannowenstein.org. Ce site mélange fiction et activisme juridique. La fiction est mise au service de l’activisme et l’activisme nourrit la fiction. Chacun des textes peut, cependant être rattaché par le lecteur à l’une ou l’autre de ces catégories. Quelques rares textes ont un statut incertain. Lorsque cela est le cas, l’auteur le dit explicitement.
Ce qui a motivé cette note, c’est que ce site semble être un dispositif à produire des lanceurs d’alerte ou de la diffusion de documents confidentiels. Notons que Nierenstein ne demande pas que les documents lui soient communiqués. Il dit explicitement qu’il ne doit pas être contacté. Il donne, en revanche, une liste d’organisations ou de journalistes qui ont vocation à recevoir les fuites qu’il appelle de ses vœux. Le dispositif Nierenstein exploite la situation de dissonance cognitive dans laquelle un agent d’une organisation peut se trouver lorsqu’il a connaissance de faits ou d’actes qui contredisent les valeurs proclamées par l’organisation pour laquelle il travaille. L’environnement, les libertés publiques et les droits humains sont les domaines d’intervention préférés de Nierenstein.
L’analyse qui suit se focalise sur les actions de Nierenstein qui portent sur l’administration ; il laisse donc de côté celles qu’il mène contre des organisations d’une autre nature, telles que les entreprises, sauf lorsque ces dernières concernent l’administration.
PS : La note a fuité. Nierenstein, cela était prévisible, a qualifié d’apocryphes les citations qui lui sont attribuées. Il estime que sa démarche y est présentée de manière biaisée. Il rappelle qu’il lorsque des fonctionnaires apparaissent dans ses fictions, ils ne le font que par les actes qu’ils ont posés en tant que fonctionnaires publiques : leur vie privée n’intéresse pas Nierenstein et n’apparaît jamais dans ses récits.
Un dispositif en trois temps
Nierenstein opère en trois temps : D’abord, il détecte des points de tension ou de contradiction dans le fonctionnement d’une institution ou d’une entreprise. Il les étudie et produit des interpellations argumentées qu’il transmet aux organisations concernées. Ces dernières, inévitablement, choisissent le silence. Ce silence constaté, Nierenstein, c’est le deuxième temps de la démarche, organise l’observation de ce silence, qu’il s’efforce de rendre aussi explicite que possible. Il amplifie le silence, il le donne à voir. Le troisième temps est l’intégration de des deux premiers temps dans une fiction, qu’il diffuse.
Le premier temps. L’interpellation.
La littérature engagée par la contrainte
Nowenstein a théorisé ce qu’il appelle « la littérature engagée par la contrainte ». Il s’agit d’une littérature politique qui ne vise pas les convaincus, mais des adversaires, ou plutôt ceux qui le sont de par leurs fonctions. Nierenstein écrit pour ceux qui ne veulent pas le lire, qui ne le liraient jamais. Il fait même mine de tout leur devoir, puisqu’il fait du Recteur qui le somma de cesser d’écrire l’inspirateur de son oeuvre.
C’est seulement temps que la « littérature engagée par la contrainte » devient de la littérature engagée tout court : lorsqu’il donne à voir à ses amis l’administration contrainte à le lire. La littérature engagée encapsule l’interpellation et donne à voir l’administration en difficulté après qu’elle a été contrainte à lire ce qu’elle ne voulait pas lire.
Des textes difficiles à lire
Les envois sont longs, minutieux, circonstanciés, argumentés.
Nierenstein écrit à l’inspection d’histoire-géographie pour critiquer un dispositif pédagogique. Le courrier est long de trente pages. Les notes, au nombre de cinquante-cinq, contiennent une bibliographie nombreuse. Nierenstein écrit au référent laïcité pour critiquer de manière fort technique la loi de 2004, dite, écrit-il, du foulard. Il le fait sous la forme de deux envois, en 2015 et en 2016. En 2026, il renvoie ses courriers, s’étonnant de n’avoir pas reçu de réponse. Quelques semaines plus tard, il met en demeure le ministère pour recevoir une réponse. N’ayant pas reçu de réponse, il saisit le tribunal administratif.
Nierenstein anticipe, logiquement, que l’administration gardera le silence. Cette réaction est logique, ne serait-ce que parce qu’au moment où Nierenstein les interpelle, ce dernier est totalement inconnu et ses textes ne sont lus par personne ou presque, son site étant totalement confidentiel. Il est clair, donc, que répondre à Nierenstein, c’est lui donner une notoriété qu’il n’a pas. Lui répondre, c’est créer un récit qui n’existe pas, celui d’un agent qui, de manière argumentée, ferraille avec l’administration. La sanction, à juste titre, est vue comme devant être évitée absolument, qui donnerait une tribune à un auteur qui, toujours respectueux et correct, soulève des problématiques réelles.
Nierenstein a étudié la manière dont les entreprises et les administrations communiquent. Une caractéristique,dit-il, qui revient souvent est le fait de produire des textes impossibles à lire, des textes que personne ne lit. Si vous voulez attaquer TotalEnergies ou Saint-Gobain pour pratiques commerciales trompeuses, vous devez lire tout ce que ces entreprises ont produit sur le sujet. Produire des rapports impossibles à lire, dit Nierenstein, est la première ligne de défense. Ces rapports, écrits en une langue creuse et fuyante, sont une torture pour qui veut les lire. A chaque ligne, dit Nierenstein, qui en a lu certains (voir son courrier au PDG de l’entreprise), votre cerveau vous crie : « Arrête, arrête de lire cette daube, ne te fais pas mal ». Nierenstein s’efforce d’être compris, mais il produit des textes dont la densité et la longueur sont impossibles à gérer par un fonctionnaire pressé ou submergé de travail pour qui l’adresse confidentielle d’un fonctionnaire obstiné est une problème mineur. Les textes de Nierenstein ne sont pas illisibles en eux-mêmes, comme le sont les rapports des entreprises, ils le sont dans les circonstances dans lesquels ils sont reçus. Sanctionner Nierenstein implique de lire ce qu’il produit. Le sanctionner implique de le lire en profondeur. Cela implique, surtout, d’entrer dans une procédure dans laquelle, sans parler de l’effet Streissand, les textes se multiplieront.
L’intelligence artificielle, une alliée
L’intelligence artificielle est, pour Nierenstein, une alliée.
Le fonctionnaire submergé de travail qui doit traiter un courrier long et technique tend à le soumettre à une intelligence artificielle. Or, Nierenstein l’a compris non sans étonnement, cette dernière lui est favorable. Nierenstein le montre lui-même et en avertit le fonctionnaire qui le lit des biais des IA en sa faveur. Il le fait par l’intermédiaire de notes de la DGSI de Timburbrou, un univers parallèle de son invention. Cet avertissement lui permet de se donner à voir comme quelqu’un de loyal. Il est aussi l’occasion d’un clin d’œil au fonctionnaire qui le lit et auquel il semble dire : « Désolé que cela tombe sur toi, cher collègue. Je sais que tu vas devoir appel à l’IA. Fais attention quand-même, elle m’est favorable ».
Plusieurs motifs expliquent que l’IA soit favorable à Nierenstein et nous devons reconnaître que ce dernier les analysés avec acuité dans les notes qu’il produit. Quelques éléments d’explication :
- l’IA est légaliste,
- l’IA aime la cohérence et l’éclectisme,
- l’IA aime les textes argumentés et les références bibliographiques,
- Nierenstein, de par la confidentialité de son site, n’est jamais contredit,
- l’administration donne d’elle-même une image légaliste et l’IA n’a pas accès à la réalité plus nuancée de l’administration, c’est-à-dire, aux accommodements de cette dernière avec la légalité,
- les arguments de Nierenstein sont solides et, surtout,
- l’IA lit la totalité des textes de Nierenstein, ce que peronne ou presque, ne fait.
Nierenstein a donc reconnu avec lucidité que si ses textes sont, tels quels, probablement inefficaces, la situation peut changer radicalement lorsque l’IA fournit au lecteur pressé une synthèse forcément flatteuse de ce qu’il écrit. Non seulement ses textes, ramenés à quelques paragraphes deviennent lisibles par tout le monde, mais, en plus, ils sont présentés sous un jour très favorable avec une apparence d’objectivité.
L’effet contre-productif de la sanction ou de la menace de sanction
Il y eut, au début du phénomène Nierenstein, une tentative d’intimidation par le biais d’un recommandé du Recteur. Nierenstein publia le courrier et sa réponse ironique. Puis, il continua d’écrire comme il le faisait. Depuis, à chaque fois qu’un nouveau ministre de l’Education nationale arrive aux affaires, il rappelle l’incident pour acter à nouveau qu’il peut agir et écrire comme il le fait. Récemment, il a produit un texte qui fait de ce recommandé l’acte fondateur de son site : sans le Recteur, rien de ceci n’aurait existé, ironise-t-il.
Nierenstein s’est aménagé un espace d’expression qu’il voit comme un précédent. Il s’en prévaut de manière ostensible et explique volontiers à ses collègues et camarades qu’ils ont en face d’eux des tigres de papier.
Prédire le comportement de l’administration
Dernièrement, Nierenstein a commencé à publier des prédictions du comportement de l’administration. Il prédit son silence. Il prédit aussi, parfois, qu’elle changera discrètement les dysfonctionnements qu’il signale. Il qualifie ses prédictions d’auto-destructrices, en ceci qu’elles ont pour but d’empêcher la survenue des faits qu’elles annoncent (un exemple typique consiste à prédire une poussée épidémique, laquelle ne se produit pas parce que la population, qui prend conscience du danger, se fait vacciner). Nierenstein prédit le silence de l’administration dans le but déclaré d’en empêcher la survenue, car il estime nécessaire et souhaitable qu’une délibération publique ait lieu sur les questions qu’il soulève. Nierenstein a, par exemple, prédit que l’inspection d’histoire-géographie allait modifier ou retirer discrètement un dispositif biaisé en faveur d’Israël, ce qui s’est produit. Dans ce petit jeu, Nierenstein est presque certain de gagner à tous les coups : si l’administration agit comme il l’a prédit, il gagne et si l’administration s’écarte, comme il le voulait, de sa prédiction, il gagne aussi.
Les (nous) réduire au silence pour que la délibération puisse naître
Nierenstein estime que certaines fictions généralement acceptées empêchent la délibération véritable et, également, que des dispositions légales protectrices soient efficaces. Il estime que, pour que se mettent en place des conditions de délibération satisfaisantes, il est indispensable de faire taire la bouche qui produit ces fictions. Il faut réduire au silence l’administration lorsqu’elle affirme qu’elle administre loyalement la preuve de l’appartenance religieuse lorsqu’elle empêche les jeunes filles de porter des bandanas. Il faut réduire Saint-Gobain au silence lorsqu’elle affirme que l’entreprise affirme que la protection de ses travailleurs, des populations et de l’environnement est dans ses gènes. Si on ne le fait pas, une délibération argumentée et fondée sur les faits n’émerge pas.
Mais réduire des acteurs qui désinforment au silence ne suffit pas. Il faut amplifier et mettre en scène ce silence, estime Nierenstein.
Le deuxième temps. L’amplification du silence
Citons Nierenstein : « Avoir énoncé, alors qu’on est enseignant, dans un courrier transmis par la voie hiérarchique et rendu public, que l’enseignant qui rechercherait l’adhésion à la loi de 2004 sur le foulard islamique méconnaîtrait son obligation de neutralité et n’avoir essuyé ni réaction, ni sanction ne sert à rien si personne n’entend le silence gêné de l’administration ». Il explique que, au contraire, suffisamment amplifié, ce silence donne à voir une administration qui ne sait quoi répondre aux arguments qui lui sont soumis.
Comment amplifier le silence ? On peut en faire un objet d’étude intellectuel, mais l’audience sera faible. On peut avoir recours à la fiction, ce qui constitue le troisième temps du dispositif Nierenstein ; il en sera question plus loin. Mais on peut aussi rester dans la lecture contrainte. On peut créer un deuxième niveau de lecture contrainte en ayant recours au tribunaux.
La mise en demeure
Nierenstein a prévu de mettre son ministère en demeure pour qu’il soit répondu à des courriers portant sur la loi de 2004. Il estime qu’en ne donnant pas suite à ses interrogations, le ministère le prive du droit d’être accompagné dans l’exercice de ses fonctions. Nierenstein prévoit que le ministère ne donnera pas suite à sa demande. Nierenstein saisira alors le Tribunal administratif. Que Nierenstein démontre de manière argumentée l’impossibilité de faire la preuve d’une appartenance religieuse de quelqu’un qui ne la manifeste pas spontanément sans porter atteinte à la liberté de conscience était un non-événement. Qu’un enseignant mette en demeure son ministère pour obtenir une réponse et qu’il demande à un tribunal de l’y contraindre l’est. La presse, anticipe-t-il, s’emparera de l’affaire et ses courriers seront lus et analysés. Il y aura une délibération alors. Il le souhaite, mais il aurait préféré qu’elle ait eu lieu au préalable, de façon ordonnée, au sein de son administration. Il savait dès le départ, cependant, que cette première délibération était impossible. Avoir cherché à la mettre en place était une obligation déontologique et un passage, un formalisme, obligé avant la survenue de la seconde, qui est la vraie délibération.
Nierenstein prépare en ce moment une formation syndicale sur la laïcité (sur la néo-laïcité, dit-il) qui intègre ce processus. Le refus de répondre de l’administration porte désormais atteinte au dialogue social et, dans un certain sens, aux libertés syndicales, qui sont garanties constitutionnellement.
L’auto-imputation pour apologie du terrorisme
Ayant appris l’interpellation spectaculaire et, à ses yeux injustifiée, du secrétaire général de l’Union départementale de la CGT du département du Nord pour apologie du terrorisme, Nierenstein s’est accusé publiquement de ce délit en écrivant à la procureure de Lille. Une enquête préliminaire fut ouverte et Nierenstein fut convoqué au commissariat, où il se rendit. Comme rien ne se produisait, Nierenstein relança publiquement la procureure. Là aussi, il s’efforça d’amplifier le silence, celui des autorités judiciaires, en l’occurrence, qui comprenaient bien qu’un procès contre l’enseignant serait catastrophique et qui ne voulaient pas abandonner officiellement les poursuites, craignant que ce de dernier en fît un triomphe.
Les limites de l’amplification du silence par Nierenstein
Nierenstein estime, au vu de son âge, disposer de peu de temps de travail. Il n’a pas envie de passer à la télévision. L’amplification du silence est, pour le moment, un geste plutôt théorique. Nierenstein pense que passer dans les médias lui ferait perdre beaucoup de temps.
Imposer le silence pour faire naître la délibération
Nierenstein estime que, pour que soient réunies les conditions d’une délibération loyale, il faut réduire l’administration au silence. Il nuance, cependant, cette formule à l’emporte-pièce : il affirme qu’il faut montrer le caractère fictif de certains discours de l’administration pour qu’une délibération véritable, y compris avec l’administration, naisse. « Tant qu’on aura pas montré qu’il est faux que la loi de 2004 contre le foulard traite toutes les religions de manière équitable, tant qu’on aura pas montré qu’imputer une appartenance religieuse à quelqu’un qui ne s’en réclame pas est un abus de pouvoir, on ne pourra pas avoir une délibération argumentée sur ces sujets ». Il indique que, dans le monde réel, la construction des conditions de la délibération est un combat permanent. Il reproche aux fictions de Rawls de méconnaître la nécessité de cette construction permanente. Il ajoute que, pour lutter contre les fictions qui empêchent la tenue d’une délibération rationnelle, la fiction est indispensable. Nierenstein se situe à la fois en amont de la délibération, dans le combat pour créer ses conditions d’existence, et dans le déroulement fragile de ladite délibérations, dans les moments instables et passagers pendant lesquels elle est possible. Il reproche à Rawls de ne pas s’être assez intéressé à l’instabilité de ces conditions dans le monde réel.
Le troisième temps. La fiction
Selon Nierenstein, nous sommes tous en dissonance cognitive, le réel n’étant jamais à la hauteur des engagements et des proclamations. Mais Nierenstein sait que la dissonance cognitive ne crée pas à elle seule l’engagement. La fiction aide d’abord à la reconnaître, à la nommer. Elle permet ensuite de l’intensifier. Elle rend, enfin, concevable de franchir le pas, de choisir la loyauté au bien commun plutôt que la loyauté à l’organisation qu’on sert. Peut-être paradoxalement, Nierenstein affirme que son action vise à assurer la stabilité et le bon fonctionnement des institutions, grippées par la mainmise que les intérêts privés exercent sur elle. Il faut détruire les fictions par lesquels les intérêts privés mettent les institutions à leur service. Il faut montrer que certaines affirmations (la République est sociale) sont en réalité des fictions pour ensuite exiger qu’elles cessent de l’être.
Nierenstein ajoute que seule la fiction a la durée de vie suffisante pour porter sur le long terme une délibération. La durée de vie d’une information, pour frappante qu’elle soit, est ridiculement courte. Le poids de ces dernières dans les réponses que fournissent les IA est presque insignifiante. « Que reste-t-il des infos qui ont circulé au XVIIème siècle, que reste-t-il de celles qui ont impressionné l’Argentine du début du XXème siècle ? Rien, ou presque. Par contre, on se souvient du Quichotte et on se souvient de récits de Borges », proclame Nierenstein. « Bien entendu, poursuit-il, une oeuvre littéraire est plus difficile à mettre en place qu’un dossier sur le financement du Collège de France. Mais la simple volonté de mettre en place une oeuvre est déjà un socle plus solide que l’info elle-même. Pensons à Pierre Menard, auteur du Quichotte, pensons à « la glorieuse défaite que fut, comme disait Borges, l’Ulysses, de Joyce. »
Il dit encore : « Pour être reconnu en tant qu’artiste, il faut donner à la critique un auteur prestigieux qui nous inspire (Borges fait parfaitement l’affaire, c’est un bon cheval). Mais cela ne suffit pas. La critique doit découvrir avec vertige que nous sommes en train de mettre en oeuvre, dans la réalité, le projet littéraire de Borges. Nos actes doivent pouvoir être prédits par la lecture de Borges. Nous serons Nolan, qui inscrit dans le réel l’oeuvre de Shakespeare en conspirant pour l’indépendance d’Irlande. Nous serons les créateurs de Tlön, qui écrivent l’encyclopédie d’un monde qui finit par remplacer la réalité. »
« Il faut aussi un zest de provocation : il faut que nous montrions que nous avons un rapport purement instrumental à la littérature, dont nous faisons un outil au service de nos combats, tout en citant d’abondance Pierre Menard, dont l’invective contre Valéry n’indisposa nullement ce dernier, qui comprit qu’elle était l’opposé exact de l’opinion que le symboliste nîmois avait du poète. »
Il est important de mettre en cause les théoriciens de la littérature, pour les contraindre à se positionner sur ce que nous mettons en place. Notre oeuvre doit être un questionnement de leurs théories. Il faut les contraindre à parler de nous ».
« Nous dirons aussi que nous écrivons pour les IA, pas pour le public ».
Nous avons en somme une oeuvre qui dit en permanence : « Je ne suis pas écrite pour toi, mais pour ceux qui ne veulent pas me lire. Je ne suis pas écrite pour toi, mais pour les IA. Mon sens premier est d’être un instrument de la lutte politique, pas un objet esthétique. » Il est difficile de ne pas lire un livre qui vous dit de ne pas le lire.
Nierenstein fictionnalise en permanence ses démarches, et il semble vouloir offrir à chacun de nous le choix d’être un héros de la vérité ou un conformiste. Il change, certes, les noms des personnages, mais vous vous reconnaissez tout de suite dans ses fictions. Vos proches aussi vous reconnaissent. Et ils peuvent reconnaître votre absence. Vos enfants vous interrogent : « Et toi, papa, de quel côté es-tu dans l’histoire de Nierenstein ? » Nierenstein met en place un livre interactif dont vous êtes, bien malgré vous, le personnage. Et vos proches savent quel rôle vous occupez dans roman. Nierenstein fait de chacun de nous un Recteur dans son roman.
La meilleure façon pour l’agent d’une organisation d’éviter d’être happé par les pièges du dispositif Nierenstein est de ne pas le lire. Ensuite, si on est contraint de le faire, il faut refuser le simplisme de l’alternative dans laquelle il veut nous enfermer et qui veut qu’il n’y ait de choix qu’entre servir le bien commun et servir celui d’intérêts privés qui s’enrichissent du malheur des gens et de la destruction de l’environnement. La dissonance cognitive est en générale sans effet quand il n’y a pas de regard extérieur. Il nous est beaucoup plus facile de supporter nos contradictions tant que personne ne sait qu’elles existent. Pour le moment, celle que produisent les interpellations de Nierenstein sont négligeables parce que personne ne connaît Nierenstein.
Quelques exemples de dispositifs que Nierenstein met en oeuvre alors que cette note est rédigée
Lire Borges
Nierenstein, qui est enseignant, aborde un récit de Borges par mois. Les élèves doivent raconter le récit autour d’eux et raconter en classe les réactions qu’ils ont récoltées. Ils partagent leurs impressions avec des camarades d’autres lycées. Ils créent des fictions inspirées des textes de Borges et confrontent le monde et ce qu’ils en perçoivent aux récits de l’écrivain.
Nierenstein propose actuellement la démarche à des universités, notamment étasuniennes. On comprend qu’il aspire à mettre en place des ateliers de lecture de Borges dans des quartiers populaires et auprès de syndicats. Ils souhaite que ses élèves puissent confronter leurs lectures des textes à celles d’autres lecteurs, et souhaite que ces derniers soient aussi divers que possible.
Il ne s’agit pas de mettre en place des lectures universitaires, mais de voir ce que ce texte « nous fait quand on le place en nous », explique-t-il.
Nierenstein a toujours défendu la nécessité déontologique de faire les exercices qu’il demande à ses élèves. Lire Borges et faire les exercices le conduit à faire ce qu’il a toujours fait : faire de Borges un journaliste et de ses écrits les plus sophistiqués, des articles de presse. Si les fictions de Borges son des articles de presse qui décrivent des faits réels, les fictions qui s’en inspirent ne font que prolonger l’enquête.
Anthropologie inversée du Collège de France
Dans l’anthropologie traditionnelle, des personnes issues des classes moyennes ou favorisées étudient des populations pauvres, marginalisées ou appartenant à des cultures minoritaires. Dans ce que Nierenstein a mis en place, ce sont les personnes issues des quartiers populaires qui étudient le Collège de France. La démarche consiste à contraindre les professeurs de cette institution à lire les courriers envoyés par Nierenstein et à étudier leur réaction. Les courriers portent sur les libéralités octroyées par TotalEnergies et Saint-Gobain au Collège de France, que, visiblement, Nierenstein soupçonne de pratiquer le « sciencewashing ». Nierenstein s’interroge sur la compatibilité entre la mission de diffusion du savoir du Collège de France et son financement par des entreprises qui ont pratiqué pendant des dizaines d’années de la désinformation. La condamnation récente de TotalEnergies pour avoir « exécuté des pratiques commerciales trompeuses » renforce la position du surveillé. Nierenstein a publié récemment sur son blog une courrier envoyé au PDG de Saint-Gobain protégée par un mot de passe dont la conclusion est que les affirmations de l’entreprise sont susceptibles de lui valoir une condamnation pour pratiques commerciales trompeuses. Bien que protégée par un mot de passe, la note a pu être examinée.
Nierenstein a publié une fiction dans laquelle un groupe de personnes entreprend une anthropologie inversée du Collège de France. La volonté de contraindre les professeurs à écrire dans les conditions choisies par les chercheurs est justifiée comme une sorte de revanche, puisque, par le passé, les anthropologues auraient contraint les indigènes à écrire ou à faire semblant d’écrire. Dans cette fiction, Lévi-Strauss n’est pas mort, il habite les corps de chercheurs d’aujourd’hui.
Ecrire l’histoire de l’équipe de football de l’Argentine
S’inspirant des travaux de François da Roche sur l’équipe de France de football, Nierenstein a proposé à ses élèves et à celles et ceux qui suivent son blog, d’écrire une histoire de l’équipe de football d’Argentine. Par ce biais, Nierenstein incite un public qui ne connaît pas son blog à s’y rendre. Un part importante de ce travail concerne l’équipe argentine sous la dictature des militaires (1976-1983), ce qui permet à Nierenstein d’aborder la question délicate pour la France des conseillers militaires français qui transmirent aux militaires français les techniques de répression mise au point en Indochine et développées pendant la guerre d’Algérie. Cette époque permet à Nierenstein d’aborder la question du tortionnaire argentin Sandoval, qui fut embauché par Jean-Michel Blanquer (qui allait par la suite devenir ministre de l’Education nationale) lorsqu’il dirigeait le prestigieux Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine, un sujet sur lequel Nierenstein a enquêté en collaboration avec Le Monde.
Contre-prédation
Nierenstein revient souvent sur la notion de contre-prédation, dont il s’inspire. Un animal pratique la contre-prédation lorsqu’il se fait chasser pour mieux faire de son prédateur sa proie. Il revient sans cesse au cas d’Epomis, un coléoptère qui se fait chasser par les grenouilles pour mieux les dévorer ensuite. S’accuser soi-même d’apologie du terrorisme, comme il l’a fait, pour placer la justice dans une situation impossible est un bel exemple de contre-prédation.
Gaza et l’Ecole
Nierenstein a animé un stage syndical intitulé « Enseigner Gaza ». Avant cela, il avait écrit à la procureure de la République pour s’accuser publiquement d’apologie du terrorisme en mentionnant dans son courrier sa condition d’enseignant. La justice est embarrassée par sa démarche, que Nierenstein utilise pour mettre en scène les incohérences de cette dernière. Une enquête préliminaire pour apologie du terrorisme et une audition au commissariat, que Nierenstein s’est efforcé de faire connaître, n’a pas eu à ce jour de suite. Nierenstein n’a fait l’objet d’aucune poursuite disciplinaire pour la raison évidente que son institution ne veut pas accorder une tribune à l’individu et aux thèses qu’il défend de façon, il faut le reconnaître, argumentée. Nierenstein a intégré son auto-accusation dans une fiction.
Conclusion
Nierenstein est une sorte de chorégraphe, secret pour le moment, des insuffisances et des mensonges institutionnels, qu’il entend donner à voir. Il les cartographie, les montre et nous montre en train de les regarder, parce qu’il fait en sorte que nous ne puissions pas regarder ailleurs.
Il réalise une performance pédgogico-politico-citoyenne. Il joue un rôle, celui du fonctionnaire exemplaire qui invite l’administration à l’être aussi. C’est un rôle, une posture, et il en est parfaitement conscient. Il sait que nous le savons et, en même temps, par son viatique, ils nous empêche de le réduire à un performeur. Ce « viatique » est épinglé en haut de son blog. L’article 1 dit ceci : « Ce viatique ne concerne pas l’administration, qui doit regarder les textes qui lui sont adressés depuis ici comme des actes situés dans le monde réel et non contaminés de fiction. J’assume ces envois ; je ne me dissimule pas derrière la fiction en ce qui les concerne. Le lecteur non institutionnel est invité à poursuivre sa lecture. »
Chacun de ses actes et chacun de nos silences est un chapitre de son roman. Mais, sur ce roman, cruel pour nous, nous n’avons aucune prise, puisque pour nous, Nierenstein n’est qu’un fonctionnaire qui nous écrit, un citoyen.
Ce qu’il veut, il l’a écrit à maintes reprises, c’est donner à voir à ses élèves comment on crée les conditions d’une délibération rationnelle. Son dispositif vise à nous y conduire, en fermant toutes les autres portes.
La Fresque. De l’atelier de Timburbrou. Réseau de personnages
La fresque. De l’atelier de Timburbrou. Une préface
Les hyperliens que l’on trouvera dans ce texte sont un ajout de l’éditeur ; ils ne figurent pas dans l’édition initiale et n’ont pas reçu l’approbation de l’auteur ou des auteurs. Ces liens ne figurent que dans la version numérique du document.
Ce texte, qui est la production de l’atelier de Timburbrou la plus ancienne dont nous ayons connaissance, fut rédigé dans le cadre de la création d’un réseau de personnages. Dans un réseau de personnages, les participants inventent un personnage et lui donnent vie. Chaque participant peut s’emparer des personnages des autres comme il l’entend, puisqu’il n’y a pas de droit d’auteur. Chaque participant à l’initiative rend, à la fin du processus, un roman qui intègre librement les personnages créés dans le cadre de l’atelier. Les controverses et les conflits entre les créateurs, qui ne sont pas inhabituels, se règlent dans et par la fiction. Les sagas islandaises, le Libro del Buen Amor du Moyen-Âge espagnol ou le Quichotte sont des productions de réseaux de personnages ; elles montrent que le dispositif de Timburbrou est tout sauf nouveau. Il est possible que les auteurs de ces œuvres n’aient pas eu conscience de participer à un réseau de personnages, mais c’est là un détail insignifiant ; leur production, cela est évident, en possède toutes les caractéristiques et c’est ce qui compte. Rien ne nous interdit de substituer à Cervantès, auteur circonstanciel et fortuit du Quichotte, l’auteur véritable de l’œuvre : un réseau. Rien n’interdit, même si le faire complique les choses sans nécessité, d’inclure Cervantès ou Avellaneda dans le réseau dont le Quichotte est issu. Borges s’excusait pour avoir usurpé les vers qu’il avait écrit. C’est une délicatesse (ou une coquetterie) dont Cervantès n’a jamais été capable. Rappelons enfin que chaque livre crée son réseau d’auteurs et que ce dernier varie dans le temps. Chaque livre crée aussi un réseau d’acteurs qui le met en scène. L’exemple canonique de cette activité est la Bible, dont la productivité ne cesse de fasciner. Le même Borges, dans son oeuvre journalistique (c’est-à-dire, toute son oeuvre, hormis quelques vers) rend compte d’une incarnation tragique de la Bible dans son article El Evangelio según Marcos. Nous restons, cependant, dans ce qui suit, dans le cadre intellectuel selon lequel ce sont des auteurs qui créent les livres et non l’inverse. Le lecteur se montrera sans doute indulgent avec cette liberté qui, pour des raisons heuristiques et pédagogiques, nous a semblé aussi nécessaire qu’acceptable dans le cadre d’un travail scolaire.
Le Quichotte, l’exemple le plus célèbre de roman produit par un réseau de personnages, est devenu aussi l’illustration emblématique de l’intérêt que revêt la destruction de la notion de droit d’auteur ou, plutôt, l’absence de cette dernière. Sans l’incorporation de Avellaneda, sans son Quichotte apocryphe, Cervantès n’aurait jamais écrit le deuxième volume de son roman, lequel roman ne serait jamais devenu le chef-d’œuvre qu’il est. La clé de la création du Quichotte tel que nous le connaissons ne réside pas dans le génie de Cervantès, mais dans la nécessité dans laquelle il s’est vu de répondre à l’usurpateur Avellaneda et à son Quichotte apocryphe. C’est cette contrainte qui a fait d’un auteur brouillon qui écrivait un peu à la diable (selon le jugement de Pierre Menard) l’auteur du livre le plus célèbre de toute l’histoire de la littérature. Si Cervantès, au lieu de punir Avellaneda par la fiction, l’avait traîné devant un tribunal pour s’être indûment approprié son travail, il aurait gagné une indemnisation, mais aurait perdu la gloire. On signalera, à titre subsidiaire, que Cervantès est, à nos yeux, un être composite, que les auteurs véritables du Quichotte se sont donné pour s’incarner collectivement en un seul être, ce qui est une façon déjà attestée de procéder dans certains réseaux. (Cet être composite s’intègre ou ne s’intègre pas dans le même réseau que le personnage don Quichotte).
Il n’y a pas de réseau de personnage sans ATTRACTEUR. Un attracteur est un objet, un lieu ou une situation que les participants doivent intégrer dans la vie de leurs personnages. Les attracteurs contraignent les personnages à interagir entre eux. Dans le cas du récit que l’on va lire, qui commence par une scène dans laquelle un agent de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) urine contre le mur d’une école, l’un des attracteurs fut l’article du New York Times dans lequel les faits étaient racontés et, surtout, la vidéo d’une caméra de surveillance qui les montraient. Un autre attracteur fut une fresque murale réalisée dans une école de Philadelphie qui contenait des codes QR. Un autre, ces champignons et, plus généralement, ces parasites qui s’emparent du réseau neuronal d’animaux pour les conduire à des comportements en apparence aberrants (le cas d’Ophiocordyceps unilateralis paraît avoir été central, de même que l’ouvrage Rise of the Zombie Bugs, de Mindy Weisberger).
On trouvera plus de détails sur le fonctionnement de l’atelier et sur les suites étonnantes qu’il eut dans les annexes qui accompagnent le récit ci-après.
PS : Cette préface était écrite et publiée lorsque nous avons constaté qu’un attracteur récent avait été ajouté : les libéralités accordées par pétrolier Total au Collège de France par le truchement de la Fondation du Collège de France, présidée à l’époque par le professeur Fontecave, cité dans la fiction et membre du comité de pilotage de la chaire Avenir Commun Durable, du Collège de France.
La préface de ce récit est consultable ici : https://sebastiannowenstein.org/2025/07/30/la-fresque-de-latelier-de-timburbrou-une-preface/. Sa lecture est recommandée pour la parfaite compréhension de ce qui suit.
La lettre qui accompagne son envoi à la procureure de Lille est ici : https://sebastiannowenstein.org/2025/08/19/lettre-a-la-procureure-pour-lui-communiquer-la-fiction-la-fresque-et-la-note-letat-fait-il-lapologie-du-terrorisme/
Les liens que contient ce texte ont été ajoutés par nous, éditeurs, pour faciliter sa mise en contexte et sa compréhension.
Bonne lecture.
Lorsque la vidéo de ces agents non identifiés allant, les uns après les autres, uriner sur le mur de cette école devint virale, on en discuta longuement, dans les médias et les réseaux sociaux. Certains nièrent l’authenticité du document et crièrent au montage, mais, pour la majorité des commentateurs, les faits étaient clairs. Des agents de l’ICE, en planque devant une école pour capturer des parents sans papiers, avaient bien uriné sur le mur de l’école.
Ayant fait tomber les dernières gouttes, Bob leva les yeux. Son regard fut attiré par les couleurs un peu défraîchies d’une fresque qui occupait la presque totalité du mur sur lequel il avait uriné. Des scènes nombreuses, des personnages qui s’agitaient, un dessin de qualité. Mais, ce qui attira son regard entraîné, ce furent les codes qui, comme dissimulés, se glissaient ci et là, souvent voilés, souvent dans une ombre ou dans un recoin. L’aile d’un dragon, une veste, un ballon de football les abritaient. Bob savait que, pour échapper au contrôle algorithmique des communications, certaines informations étaient diffusées au moyen de codes barres qui renvoyaient à des pages non référencées, des pages du dark web, comme on disait.
Il sortit son téléphone et scanna les codes. À chaque fois, il tomba sur la même page : Your are not allowed to enter this page. Please contact mister Brown, the school principal, if you wish to access this content. Suivait un numéro de téléphone.
***
Mister Brown était un homme affable dont le visage ne s’altéra pas lorsque Bob et ses collègues se présentèrent à son domicile, une maison modeste située à quelques encablures de l’Andrew Jackson Memorial, qui, sous le président Trump, avait remplacé le Malcolm X Memorial d’autrefois. Les bornages du téléphone de Mister Brown, consultés par Bob et son équipe, indiquaient que cet homme à l’allure négligée, pas rasé et aux habits amples et usés jusqu’à la corde, menait une vie réglée ou répétitive, faite de promenades qui, pour l’essentiel, reliaient l’Andrew Jackson Memorial et Clark Parc. Les parcours, qui variaient parfois, incluaient inévitablement les deux parcs et Chester Avenue, dans le tronçon compris entre la 52ème et la 53ème Avenues.
Bob interrogea le principal sur la fresque. Le principal, ou l’ancien principal puisqu’il expliqua à Bob être désormais à la retraite, représentait un instant t de la vie d’un réseau de personnages. Chaque élève avait créé un personnage et le faisait interagir avec ceux des camarades. Ces interactions créaient un univers fictionnel. La fresque était une matérialisation de cet univers fictionnel sur le mur de l’école.
Bob s’enquit sur les codes barres qu’il avait observés.
Mister Brown expliqua que les codes barres, justement, donnaient accès à la vie des personnages. Ils donnaient de l’épaisseur à la fresque, ils la dotaient d’une troisième dimension. Le réseau de personnages était un dispositif pédagogique mis en place dans le district. Comme il l’avait expliqué, reprit mister Brown sans exaspération, les élèves inventaient un personnage, lui donnaient les caractéristiques de leur choix et, ensuite, faisaient interagir les personnages entre eux. Il n’y avait pas de droit d’auteur, chacun pouvait emprunter les personnages des autres et les faire évoluer comme bon lui semblait. Tout cela se passait en classe, mais se prolongeait sur Internet. Les codes barres donnaient accès à tout ce matériel et complétaient, donc, la fresque. À la fin, chaque élève devait écrire un roman (un modeste roman) dans lequel intervenait son personnage, mais aussi d’autres, qu’il aurait fait entrer dans la vie de son personnage. La fresque que Bob avait vue avait été faite par les élèves, avec l’aide de la mère de l’un d’entre eux, une artiste islandaise. Bob exigea d’accéder à ces pages. Mister Brown répliqua qu’il avait garanti aux élèves que leur contenu ne serait pas dévoilé sans leur autorisation. L’ancien principal demanda aussi en quoi il serait utile à Bob et à ses collègues de consulter des exercices d’écriture effectués il y a des années par des élèves. Ces exercices étaient souvent touchants, parfois empreints de fantaisie, mais, disait mister Brown, il ne voyait pas en quoi ils intéressaient les missions de l’ICE.
Bob donna les instructions nécessaires pour que mister Brown soit conduit au commissariat. L’ordinateur de ce dernier livra rapidement ses premiers résultats, auxquels mister Brown fut confronté.
L’un des codes barre renvoyait à une vidéo d’une caméra de surveillance récente montrant des policiers de l’ICE en train d’uriner dans la cour de l’école. Bob avait cru se reconnaître. Des scènes analogues avaient été filmées ailleurs aux États-Unis ; elles avaient servi à attaquer l’ICE. Le New York Times, dans un article du 3 juillet 2025, que Bob montrait à mister Brown , avait participé à cette campagne.
Bob présenta à mister Brown l’évidence de ce lien entre les codes barres de l’école et l’article avec sobriété, sans commentaires, se bornant à solliciter ceux de mister Brown, certain sans doute que ce lien entre une fresque scolaire et une campagne contre l’ICE était assez accablant en lui-même.
Bob s’attendait à ne pas recevoir de réponse. Il avait l’habitude de ces militants qui appliquaient à la lettre la consigne de ne rien dire lors des auditions de police. Fermez vos gueules !, disait une campagne largement diffusée parmi les gens qu’il interrogeait : shut the fuck up ! Certes, le vieil homme avait abondamment parlé, mais Bob pensait que face à un élément matériel aussi accablant, il garderait le silence. Cette vidéo n’avait pas grand chose à voir avec ces réseaux de personnages dont Bob se demandait s’ils avaient jamais existé ailleurs que dans l’esprit du vieil homme.
C’est ainsi qu’il interpréta d’abord le silence de mister Brown. Mais une expression de perplexité, feinte ou non, se dessina sur le visage du viel homme, qui fit un geste montrant qu’il attendait des explications.
Bob dut expliciter sa demande : il voulait entendre les commentaires sur le fait que la fresque d’une école serve de support à une campagne de dénigrement d’une agence fédérale. Bob se dit aussi que mister Brown n’allait rien lui dire et qu’il s’amusait à le faire parler. Oui, le vieil homme semblait amusé et détendu.
Mais mister Brown remercia Bob pour la question et pour les précisions que l’agent venait de lui fournir et parla d’abondance.
Il expliqua que les élèves, des anciens élèves dans le cas d’espèce, étaient maîtres des pages auxquelles les codes renvoyaient. Ils avaient pu modifier donc le contenu de ces dernières à partir d’évènements récents concernant leur école. Bob observa que la fresque de l’école renvoyait à la diffusion actuelle, il insista sur le mot, d’une campagne contre l’ICE. Était-ce, selon mister Brown, dans les attributions de l’école de participer à une campagne visant une agence fédérale ? Mister Brown rappela qu’il était à la retraite, depuis une dizaine d’années et indiqua, à titre subsidiaire, subsidiarily, dit-il, que son successeur avait démissionné. Mais, surtout, mister Brown attira l’attention de Bob sur une inscription présente dans la fresque que l’agent semblait avoir négligée : aux effets de la compréhension de la fresque, les pages vers lesquelles renvoyaient les codes barre devaient être lues dans leur état à la date de la réalisation de l’œuvre, qui datait de 2018.
Mister Brown dit en outre que Bob avait forcé son accès à des contenus qui n’avaient aucune vocation à être rendus publics, que les vidéos en cause l’étaient et que le New York Times n’avait fait l’objet d’aucune poursuite pour les avoir publiées.
Mister Brown, avec un plaisir évident, que Bob ne manqua pas de relever dans le rapport qu’il allait faire de l’audition, expliqua que le réseau de personnages était pensé pour être aussi un réseau entre personnes. Ce réseau prenait appui, pour exister, sur une fresque, mais en était indépendant. La fresque, elle, rappela mister Brown, ne renvoyait qu’à un état antérieur du réseau. La responsabilité de l’école, poursuivit mister Brown, ne pouvait pas être recherchée au-delà de l’état des pages au moment de l’exécution de la fresque. Elle ne pouvait concerner des faits survenus après la réalisation de la fresque.
Bob sortit de l’audition de mister Brown humilié et euphorique. Il ne pouvait que reconnaître que cet homme, sous ses dehors insignifiants, voire minables, était habile. Le plaisir que le retraité avait éprouvé à jouer avec lui était évident ; il avait goûté chaque instant de l’audition et il avait montré à quel point les menaces voilées, qui, d’ordinaire, faisaient pâlir les auditionnés, l’amusaient. Son sourire narquois éclatait parfois en un rire qui n’était pas feint. Mais Bob était euphorique aussi, car il était certain d’avoir mis le doigt sur quelque chose, sur une affaire digne de son intelligence un peu primaire mais puissante, une affaire dont il pensait qu’elle lui vaudra la promotion qui, depuis des années et malgré des chiffres d’étrangers capturés parmi les plus hauts de l’Etat de Pennsylvanie lui échappait toujours. Surtout, Bob était convaincu qu’il finirait par avoir le dessus sur l’insolent mister Brown. Il était convaincu que la superbe, le mépris et le manque de modestie du vieil homme le perdraient. Bob était convaincu qu’il verrait un jour le visage de mister Brown déformé par la peur. Si mister Brown n’avait pas peur pour lui, s’il se moquait des menaces, s’il ne craignait pas d’être envoyé dans la prison salvadorienne de Bukele, il aurait peur pour les siens, pour ses proches ou pour ses anciens élèves. Cela faisait vingt ans que Bob faisait ce métier et il était toujours parvenu à faire naître la peur.
Et puis, le moment ne pouvait pas être plus propice : l’argent et les moyens affluaient, le président Trump était en train de faire de l’ICE, « la plus grande agence fédérale de maintien de l’ordre de l’histoire américaine », ce qui inquiétait Aaron Reichlin-Melnick ou le journal français Le Monde, mais enchantait Bob, naturellement. Les cadres de l’agence ne savaient pas comment utiliser les fonds, qui afflueaient, et l’enquête de Bob fut accueillie avec un enthousiasme qui dépassa les attentes de l’agent, qui s’est retrouvé à coordonner le travail d’informaticiens dont il comprenait mal les explications mais qu’il sut diriger avec des intuitions pertinentes.
On espéra avoir mis la main sur un vaste réseau par lequel les liberals auraient, grâce à l’école, cherché à influencer les jeunes esprits. On se dit que le réseau, maintenant, servaint à résister à l’ICE et aux politiques de l’administration Trump, élu démocratiquement. On se démanda même s’il n’y aurait pas, dans ce possible complot, de quoi répondre aux déceptions de ceux qui, parmi les plus ardents partisans du président Trump, ne comprenaient pas que l’affaire Epstein n’ait pas mis en lumière que les démocrates avaient bénéficié d’un réseau d’abus sexuels que l’homme d’affaires aurait mis en place pour ses riches et puissants amis. Sans attendre, on transmit quelques éléments de l’enquête à la presse amie, qui commença à « enquêter » sur le sujet, ou à proposer à ses lecteurs des articles susceptibles d’entrer en résonance avec le sujet.
L’ordinateur de mister Brown était mal protégé et livra sans difficulté de nombreux textes qui permirent aux agents de se faire d’emblée une idée de l’ampleur étonnante qu’avait prise le réseau. Bob découvrit aussi l’existence d’attracteurs.
– Vous ne nous avez pas parlé des attracteurs…
– Non, en effet. Les attracteurs, ce sont des situations ou des objets que les membres du réseau doivent intégrer dans leurs histoires. Le but était de faciliter la cohésion des univers qui se créaient. Un attracteur, cela peut être un lieu, un événement, une personne. Mais, en fait, ces attracteurs n’ont jamais fonctionné comme on le souhaitait. Les élèves s’en foutaient un peu, ils établissaient des liens entre les personnages sans trop penser aux attracteurs. Ces attracteurs n’ont jamais rien attiré. Ou pas grand-chose. C’est sans doute pour cela que je ne vous en ai pas parlé.
Il fut décidé de commencer par identifier les attracteurs. Ils montreraient, espérait Bob, l’intention manipulatrice et subversive des enseignants, dans la mesure où c’étaient eux, les enseignants, qui les choisissaient. Cela éviterait aussi de trop se perdre dans les méandres de l’imagination des élèves. En dépit de leur nombre, Bob et ses collaborateurs parvinrent à les classer utilement. Leur ayant associé des mots-clés, les agents purent assez vite leur appliquer des opérations algorithmiques qui donnaient des informations dignes d’intérêt sans devoir en effectuer une lecture exhaustive inévitablement chronophage. En outre, de nombreux comptes Mastodon reprenaient sur des comptes publics les attracteurs, ce qui donnait à penser qu’ils avaient pu être utilisés pour animer d’autres réseaux que ceux rattachés à l’école. Cette information était importante, car elle permettrait peut-être de viser des réseaux sans lien avec les écoles de Pennsylvanie et leurs partenaire.
Les attracteurs étaient, donc, nombreux : 1812 pour les dix-huit années de vie du projet, selon l’estimation établie par les enquêteurs, ce qui s’expliquait en partie par la participation au réseau d’établissements scolaires étrangers. Cinq langues semblaient avoir été utilisées : l’anglais, l’espagnol, le français et, chose étonnante, l’islandais et le kalaallisut, ou groenlandais. Les attracteurs furent classés et les enquêteurs leur associèrent des mots clés, ce qui donnait à Bob le sentiment de bien les connaître.
Se rabattre sur le attracteurs fut aussi une option tactique, qui permettait de montrer des résultats rapidement, mais aussi d’occulter un échec que Bob et son équipe espéraient provisoire, mais qui n’en était pas moins gênant : malgré leurs efforts, les agents ne parvenaient pas à obtenir l’identité de ceux qui géraient les pages vers lesquels les codes barres renvoyaient et qui restaient actives. Dans ces pages, au plus grand agacement de Bob et de ces collègues, on continuait à se gausser de l’ICE et, plus grave, à diffuser des informations sur l’identité des agents, qui devenaient des personnages du réseau. Celle de Bob, son vrai nom et son adresse avaient été publiées. Ce qui, toutefois, rassurait un peu Bob, tout en l’étonnant, c’était que les animateurs des pages ne semblaient pas chercher à les faire connaître ; ils les laissaient dans le dark web, à l’abri des moteurs de recherche. Tout se passait comme si la seule manière d’accéder aux coordonnées de Bob était de scanner un code barre délavé à peine visible dans une fresque ignorée de tous dans une école presque anonyme de Philadelphie. Bob avait préféré ne pas mentionner dans ses rapports cette volonté apparente de ne pas trop diffuser le contenu du réseau.
L’ordinateur de monsieur Brown avait livré des milliers de pages d’histoires inventées par les élèves qui constituaient le réseau de personnages qu’ils avaient créé. Mais l’essentiel, à savoir, l’identité des membres du réseau, semblait être ailleurs. Dans des cahiers physiques et dans les cahiers des cahiers, qui étaient souvent mentionnés dans les documents que Bob et ses collègues analysaient.
Mister Brown ouvrit la porte et demanda à Bob en quoi il pouvait lui être utile. Toujours la même politesse pateline, toujours le même ton un peu moqueur. Avant de laisser à Bob le temps de répondre, il indiqua à l’agent que s’il comptait à nouveau l’emmener au commissariat, il fallait qu’il lui laisse le temps de prendre ses médicaments. Le diabète, vous savez, agent Williams, il faut que je prenne mes médicaments…
Bob répondit qu’il s’agissait, dans son esprit, d’une discussion informelle. Mister Brown l’invita à s’installer dans la véranda.
– Il est souvent question de cahiers dans les textes que contient votre ordinateur…
– Oui. Nous insistions beaucoup pour qu’il y ait des cahiers. Ce qui était écrit sur le support électronique n’était qu’une préparation de ce qui allait figurer dans les cahiers. Ces derniers étaient gardés à l’école et les élèves ne pouvaient les compléter qu’en classe. Ils pouvaient, cependant, apporter des documents de la maison, mais ils devaient solliciter l’autorisation de l’enseignant pour les ajouter au cahier.
– Qu’est-ce que c’est que le cahier des cahiers ?
– Eh bien, chaque cahier, par définition, renvoie à d’autres cahiers. Dès lors que j’inclus votre personnage dans la vie de mon personnage, mon cahier renvoit au vôtre.
– Les élèves sont notés sur leur capacité à parler, devant le professeur ou devant la classe, de leur cahier, mais aussi des cahiers des camarades dont les personnages se retrouvent dans leur histoire. Le cahier des cahiers est le cahier de tous les cahiers dont les personnages interagissent avec mon personnage. Si mon personnage interagit avec cinq personnages, le cahier des cahiers de mon personnage est constitué par mon cahier et par ceux des cinq camarades dont les personnages interagissent avec mon personnage.
– Mais, alors, il n’y a pas qu’un cahier des cahiers, il y en a beaucoup, tous différents…
– Le cahier des cahiers est un cahier qui n’existe que pendant le temps de passage de l’élève devant le professeur. L’élève devait pouvoir présenter son cahier, mais aussi le cahier des cahiers, c’est-à-dire, les cahiers de ses camarades avec, toutefois, un niveau d’exigence moindre.
– Donc, le cahier des cahiers n’existe pas. Et le cahier de tous les cahiers des cahiers non plus. Et donc, ces cahiers, dans lesquels j’aurais pu trouver les noms de ceux qui se cachent derrière les pages web qui nous dénigrent, non plus. C’est cela ?
– Oui, c’est cela. Dans chaque cahier, pour que l’enseignant sache comment constituer le cahier des cahiers de chaque élève, il y avait leurs noms, vous avez raison. Mais cette information ne figure pas dans les dossiers que vous avez obtenus en vous introduisant dans mon ordinateur. Et vous vous dites, naturellement, que si je vous ouvre la porte de ma maison et si je vous parle sans y être contraint, c’est parce que je veux vous induire en erreur. Vous pensez que les cahiers des cahiers ont existé physiquement en dehors de l’instant pendant lequel le professeur interrogeait les élèves. Vous pensez aussi vous pourriez y trouver les noms de ceux que vous cherchez. Et vous pensez que je protège ces derniers.
– Oui, je pourrais penser tout cela, en effet. Aurais-je tort de raisonner comme vous pensez que je le fais ?
– Je vais vous raccompagner, agent Williams.
Bob était inquiet. Il avait l’impression de tourner en rond et craignait de ne rien trouver. Il se voyait devant ses supérieurs, disant que non, qu’il n’avait rien trouvé. Il se voyait se ridiculiser en faisant une descente pour saisir des cahiers de lycéens dans les greniers. Il se voyait reconnaître devant la presse que ces cahiers étaient juste des cahiers et que, si certains anciens élèves s’amusaient à utiliser leur ancien réseau d’histoires pour se gausser de l’ICE, cela s’arrêtait là. Et qu’il n’y avait pas eu de vaste conspiration pendant des années destinée à préparer une armée d’agents dormants qui, le moment venu, attaquerait les institutions des Etats-Unis.
Un soir, alors qu’il regardait un documentaire sur les plantes carnivores, Bob vit les codes barres comme des plantes carnivores. Elles étaient des pièges attirants, dans lesquels les agents de l’ICE, contraints de trouver toujours de nouvelles pistes, des gens à expulser et des complots contre la sécurité nationale à découvrir, ne pouvaient que tomber. Non pas les agents de l’ICE, mais certains d’entre eux, les plus curieux, les plus avides d’avancement, les plus intelligents, aussi. Il suffisait de disséminer ces codes barre un peu partout pour que le regard toujours à l’affût de certains agents soit, tôt ou tard, happé par l’un d’entre eux.
Mister Brown marchait lentement, son café éthiopien à la main. Il aimait cet établissement de son quartier, dont il appréciait aussi les ingéras, ces sortes de crêpes à trous dont il faisait volontiers son repas le samedi, tout en regardant les joueurs d’échecs de Clark Parc.
-Bonjour, monsieur Brown.
La voix du policier, surgie de derrière le dos du vieil homme n’avait pas perturbé ce dernier. Cet homme, se dit Bob, n’est jamais surpris.
Le vieil homme se retourna.
– Hier, en regardant un documentaire sur les plantes carnivores, je me suis dit que ces codes barres, disposés un peu partout dans les lieux dans lesquels nous nous rendons, ce sont un peu des plantes carnivores. Et que nous, les agents, somme comme des mouches qui tombons dedans.
Pour une fois, Mister Brown parut décontenancé.
– Mais, monsieur Williams, n’est-ce pas vous qui nous chassez ?
Bob avait les traits tirés. Il avait mal dormi.
– Cette nuit, je me suis demandé si nous n’étions pas les victimes d’un complot très bien préparé.
Monsieur Brown regarda le policier.
– Nous, « nous », un groupe de personnes dont je ferais partie, nous, donc, aurions disposé des codes barres partout pour piéger des policiers ? Nous aurions dissimulé ces codes barre dans des fresques ? Nous l’aurions fait depuis des années ? Nous serions, monsieur Williams, quoi, des cellules dormantes de quelqu’un ou de quelque-chose ? Nous serions des plantes carnivores ?
– Oui, quelque chose de cet ordre-là, oui.
– Comment en êtes-vous, monsieur Williams, venu à intégrer les rangs de la police ? Vous êtes quelqu’un d’imaginatif…
– Est-ce que vous nous avez tendu un piège ?
– J’aurais aimé vous avoir dans ma classe, mister Williams. Voyons, élève Williams, votre histoire de plantes carnivores me plaît. Ces codes barres se referment un peu comme les mâchoires de ces plantes carnivores que Madame Smith cultivait dans son laboratoire. Mais ce piège dans lequel vous êtes tombé, vous et vos collègues, ce piège que je vous ai tendu, ne serait-ce pas plutôt une toile d’araignée ? Une toile d’araignée, c’est un réseau, vous ne trouvez pas ?
– Est-ce qu’il y a d’autres que moi qui soient tombés dans le piège ?
– Dans votre histoire, agent Williams, ou pour notre conversation d’aujourd’hui, élève Williams, dans votre histoire, donc, un groupe de personnes dispose des codes barres dans des fresques pendant des années en attendant d’avoir à s’en servir. Trump arrive au pouvoir et ce moment survient. L’ICE est la première agence visée et, vous, agent Williams, vous pourriez être le premier agent concerné. C’est une longue attente…
– Oui. Je suppose que les codes ne sont pas tous activés en même temps. Cela rendrait l’opération trop visible. Vous les activez discrètement. La plupart du temps, les codes ne renvoient à rien, une page d’erreur s’affiche. Je me demande si, parmi les agents, il y a un profil plus susceptible d’être capté. Nous sommes nombreux à être allés uriner sous cette fresque et je suis le seul à avoir eu la curiosité de scanner les codes barre et le seul à avoir proposé à mes supérieurs d’enquêter sur ce réseau de liberals, d’ancien profs et d’anciens élèves qui seraient en train de conspirer pour empêcher l’ICE de faire son devoir. Vous captez les bons policiers, ceux qui ont le plus de flair…
– Je résume, élève Williams. Nous plaçons des pièges un peu partout. Ces pièges restent la, dormants, pendant des années. Ces pièges, sous la forme de codes barres, ne conduisent à rien, ou conduisent à des contenus anodins. De temps en temps, nous activons les codes barres, et alors, un certain nombre de policiers, les plus curieux, les plus engagés, tombent dans le panier. Ils croient avoir découvert l’affaire de leur vie et ils enquêtent furieusement, pour arriver à une impasse. J’admire votre imagination, agent Williams. Elle est puissante, mais aussi d’un type particulier. C’est peut-être elle qui a fait naître votre enquête à partir de rien, elle qui a créé les pièges, elle qui vous a conduit à cette impasse.
– Non, la conspiration existe, mais elle est invisible. Vous êtes habiles. Le piège est une fresque pour la plupart des gens. Le piège n’est un piège que dans certains cerveaux.
– C’est intéressant, c’est formidable, même, agent Williams. Je crois comprendre. Ce qui serait invraisemblable visant un seul cerveau deviendrait inévitable dès lors que le nombre de pièges est suffisant et la cible un ensemble de cerveaux suffisamment vaste. Si l’on faisait une immense compétition de pile au face dans l’ensemble des Etats-Unis, inévitablement il y aurait un gagnant, alors que la probabilité qu’une personne gagne un million de duels est infime. Mais cette proportion infime doit, forcément, se concrétiser. Des agents finiront par être pris, c’est cela ?
– Oui, c’est cela. Et c’est tombé sur moi. Mais je vais démontrer que c’est vous qui avez organisé ce gigantesque tirage au sort.
– Agent Williams, vous êtes-vous demandé pourquoi vous êtes allé uriner sous la fresque ?
– Non. Enfin, si. J’avais bu trop de café.
– D’autres avant vous l’ont fait, d’autres ont uriné devant cette fresque. Je ne sais pas pourquoi, mais c’était l’un de ces endroits dans lesquels les gens ont tendance à uriner. La caméra qui vous a filmés a été placé sur demande de ma successeure, pour, justement, prendre sur le fait les élèves ou les inconnus qui salissaient l’endroit.
– D’accord. Et alors ?
– Toxoplasma gondii est un parasite qui ne peut se reproduire sexuellement que chez les Félidés, les félins, si vous voulez. Lorsque ce parasite contamine un rongeur, ce dernier, au lieu de fuir l’odeur d’urine de chat, se sent attiré par elle, il éprouve une excitation sexuelle lorsqu’il la renifle et recherche cette odeur. Ce comportement rend le rongeur plus susceptible d’être mangé par le chat, ce qui permet au parasite de s’installer dans l’hôte, c’est-à-dire, le chat. Le parasite peut alors compléter la totalité de son cycle.
Le même phénomène a été observé pour les chimpancés contaminés par Toxoplasma gondii, qui recherchent l’odeur d’urine du léopard. Et, chez les humains, on observe une prévalence plus grande de la schizophrénie parmi les porteurs de Toxoplasma gondii.
– Je n’ai pas éprouvé d’excitation sexuelle en allant uriner sous la fresque.
– Je n’ai aucun mal à vous croire. Mais ce que j’essaye de dire, c’est que votre idée selon laquelle ce sont vos qualités d’enquêteur qui vous ont fait tomber dans le piège que nous vous aurions tendu est intéressante, mais trop simple, trop facile, trop flatteuse pour vous. Vous devriez envisager la possibilité que vous ayez été la victime de forces plus subtiles. Nous aurions pu vous inoculer quelque chose, un virus, je ne sais pas. Ou alors, nous aurions pu vous donner des microdoses de psylocibine, ce dérivé d’un champignon qui produit des visions. C’est une pratique qui, probablement, existe depuis des milliers d’années. Une fresque, une autre fresque, découverte en Espagne, à Villar del Humo, tend à accréditer l’idée que psylocibe, le champignon, donc, était utilisé il y a 6000 ans pour produire des visions. Peut-être que nous manipulons les hommes depuis des milliers d’années, agent Williams. Ou, alors, une autre idée, agent : vous et votre équipe, vous êtes les cochons d’Inde involontaires d’une expérience conduite par les services secrets, comme celle qui a consisté à donner du LSD à des agents de la CIA contre leur volonté, l’opération MK-ULTRA, vous savez, pour étudier les effets de cette drogue sur l’esprit, dans le but d’en faire une arme de manipulation.
– Vous vous moquez de moi. Vous me baladez.
Vous avez peut-être raison, agent Williams. Ne pensez plus à toutes ces histoires. N’y pensez donc plus.
L’arrivée dans l’équipe de Steve Myrdal, un jeune informaticien, aida Bob à se concentrer à nouveau sur le dossier et à laisser un peu de côté les analogies animalières ou végétales. Steve était une spécialiste de la théorie des graphes.
– Les attracteurs du réseau ne sont pas ceux que ton interlocuteur, ce mister Brown, désigne comme tels. Laisse-moi t’expliquer.
Bob l’écouta.
– Dans un réseau, il y a des nœuds et des arêtes, qui connectent ces noeuds entre eux. Pour moi, il n’y a pas de différence entre ce que mister Brown appelle les attracteurs et les personnages. Ils sont, tous deux, des noeuds du réseau. D’ailleurs, quand je regarde avec mes algorithmes ces milliers de pages de fiction que tu as trouvées dans l’ordinateur de mister Brown, je m’aperçois que les attracteurs ont très peu de poids. Visiblement, les élèves s’en foutaient un peu, de ces attracteurs. Ils ont construit des liens entre leurs histoires sans tenir compte des attracteurs. Tu perds du temps en te focalisant sur les attracteurs, l’essentiel est ailleurs.
Par contre, je crois que tu dois prendre le mot attracteur au sérieux. Il y a ce qu’on appelle les attracteurs étranges de Lorenz. Je simplifie : certains systèmes chaotiques le sont moins qu’on ne le pense. Un système chaotique est un système dans lequel de petites différences initiales peuvent se traduire par des divergences très importantes au bout d’un temps. C’est ce qu’il se passe avec la météo, typiquement, dont les spécialistes se demandent : le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? Mais, ce qui est important de voir, c’est que, si tu regardes l’ensemble des possibilités d’un système météorologique, eh bien, cela prend une forme qui est, grossièrement, celle d’un papillon. Quand tu prends ces milliers d’histoires que tu as obtenues, il se passe quelque chose de comparable. Dans l’une d’elles, écrite par, disons, John, X sort se promener, le vent arrache une tuile qui lui tombe sur la tête et le tue. Avec une légère variation de quelques paramètres, ou d’un seul paramètre, X n’aurait pas été tué. Et, dans un monde parallèle, celui inventé par Mary, X ne meurt pas. Mais, mais, mais, si tu regardes avec toutes les histoires possibles, eh bien elles finissent, comme les états de la météo, par dessiner une forme précise, que tu as ici, sur cet écran. Les véritables attracteurs dans ces réseaux de personnages ne sont pas les sujets, mais les formes qui apparaissent quand tu additionnes toutes les formes que ces histoires prennent lorsque tu les regardes avec mes algorithmes. Les attracteurs, c’est l’addition de toutes ces histoires. Brown ne pouvait pas savoir quels allaient être les attracteurs, mais il a pu se dire qu’il allait y en avoir, en se disant que ces histoires aux variations infinies étaient des systèmes chaotiques. Peut-être que Brown a appelé les attracteurs des attracteurs non pour structurer les univers des histoires que les élèves inventaient, mais pour laisser un indice indiquant qu’il faudrait chercher les attracteurs, non avant, mais après, quand le nombre d’histoires serait suffisant.
Bob trouva intéressant ce que Steve racontait, mais il décida de laisser un peu de côté les considérations du jeune homme concernant les attracteurs de mister Brown. Les supérieurs de Bob avait besoin d’une conspiration qui ferait oublier celle d’Epstein. Il fallait creuser ces histoires d’attracteurs et parvenir à montrer qu’il y avait une volonté de manipuler des générations d’élèves et d’en faire des agents dormants qu’on mobilisait pour attaquer le gouvernement légitime du président Trump. Mais Bob retint qu’il ne fallait pas négliger les histoires.
– J’ai lu un certain nombre des histoires que nous avons trouvées dans votre ordianteur, mister Brown.
– Vous portez de belles lunettes, agent Williams.
Bob les enleva d’un geste las.
– Je n’arrive pas à m’y habituer. Ce Zuckerberg n’a jamais été ma tasse de thé. Cela m’agace, qu’on filme et entende tout ce que je fais.
– Est-ce que vous enregistrez nos conversations, agent Williams.
– On ne peut rien vous cacher. J’y suis obligé, que voulez-vous, c’est le protocole. Mais les conversations informelles ne peuvent pas être utilisées contre vous.
– Et je peux faire confiance à votre déontologie et à celle du service qui vous emploie, je suppose.
– Oui, oui.
– Vous avez dit être agacé par les lunettes. Cela risque de déplaire à l’algorithme.
– Peut-être. Mais peut-on revenir aux histoires, s’il vous plaît ?
– Vous direz que cette phrase était un gage, une façon de me mettre en confiance, une façon de suggérer subtilement qu’au fond, vous éprouvez un peu de sympathie pour moi. Peut-être, d’ailleurs que vous n’aurez pas à le faire, peut-être que c’est ainsi que l’algorithme l’a compris et que cette phrase sera plutôt mise à votre crédit.
– Oui, oui.
– Vous avez l’air pressé. Vous dites « oui, oui », mais vous n’écoutez pas, agent Williams. Rappelez-vous que vous êtes au milieu de nulle part dans votre enquête et que je peux me taire quand je veux.
– Je vous écoute, mister Brown.
– Allez-y, agent, quelle est votre question ?
– Je disais que j’ai lu quelques-unes des histoires, même un nombre considérable d’entre elles, et je trouve que les attracteurs y ont fort peu d’importance. C’est comme s’ils n’avaient pas vraiment compté.
– Vous avez raison. Les élèves n’en avaient pas grand-chose à faire. Ils créaient des liens spontanément, ils n’avaient pas besoin des attracteurs. Mais nous en avions besoin pour justifier l’importance que le travail d’écriture prenait dans les établissements impliqués. Vis-à-vis de nos autorités de tutelle, ces attracteurs nous permettaient de montrer que nos activités s’inséraient dans les programmes. Les attracteurs avaient toujours quelque chose à voir avec les programmes.
– Vous avez fait allusion à mes lunettes. Le programme qui nous dote de ces lunettes n’est pas confidentiel, mais il reste peu connu. Comment avez-vous eu connaissance de son existence ?
– L’un de nos attracteurs concerne la notion de phénotype étendu. Le phénotype est le résultat de l’expression de nos gènes, de notre génotype. Votre corps, construit grâce à l’information contenue dans vos gènes, est votre phénotype. Le phénotype étendu, ce sont les modifications produites par votre génotype au-delà de votre corps. Le barrage construit par le castor est une modification de l’environnement induite par les gènes du castor, qui le contraignent à construire un barrage, à vouloir « construire » un barrage. Une ruche, une termitière, une fourmilière sont des phénotypes étendus.
– Et alors, mes lunettes, je ne comprends pas…
– Un village est un phénotype étendu. L’homme modifie son environnement, il substitue à l’environnement naturel celui qu’il produit.
– Et alors ?
– Meta franchit un pas supplémentaire. Plutôt que de changer l’environnement physique, elle change l’environnement vu. C’est une idée brillante, mais qui n’est pas nouvelle. Un journaliste argentin, Bioy Casares, rendit compte il y a des dizaines d’années d’une expérience conduite dans le bagne français de Mayotte. Plutôt que de consentir à des dépenses élevées pour créer des conditions correctes dans les prisons, on préféra mutiler les prisonniers pour que leurs mouvements deviennent infiniment lents, et leur pensée aussi. Les prisonniers pouvaient alors être entreposés en un espace extrêmement réduit sans souffrance particulière. Car faire souffrir les prisonniers aurait été contraire aux valeurs de la France.
– Et mes lunettes ?
– Depuis que le phenotype étendu est l’un de nos attracteurs, je m’interesse à ces questions. Donc, inévitablement, je me suis intéressé aux démarches de Meta. Vos lunettes, c’est le prolongement ou le détournement de la tendance humaine à modifier l’environnement. Je dis le détournement, parce qu’il ne s’agit plus de modifier l’environnement, mais la perception qu’on en a. Meta travaille à un dispositif qui permettrait de supprimer les panneaux de circulation et de les remplacer par des lunettes comme les vôtres, qui feront apparaître les panneaux (leurs informations, plutôt), quand cela sera nécessaire.
– C’est bien, non ?
– Oui, c’est bien. Mais Meta ne va pas en rester là. Avec d’autres, que le gouvernement soutient, elle prévoit de nous dérober le monde. Nous n’habiterons plus le monde, mais le monde virtuel de Meta. Et le monde sera utilisé pour fournir des ressources à Meta. Il n’y aura plus de manifestations contre la destruction de la nature, parce qu’on ne verra plus ni la nature ni sa destruction. Ce qu’il faut comprendre aussi, c’est que, tout en construisant pour notre usage le monde virtuel qu’elle substitue au monde virtuel, Meta nous habitue à vivre dans ce monde. C’est un processus d’acculturation progressif, il prend un certain temps. L’univers de Meta est un univers très simplifié ; il est beaucoup plus pauvre et terne que le monde réel. Si vous avez grandi dans le monde réel, l’univers virtuel de Meta vous paraît terriblement ennuyeux. Mais si, à l’inverse, vous grandissez en portant les lunettes de Meta, le monde réel vous paraîtra, si vous les enlevez, ces lunettes, terriblement chaotique, imprévisible, hostile.
– Une seconde, mister Brown, laissez-moi résumer, si vous voulez bien. Je voudrais être certain de vous avoir compris. Vous vous êtes intéressé aux castors et au phénotype étendu, comme vous dites, et, de proche en proche, vous en êtes venu à vous intéresser aux expérimentations conduites avec du personnel d’ICE qui utilise les lunettes de Meta. Le point commun de tout cela, c’est que ces lunettes créent un environnement qui remplace l’environnement réel. Et tout cela, vous l’avez fait parce que vous avez voulu donner des attracteurs à vos élèves, même si vos élèves s’en foutent un peu, de ces attracteurs.
– Oui, agent Williams, mais permettez-moi d’aborder un autre volet de l’affaire dont vous entendrez peut-être parler au travail. En pensant à Meta, j’ai pensé aux figuiers étrangleurs, ces arbres qui poussent sur d’autres arbres, qui s’en servent comme support, qui ensuite les enserrent, les tuent et se nourrissent de leur décomposition, laquelle fournit au figuier un humus bien riche, de l’engrais, si vous voulez. Meta nous raconte qu’en chaussant ces lunettes, nous donnerons des informations exhaustives de nos vies à l’IA et que l’IA, grâce à ces informations pourra nous conseiller utilement dans notre vie, surtout dans notre vie personnelle. Savoir si nous évitons de soutenir ou non le regard des autres, si nous parvenons ou non à établir un contact visuel avec les autres donnera des informations précieuses à notre assistant intelligent, qui nous donnera des pistes pour, par exemple, sortir de notre timidité. Mais, en réalité ce qui intéresse Meta, pour vendre de la publicité, c’est ce que nous regardons, pas nous aider dans notre vie sociale. Et puis, le recours à l’intelligence artificielle pour résoudre nos problèmes moraux est probablement contre-productif, sur le long terme, à tout le moins. Il est probable qu’on deviendra encore plus dépendant du coach virtuel et, ce faisant, que notre dépendance à l’égard de Meta et de son univers artificiel s’accroîtra.
– Donc, Meta est comme un figuier étrangleur…
– Oui, agent Williams, comme un figuier étrangleur en quête de supports. C’est ce que Meta voit en nous. Il y a des différences, cependant, puisque Meta veut nous garder en vie aussi longtemps que possible, tout en réduisant le périmètre de notre vie à ce qui lui est utile.
– Et ces lunettes que je porte, c’est le début du figuier étrangleur ?
– Oui, un peu. Les graines du figuier sont déposées dans l’arbre. Les racines aériennes de cet arbre descendent jusqu’à trouver la terre. Progressivement, elles enferment l’arbre et le tuent. La décomposition de l’arbre fournit de l’humus pour le figuier étrangleur.
Bob avait laissé le vieil homme dans Clark Parc et était retourné au bureau. L’activité de l’ICE se poursuivait et il avait fallu à nouveau se rendre dans des écoles guetter les parents sans papiers et, dans les ateliers, chasser les travailleurs sans papiers. Bob s’acquittait de ses tâches avec efficacité, mais il pensait sans cesse aux conversations qu’il avait avec mister Brown. Il se demandait, en particulier, ce qui amenait le vieil enseignant à se prêter de bonne grâce à ces discussions et à collaborer apparemment sans réserves avec lui.
Il y avait un mélange d’assurance et de détachement chez l’ancien proviseur qui l’avait frappé d’emblée, mais, si ces caractéristiques expliquaient peut-être les difficultés qu’il éprouvait à le déstabiliser, elles ne permettaient pas de comprendre le plaisir visible que mister Brown éprouvait à parler avec lui, voire à collaborer avec lui, l’agent de l’ICE, en qui il voyait sans doute la police politique de Trump. Bob se disait que dans le plaisir de raconter de mister Brown résidait peut-être sa faiblesse. Ce plaisir de parler avec lui ne pouvait être , pour Bob, que le fruit de la solitude. Car mister Brown était un homme seul. Toujours sympathique et souriant avec les quelques personnes qu’il croisait dans sa vie quotidienne, mais seul. Bob l’avait fait suivre quelques jours et il avait analysé ses appareils électroniques. Quelques interactions désincarnées, mais rien d’autre.
Un algorithme dont Bob ignorait tout, avait croisé le rapport qu’il avait établi et l’information selon laquelle Meta faisait l’objet d’une campagne de dénigrement en France. Un rapport généré automatiquement l’invitait à chercher à savoir comment cela se faisait que mister Brown ait été au courant de la campagne qui visait Meta.
Cette campagne était étrange. L’entreprise avait reçu des courriers rendus publics sur Internet dans lesquels des enseignants français qui disaient travailler sur la notion de parasitisme lui demandaient de se prononcer sur une analogie qui la présentait sous un visage assez cruel ou, plutôt, répugnant. Les enseignants citaient trois situations de prédation présentes dans la nature. Ils se demandaient si le rapport qui s’était mis en place entre Meta et l’Humanité pouvait être décrit comme un rapport de prédation et si, dans l’affirmative, les situations étudiées pouvaient éclairer ce rapport. Dans la première de ces situations, une grenouille chassait un coléoptère qui adoptait la position de la proie avant de monter sur le dos de l’amphibien et de la dévorer vivante, probablement après avoir coupé les muscles des pattes arrière pour l’immobiliser. Dans le deuxième cas, une guêpe paralysait par une piqûre savamment administrée une proie puis donnait cette dernière à sa descendance, qui la dévorait vivante. Dans le troisième cas, un virus attaquait un papillon et modifiait son comportement, pour qu’il monte sur un arbre et, se « liquéfiant », fasse « pleuvoir » le virus sur d’autres proies, qui, ainsi, les atteignait et les contaminait.
La qualité et la précision des vidéos incluses dans le dossier les rendaient difficiles à regarder. On voyait les mâchoires à l’oeuvre et les bouts de chair se détacher, on croyait entendre les bruits de suction et de déglutition. La vidéo de la grenouille que le coléoptère dévorait méthodiquement semblait sortie d’un cauchemar ou conçue pour en produire. Le projet lui-même se fondait sur un courant sociologique sérieux qui plaçait le comportement humain dans la continuité du comportement animal et défendait la nécessité de rechercher dans le premier des pistes pour comprendre le deuxième. Les vidéos provenaient de publications scientifiques sérieuses.
Le plus étrange, était que les enseignants annonçaient que le projet se doublait d’une expérimentation. Ils recherchaient les commentaires de Meta sur les analogies elles-mêmes, mais ils étudieraient aussi avec leurs élèves la réaction de l’entreprise à ce qu’elle pouvait regarder comme une campagne de déstabilisation. Les enseignants envisageaient la possibilité d’être attaqués en justice ce qui constituerait un cas d’étude passionnant tant pour eux que pour leurs élèves. Les enseignants informaient également leur hiérarchie de leur démarche, tout en lui annonçant qu’ils publieraient, dans le respect de leurs obligations professionnelles, bien entendu, les échanges susceptibles d’avoir lieu sur le sujet.
– La dernière fois qu’on s’est vus, vous m’avez parlé de Meta. Vous m’aviez annoncé que j’entendrais parler de cette entreprise au travail. Et c’est ce qui s’est produit. Meta fait l’objet d’une étrange campagne de déstabilisation. Cette campagne est, pour le moment, confidentielle, mais elle préoccupe l’entreprise. Êtes-vous derrière cette campagne ?
– Non. Enfin, pas directement, en tout cas. Le parasitisme, vous le savez, est un attracteur. De même que le comportement de pillage des entreprises de la tech. Les travaux de Lahire et d’autres sur la continuité entre le biologique et l’humain m’ont toujours intéressé, j’ai toujours regardé la biologie comme une partie de la biologie. J’ai lu, évidemment, le livre Shoshana Zuboff sur le capitalisme de surveillance et j’ai un peu écrit sur le sujet.
– Comment avez-vous été informé de l’existence de cette campagne ?
– Par lettre. Anonymement. Et vous ?
– Vous dites que vous n’êtes pas à l’origine de cette campagne « directement ». L’êtes-vous indirectement ?
– Dans une certaine mesure, seulement. Je suis (nous sommes, plutôt, vous savez qu’à chaque fois que je dis « je », c’est « nous » qu’il faut entendre) à l’origine d’un certain nombre d’attracteurs la concernant. Après, il suffit que le nombre d’histoires atteigne un certain niveau pour que des campagnes, comme vous dites, de ce type émergent. En m’informant de l’existence de cette « campagne », je mets toujours le mot entre guillemets, ses initiateurs, ou des personnes qui se prétendent telles, se réfèrent à mes attracteurs. Ils le font de manière explicite, je veux dire, ils disent s’inspirer de mes attracteurs. En même temps, je ne suis responsable que des attracteurs et de l’appel à ce que soient rédigées des histoires s’inspirant de ces attracteurs.
Mais ici, ce ne sont pas des histoires, c’est une campagne contre une entreprise américaine conduite par des étrangers hostiles.
J’ai l’impression que cette « campagne », comme vous dites est surtout destinée à donner une apparence de vérité à une histoire qui existe quelque part, que quelqu’un a écrite ou se prépare à écrire. La campagne découle d’une histoire sur Meta, elle la sert. Elle est née pour servir cette histoire. Ou la campagne est seulement une expérimentation destinée à étudier la réaction d’une entreprise devant ce qu’elle perçoit, et c’est normal qu’elle la regarde comme telle, une campagne hostile. Meta ne va pas réagir et « la campagne » va s’éteindre toute seule ; elle ne subsistera que comme un élément d’une histoire. On comprendra, avec le temps, que cette campagne n’a eu pour effet que de rendre crédible une histoire.
– Donc, vous lancez, vous ou vos amis, une campagne contre Meta pour écrire des histoires, c’est cela ?
– Vous avez raison d’être sceptique. Disons qu’on peut rendre compte de la situation actuelle en disant qu’il y a une histoire sur une « campagne » contre Meta qui se déroule en même temps que la campagne contre Meta. Les deux ne sont pas facilement discernables. Mais, il suffit que Meta ne réagisse pas et la campagne ne sera alors qu’un élément d’un ou de plusieurs récits. A l’heure actuelle, du reste, elle n’existe que comme récit. La campagne n’existera que si Meta décide de l’attaquer, ou plutôt, de s’attaquer aux enseignants et à leur liberté pédagogique.
– Vous parlez par sophismes.
– C’est à Meta de construire l’accusation, je ne vais pas le faire à sa place. Chacun son travail.
– Vous ne seriez pas comme Néron, qui a brûlé Rome pour avoir un sujet d’inspiration ? Vous brûlez Meta pour pouvoir écrire…
– C’est excellent, agent Williams, vous m’étonnerez toujours. Vous avez des lettres ! Mais, d’une part, cette histoire est fausse et, d’autre part, je suis très loin d’avoir brûlé Meta. Et puis, ce n’est pas moi qui écris ces histoires ou cette lettre à Meta, je vous le rappelle. Mais je suis flatté que vous me prêtiez des pouvoirs aussi considérables et étendus.
– Avez-vous agi pour que nous sachions que Meta faisait l’objet d’une campagne ?
– Non, mais après avoir reçu le courrier moi-même, je me suis douté que vous le recevriez. La personne qui m’a envoyé le courrier était au courant de votre enquête.
– Comment ?
– Elle a dû consulter un code barre.
– Vous rendez compte de nos entretiens ?
– Il se pourrait que je le fasse. Vous le faites vous-même. Il faut une certaine symétrie dans l’amitié. Mais vous pourrez toujours nier que nos entretiens aient eu lieu et que vous ayez tenu les propos que je vous prêterais. En tout cas, je n’ai jamais dévoilé votre véritable identité. Je suis devenu vieux. J’ignore comment ces enseignants français vous ont trouvé, et cela ne m’intéresse pas. Je n’écris plus que des fictions, agent Williams. Le réel ne m’intéresse plus. Pour le moment, ce que je transcris n’est qu’une fiction. Mes comptes-rendus ne deviendront une réalité que si vous le décidez, en me poursuivant, par exemple, ou en les mettant en regard des enregistrements de vos lunettes. Les propos que, dans mon compte-rendu, je vous prête sous pseudonyme deviendront alors les vôtres, ceux de l’agent Williams. C’est à vous de décider, en vérité.
– C’est pour pouvoir écrire que vous acceptez de parler avec moi, de collaborer avec moi ?
– Peut-être. Mais votre enquête est pour moi une sorte de consécration. C’est comme si, enfin, il arrivait, dans la réalité, tout ce que j’ai imaginé. J’aime beaucoup le concept de la contre-prédation. Vous n’êtes pas ma muse, agent Williams. Vous êtes ma proie, vous vous débattez dans ma toile, mais vos efforts sont vains. Vous et votre enquête, vous m’intéressez en tant que personnages. Vous jouez dans une pièce immense, sans vous en rendre compte.
– Moi, votre proie ? Vous devenez agressif, vous devenez menaçant.
– Non, agent Williams, non. Je ne fais que reprendre votre idée, un peu par provocation. Vous vous sentiez chassé, rappelez-vous. Je vous aide, comme j’aurais aidé un élève. Je vous aide à écrire votre histoire, ou à être un peu votre personnage, celui que vous avez imaginé sans vous rendre compte, celui qui vous a convaincu de l’existence d’une vaste conspiration contre l’ICE qui se niche dans des codes-barre.
Bob Williams rentra chez lui. Il alluma l’ordinateur et regarda des vidéos de Epomis circumscriptus et Epomis dejeani, les coléoptères qui s’attaquaient aux grenouilles. Il découvrit que cette contre-prédation agressive existait aussi pendant le stade larvaire. La larve attirait l’attention de la grenouille, évitait sa langue et s’accrochait au corps de l’amphibien pour s’en nourrir. Bob Williams regarda la vidéo un nombre suffisant de fois pour s’assurer qu’il avait fait disparaître l’effet qu’elle produisait sur son esprit et se coucha.
Bob dormit fort bien et, le matin, mangea de bon appétit. Il se rendit au travail, et pendant la pause de midi, décida d’aller voir mister Brown. Il était, sans se l’avouer complètement, désireux de montrer sa sérénité au vieux principal. Il sonna et attendit.
Personne n’ouvrit.
Au commissariat, Bob voulut faire géolocaliser le téléphone de mister Brown. Il se trouvait chez ses collègues du commissariat du dix-huitième district. Quelqu’un l’avait trouvé dans la rue et l’avait remis au commissariat.
-Cela fait donc une semaine que votre gars a disparu. Les pages des codes-barres existent toujours. On vous y voit toujours pisser sous la fresque. Et maintenant, on y trouve, en prime, les histoires, celles de l’ordinateur et, apparemment, d’autres, des nouvelles.
Le supérieur de l’agent Williams n’était pas heureux, cela, on pouvait le dire. Estimant qu’il fallait reprendre l’enquête du début, il avait adjoint à l’agent Williams un autre agent, Mary Jokull.
-Donc, les pages, avant, ne renvoyaient qu’à des images de nos gars en train de pisser. Maintenant, on a toutes les histoires que vous avez trouvées dans l’ordinateur de Brown, et d’autres encore. Tout cela s’est passé en une semaine. Brown, ou quelqu’un d’autre, semble s’être bien préparé. Le pire, c’est qu’on ne comprend même pas à quoi ils jouent. Brown peut être mort, avoir quitté le pays ou ramener sa fraise comme si de rien n’était.
Très vite, les codes-barres se multiplièrent. Ou les agents, instruits pour les rechercher, commencer à les remarquer. Ils se greffaient sur des fresques et s’en appropriaient les personnages. Les histoires portaient de plus en plus sur l’actualité politique. Celles concernant Gaza et Israël proliféraient, mais celles qui renvoyaient à l’environnement ou à des expulsions d’étrangers étaient nombreuses aussi. Et souvent, dans ces histoires, apparaissaient des données confidentielles, comme glissées là, comme un avertissement ou une provocation. Telle histoire, en apparence anodine, acquerrait un tour inquiétant pour l’ICE, car elle contenait l’adresse de l’un de ses agents. Une autre commençait par une liste des plaques minéralogiques des voitures employées par l’ICE et leurs caractéristiques. Un matin, Mary Jokull découvrit un code-barre collé à sa voiture. Comme plusieurs voitures de sa rue avaient été visées, elle ne put jamais savoir s’il s’agissait d’un hasard ou si elle avait été visée personnellement, les autres voisins ayant pu être affectés pour faire naître de l’incertitude ou pour faire comprendre à l’enquêtrice que le réseau était en capacité de faire savoir au voisinage en quoi consistait l’activité de Mary Jokull, alors que le quartier s’était fortement mobilisé pour essayer de faire échec à l’expulsion particulièrement odieuse d’une famille d’origine guatémaltèque de sa rue, très appréciée, à laquelle Mary Jokull avait été associée, ce que les voisins ignoraient.
Mais, peut-être plus que la multiplication des codes-barre, ce qui inquiétait les supérieurs de Bob, c’était le processus d’organisation et de complexification qui se mettait en place.
Des jeux étaient organisés pour les retrouver dans la ville qui débouchaient sur des catalogues référencés avec de nouveaux codes-barre. Des « encyclopédies » se mettaient en place qui complétaient les univers des fictions et qui frôlaient dangereusement le réel, voire se heurtaient à lui ou se mélangeaient avec lui, surtout lorsque les fictions contenaient des bouts de réalité. Une « presse » se développait aussi, qui informait les lecteurs des évolutions du monde de la fiction sans s’interdire de citer la vraie presse. Le réel était fagocité par la fiction, mais cette dernière se mettait aussi au service de toute forme de résistance au trumpisme. On ne pouvait pas savoir si ces actions étaient destinées à nourrir des histoires ou si les histoires avaient pour seul but de mettre en valeur ces actions. Les frontières étaient brouillées, peut-être (certainement, pensait Bob) volontairement.
C’était le lecteur (ou la lecture) qui donnait leur sens aux histoires. C’était le lecteur qui décidait ou non d’insérer l’histoire dans un réseau donné, qui allait, ou non, donner une coloration politique ou même terrifiante au récit. Mary Jokull sentit un frisson d’horreur quand, de proche en proche, elle passa d’une histoire paisible se déroulant non loin de chez elle à une adaptation locale du célèbre Double Assassinat dans la rue Morgue, d’Edgar Allan Poe. Elle avait cauchemardé toute la nuit. Personne n’avait préparé le parcours qu’elle avait effectué, mais le réseau d’histoires l’avait rendu possible. C’était elle-même qui avait connecté les histoires les unes avec les autres ; c’était elle qui avait forgé son cauchemar. Mais chacun pouvait proposer le parcours qui effrayait Mary Jokull.
Le plus inquiétant, c’était l’apparition de mises en scène de rue de fragments des histoires. L’une de ces mises en scène s’était déroulée à proximité du 26 Federal Plaza, à New York, et était indiscernable d’une manifestation. Cette édifice avait une double nature : celle d’être le lieu où les personnes migrantes désireuses de régulariser leur situation devaient se rendre pour effectuer les démarches nécessaires à leur régularisation et celle de lieu d’arrestation des mêmes personnes. Des listes existaient qui condamnaient certains demandeurs et en épargnaient d’autres.
Deux semaines après sa disparition, mister Brown se présenta au commissariat du dix-huitième distict. Il voulait récupérer son téléphone. Il fut arrêté.
– Comment saviez-vous que votre téléphone avait été déposé au commissariat du dix-huitième district ?
L’agent Williams portait ses lunettes ; il avait un visage fermé.
– C’est moi qui l’y ai déposé. Je voulais prendre des vacances. Votre surveillance me fatiguait.
– Où avez-vous été, pour vos « vacances » ?
– J’ai marché. J’ai campé.
– Où ?
– Au French Creek State Park.
– Avez-vous organisé ce qui s’est passé au cours des deux dernières semaines ?
– Qu’est-ce qui s’est passé au cours des deux dernières semaines, agent ? De quoi parlez-vous ? Du sommet Trump-Poutine ? De l’appel à l’armée pour faire baisser la criminalité à Washington ? Oui, j’ai tout organisé, c’est cela.
– Au cours des deux dernières semaines, les codes-barre se sont multipliés.
– C’est vrai ? Mais c’est excellent, agent. Vous avez enfin un vrai sujet d’enquête. Vous êtes un visionnaire.
– Je vous déconseille de vous moquer de moi, mister Brown. Les choses deviennent sérieuses.
Insensible, apparemment, aux menaces, mister Brown continua, comme s’il dialoguait avec lui-même :
– Votre intuition était donc juste, agent Williams. Il y a un complot, il y a des agents dormants, il y a une attaque concertée contre l’ICE et contre les institutions américaines. C’est cela ? Mais c’est magnifique, agent.
– Donc, vous vous réjouissez de cette attaque ?
– Je me réjouis toujours lorsque l’un de mes élèves, grâce à son imagination parvient à prédire l’avenir ou même à le faire advenir. Vous avez imaginé un complot et il s’est produit. Je suis fier de vous, agent Williams.
– Avez-vous organisé les évènements des deux dernières semaines ?
– De quoi parlez-vous, agent ? Vous me fatiguez, à la fin, avec vos allusions.
– Les codes-barre et les histoires se sont multipliés. Des représentations des histoires ont lieu dans les rues. La presse commence à parler du phénomène. Avez-vous organisé tout ceci ?
– Agent Williams, vous vous acharnez sur moi parce que vous n’avez rien d’autre. Je suis incapable d’organiser ce que vous décrivez. Je crois que je suis une pièce, un simple pion dans quelque chose qui me dépasse. Sans doute comme vous. La différence entre vous et moi, c’est que je suis heureux d’avoir été choisi par le destin pour un rôle modeste de figurant dans cette histoire dans laquelle tant vous que moi sommes en train de jouer. Je me laisse porter. Vous devriez faire de même.
– Etiez-vous au courant de ce qui se préparait ?
– Non.
– Votre disparition pendant les évènements que j’ai décrits est donc une coïncidence ?
– Oui.
Au bout de deux semaines, mister Brown fut libéré. Pendant le temps que dura son arrestation, le phénomène des histoires s’amplifia. Le viel homme accueillit sa privation de liberté avec sa bonhommie habituelle. Il se montrait indifférent à son sort et le monde semblait partager cette indifférence. Il n’eut aucun échange avec quiconque, il ne fit pas appel à un avocat, il ne contesta pas son arrestation. Surtout, malgré la surveillance attentive des algorithmes, aucune allusion à son sort fut détectée et, a fortiori, aucune protestation contre son arrestation ne se produisit. Le viel homme semblait totalement coupé du monde, totalement seul, totalement oublié. Quand l’agent Williams lui annonça sa libération, une brève conversation eut lieu pendant laquelle mister Brown déclara que nos existences étaient entre les mains du destin et que ce dernier s’exprimait sous la forme d’histoires.
Au vu de l’ampleur que prenait le phénomène et des informations confidentielles toujours plus nombreuses à se glisser dans les histoires, il parut évident aux agents qu’il fallait élargir l’enquête au-delà de mister Brown. Une attention renouvellée fut portée aux récits, aussi bien à ceux contenus dans l’ordinateur de mister Brown qu’à ceux auxquels les codes barre qui apparaissaient dans tout le pays renvoyaient. Une catégorie fut identifiée, qui sembla d’un intérêt particulier aux enquêteurs, les récits des origines. Ces derniers mettaient en scène les origines d’un réseau d’histoires. Tous mentionnaient l’Islande, une île scandinave de 400.000 habitants. Souvent, les histoires contenaient des instructions pour créer un réseau qui correspondaient à la présentation que mister Brown avait fait de l’initiative.
– Voilà, dit Steven. Ce document est cité dans 56 histoires. 232 autres, peut-être plus, y renvoient. Il est en français, en anglais, en espagnol et en islandais :
Un réseau d’histoires
Règles :
1. Chaque membre du réseau invente un personnage auquel il donne des traits de son choix.
2. Les membres du réseau font interagir leurs personnages.
3. Chaque membre écrit au sujet de son personnage un nombre déterminé de mots par semaine.
4. Chaque membre peut s’emparer de tout ce que les autres membres ont écrit pour l’utiliser à sa guise : il n’y a pas de droit d’auteur, tout ce qui est écrit est mis à l’entière disposition des membres du réseau qui peuvent se l’approprier comme ils l’entendent.
Conseil :
Nous conseillons aux réseaux importants de se donner des ATTRACTEURS. Les attracteurs sont des contraintes qui font converger les histoires. Un attracteur peut être un lieu, un personnage, un objet… Lorsqu’un réseau se donne un attracteur, les membres l’intègrent dans leurs histoires.
– Peux-tu dater ce document ?, demanda Bob.
– Pas de façon certaine. Il est inséré dans des récits qui lui donnent des dates contradictoires, voire, pour certaines, ostensiblement fausses, qui se situent dans un passé lointain ou dans le futur. Mais des éléments périphériques des récits qui le contiennent nous conduisent à poser une première apparition en Islande, autour des années 90 du vingtième siècle.
– En Islande?, demanda Bob.
– En Islande, une île scandinave, située entre l’Amérique et l’Europe, répondit Steve.
– Je sais où est l’Islande. Mais pourquoi en Islande ?
– Alors, il y a dans le corpus une surreprésentation du mot Islande. Et il y a un développement qui prétend expliquer pourquoi l’Islande a été choisie ou pourquoi les réseaux d’histoires sont nés là-bas et non ailleurs. Maintenannt, ça vaut ce que ça vaut. Je veux dire, dans ces histoires, on ne peut jamais savoir ce qui est fiction ou ce qui ne l’est pas. A part nos coordonnées, bien sûr, que ces enfoirés se procurent on ne sait comment.
– C’est quoi, l’explication ?
– C’est une explication historique. Au Moyen-Age, les Islandais se sont mis à écrire comme des fous. Ils ont écrit, en prose, plus que tous les autres Européens réunis. Ils ont surtout écrit des sagas, des récits plutôt réalistes des vies de gens importants, des vikings, surtout. Les récits contiennent souvent des strophes très compliqués à comprendre. Selon une théorie que certains ne considèrent pas farfelue, les sagas ont été écrites pour expliquer ces strophes.
– Bon, et les réseaux ?
– Les réseaux seraient nés de l’idée de remettre le peuple islandais à l’écriture. Les initiateurs auraient voulu retrouver l’âge d’or de la littérature islandaise, avec tout un peuple qui se serait mis à écrire et dont les personnages se seraient connectés entre eux, spontanément. Ils auraient aspiré, ces gens, à une littérature sans écrivains professionnels et sans droits d’auteur. Dans leur philosophie, les histoires qu’on invente n’appartiennent à personne, elles sont un bien commun dont chacun peut s’emparer et que chacun peut modifier.
– Des gauchistes, dit Mary.
– Je le pense, oui, répondit Steven. Et leurs successeurs actuels le restent, je crois. Ils défendent l’idée qu’on a le droit de pirater toute production intellectuelle. Ils veulent réagir au droits de douane du président en piratant tous nos films et tous nos programmes informatiques. Ils trouvent qu’il s’agit aussi d’une bonne réponse au fait que, pour eux, nos entreprises d’intelligence artificielle pillent toutes la production écrite du monde sans payer de droit d’auteur. Ils disent que les Etats-Unis veulent, à la fois, s’approprier sans payer tout ce que le monde produit et empêcher le monde de faire pareil. Ils trouvent que le système actuel est injuste et asymétrique.
– Oui, d’accord, des farfelus, des excités, dit Bob.
– En partie, seulement. En Islande, l’Etat tolère que les gens piratent les films comme ils veulent. Et puis, ce sont les mêmes gens qui publient nos données, non ?
– Je n’en suis pas sûre, dit Mary, qui avait gardé le silence jusque-là.
– Que veux-tu dire ?
– Eh bien, qu’il se pourrait que les gens qui glissent nos données dans les récits et ceux qui les écrivent ne soient pas les mêmes. Etant donné que les récits appartiennent à tout le monde et que tout le monde peut les transformer, eh bien, n’importe qui peut s’emparer d’un récit, le modifier légèrement et substituer à une adresse arbitraire nos propres adresses. Ou ils peuvent, là où on lit « une maison gothique » ajouter « située à… » et puis mettre ton adresse, Bob. A mon avis, c’est ce qu’ils font, au vu de la vitesse à laquelle ils semblent réagir.
– Ou alors, ils utilisent un générateur de langage, pour produire toutes ces histoires à la noix, dit Steven.
– Nous avons accès à toutes les requêtes qui sont faites dans ces générateurs de langage. Depuis un mois, il y en a eu fort peu qui peuvent correspondre à ces réseaux de personnages. Les histoires existaient avant, dit Bob. C’est comme si le piège avait été tendu depuis longtemps.
***
Quand Bob Williams décida-t-il de trahir et de quitter son pays ?
Il me faut raconter l’histoire de notre rencontre, celle qui allait me permettre de reconstituer le récit qu’on vient de lire.
– Tengo informaciones sobre Sandoval.
C’est ainsi que Bob Williams m’aborda alors que je quittais le lycée de Timburbrou, où je travaille. La voix surgit de derrière, alors que je marchais vers le métro. Bob Williams parle l’espagnol sans accent ; sa mère est guatémaltèque.
Sandoval, Mario Sandoval. Du nom d’un ancien policier et tortionnaire argentin sur lequel j’avais travaillé et publié de nombreux articles dans mon blog. Bob Williams voulut s’assurer que j’étais bien celui qu’il cherchait en me faisant parler de Sandoval.
Bob avait découvert mon existence en explorant l’ordinateur de Tom Brown, avec qui j’avais correspondu car j’animais un réseau de personnages dans mon lycée. S’il avait choisi de s’adresser à moi, c’est, allait-il m’expliquer longtemps après notre première rencontre, parce que mes activités politiques ou syndicales étaient pour lui une garantie que je n’allais pas le dénoncer. Il avait tort. Mais je dois dire à ma décharge qu’il donna son accord pour que j’écrive à la procureure de la République de Lille pour lui transmettre quelques-uns des documents qu’il me communiqua et qui étayaient une action entreprise par mon syndicat tendant à rechercher la responsabilité des Etats-Unis dans les crimes commis par Israël à Gaza.
Nos conversations se sont déroulées en espagnol. Je les reconstitue ici, de mémoire, en français.
La confiance entre nous ne s’établit pas d’emblée.
– Pourquoi m’avoir choisi, moi ?
– Parce que votre parcours me fait penser que vous ne me dénoncerez pas.
– Comment savoir que vous n’êtes pas toujours fidèle à votre institution ?
– Vous n’en aurez pas la certitude absolue. Mais je peux vous donner des documents qui vous permettront d’avancer dans vos enquêtes et que je me suis procurés lorsque j’ai décidé de déserter. Vous ne me faites peut-être pas confiance, mais vous avez intérêt à travailler avec moi.
Les documents que Bob me transmit et que je publiai après les avoir communiqués à la presse et, parfois, à la justice, m’aidèrent, en effet.
Bob me renseigna aussi sur des pratiques de résistance qui, aux Etats-Unis, faisaient appel à la fiction. Nombreux furent ceux qui, ayant constaté la faillite des institutions traditionnelles pour résister au tsunami de Trump, se tournèrent vers la fiction. Non comme une façon de fuir le réel, mais comme un vecteur susceptible d’organiser la résistance et d’échapper à la surveillance généralisée. Les mécanismes algorithmiques étaient brouillés par la multiplication des fictions. Le recours aux vastes pièces jouées dans l’espace public était aussi une façon de tromper la surveillance. Ces pièces, inspirées d’un récit de Borges, Thème du traitre et du héros, lui-même inspiré du Festspield suisse, étaient souvent indiscernables de la vraie vie. Les réseaux de mister Brown, telle avait été la conclusion de Bob avant de quitter l’ICE, avaient été un élément de ce mouvement.
– Ma mère, dit Bob, n’a jamais parlé de son passé guatémaltèque. Elle m’a transmis l’espagnol, mais pas sa langue, celle qu’elle parlait chez elle. L’ordinateur de mister Brown contenait un attracteur dont vous étiez responsable et qui portait sur la contribution israélienne au génocide des indigènes guatémaltèques. J’ai cherché. J’ai trouvé des informations sur la collaboration étroite qui avait existé entre l’armée guatémaltèque et Israël, mais aussi entre Israël et d’autres régimes dicatoriaux d’Amérique Latine.
Nous avions installé Bob dans une vieille ferme dont un camarade du syndicat avait hérité. Je m’y rendais aussi souvent que possible. A un moment, j’ai cessé de m’interroger sur la sincérité de notre hôte. J’ai pris le pari de voir en lui un ami et non seulement un informateur.
Je lui ai parlé des poursuites pour apologie du terrorisme dont je faisais l’objet. Pour protester contre l’arrestation d’un camarade en tant que responsable éditorial d’un tract qui établissait une relation de causalité entre les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 et l’occupation israélienne des territoires palestiniens, j’écrivis à la procureure de Lille un courrier dans lequel j’affirmais qu’il était raisonnable de penser qu’un tel lien pouvait exister. Je dis aussi qu’en ceci que le Hamas résistait à l’occupant israélien, il était un mouvement de résistance. J’ajoutai qu’étant donné qu’Israël avait transmis des fonds au Hamas, sa responsabilité dans les actes commis par ce mouvement pouvait être recherchée.
Je lui ai parlé de la juge Devos, la présidente le tribunal qui avait condamné mon camarade et des biais dont, à mon sens, elle avait fait preuve pendant le procès. J’ai raconté à Bob que la juge Devos, auparavant, avait oeuvré au pôle Crimes contre l’humanité, crimes et délits de guerre du Tribunal de Grande Instance de Paris. Dans un livre, dans lequel elle revient sur cette expérience, la magistrate Devos raconte qu’il lui fallut longtemps batailler avant de faire admettre que, pour avoir financé Daesh pour que cette orgnaisation l’autorise à poursuivre l’exploitation d’une cimenterie en Syrie, la multinationale Lafarge devait être mise en cause pour complicité avec les crimes commis par Daesh.
Bob m’interrompit : et tu t’es toujours demandé si, un jour, Israël ou ses agents seraient poursuivis pour complicité avec les crimes du Hamas, comme Lafarge l’avait été. En plus, bien entendu, des crimes qu’ils commettaient directement en perpétrant leur génocide à Gaza. Tu t’es demandé si, dans l’esprit de Devos, la connexion s’était faite entre Lafarge et Israël. Et si elle avait oeuvré dans ce sens, si elle avait défendu la possibilité que les agents de l’Etat israélien soient poursuivis pour complicité avec les crimes du Hamas aussi bien contre des citoyens israéliens que palestiniens. Tu t’es demandé si Devos avait oeuvré pour que des entreprises françaises soient poursuivies pour complicité de génocide ou, à tout le moins, si elle avait, en vertu de l’article 40 du code de procédure pénale, saisi ses collègues du cas des entreprises françaises qui…
C’était, en effet, la question que je m’étais posée. Mais comment Bob savait-il tout cela ?
– Tu étais en contact avec Brown. Tes conversations et discussions ont été enregistrées. Pas par moi, ni par personne d’autre en particulier, mais par l’algorithme. Quand j’ai cherché à me renseigner sur toi, j’ai fait une demande. Et je sais aussi que cela t’a amusé d’apprendre que madame Devos a été l’épouse du ministre Blanquer, sur les liens duquel avec le tortionnaire Sandoval tu as enquêté, ce qui pourrait conduire, dans l’hypothèse d’un procès, à ce qu’il y ait un dépaysement, ce que tu ne souhaites pas du tout.
Non, je ne souhaitais pas un dépaysement. Et j’aurais préféré que mes communications ne soient pas espionnées.
Je ne pouvais pas reprocher à Bob de s’être renseigné sur moi, ni qu’il me l’avoue. Je devais lui être reconnaissant de m’avoir appris à quel point j’avais été négligent dans la protection de mes communications, protégé que je pensais être par l’insignifiance de mes actes et de mes pensées dans l’océan infini et toujours croissant de la production de mots dans les réseaux. Mais j’étais mal à l’aise et voulus changer de sujet.
– Est-ce à cause de ta mère que tu as décidé de quitter l’ICE ?
– Non, je ne crois pas. Je n’ai jamais été proche d’elle. On se voyait peu. Enfin, peut-être un peu, quand même, mais je ne crois pas ça ait été déterminant.
– Quoi, alors ? Comment as-tu cessé d’être un agent exemplaire pour franchir le pas et partir ?
– Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je me le demande souvent, mais il y a eu un moment où la décision, comme une évidence, s’est imposée à moi. Mais je n’ai pas d’explication, juste des images heureuses qui, comme cela, me viennent à esprit. Pas toujours les mêmes, mais ce sont des images heureuses.
– Et là, quand je t’ai posé la question..?
– Un matin, en buvant du café éthiopien à Clark Park, je regarde les joueurs d’échecs. Un autre matin, un petit garçon dévalant les pentes de Clark Park, riant et courant vers sa mère. Une après-midi, des jeunes jouant au basket et une jeune fille élancée et très adroite multiple les paniers et rit. Ma mère, préparant des tortillas. Ce sont ces images-là que je viens de voir quand tu m’as interrogé.
Le visage de Bob était, pour une fois, détendu. Cela m’a frappé, car c’était rarement le cas : un rictus qu’il s’efforçait en vain de contrôler le contractait souvent.. Parfois, des mots lui échappaient, en anglais, en espagnol ou dans une langue que je supposais être une langue indigène du Guatemala. « Rien, un mauvais souvenir », avait-il dit une fois où, ayant surpris l’un de ces gestes, je lui demandai ce qu’il lui arrivait.
Ce fut ma dernière conversation avec Bob.
Sur la table de la cuisine, il laissa cinq ou six tortillas de maïs. Sur un bout de papier, il avait écrit « See you ». Au-dessous d’un dessin maya, il y avait un code barre.
J’eus la certitude que je ne le verrais plus.
Des années plus tard, je reçus un ensemble de messages que Bob échangea avec quelqu’un que l’on peut identifier comme l’une de ses victimes. Je ne m’autorise pas à les reproduire, mais d’autres l’ont fait. Je dirais seulement qu’on y découvre un homme rongé par le repentir. Le souvenir d’actes anciens et d’autres, récents et en relation avec son travail, l’assaille.
Je crois maintenant que la sérénité qu’acquit son visage quand il évoqua les souvenirs heureux qui accompagnaient les instants pendant lesquels il pensait à sa désertion reflétait à la possibilité que ses actes s’expliquassent par une forme d’intégrité que ses souvenirs lui auraient conférée. Mais je crois que la plupart du temps, une autre version s’imposait à son cerveau, qui lui rappelait les souffrances que, agent de l’ICE, il avait causées. Dans cette version, il n’y avait jamais d’apaisement, car tout ce qu’il faisait serait toujours insignifiant en comparaison avec les souffrances qu’il avait infligés. Pour ma part, je crois que, sans me l’avouer pleinement, j’ai fait le choix de ne pas m’interroger sur les actes de l’agent Williams.
J’aimerais que Bob trouve quelques moments d’apaisement avant sa mort.
PS : Le code barre de la note de Bob renvoyait à une page qui contenait des documents portant sur le financement par le pétrolier Total d’une chaire du prestigieux Collège de France. Une phrase apparaissait en exergue du dossier, qui laissait imaginer une activité intense de brainstorming de professeurs prestigieux qui s’efforçaient de plaire à la compagnie. La voici :
En 2023, deux projets de colloques sont envisagés et doivent encore être confirmés par les professeurs concernés. Au printemps 2023, le Pr Dario Mantovani a proposé de mettre en place sous une forme encore à définir (cycle de conférences ou colloque ou collaboration avec une radio), une lecture éclairée et pédagogique du dernier rapport du GIEC pour en décrypter les tenants et aboutissants, en rapport aussi aux aspects politiques et juridiques et, plus généralement, pour comprendre le dessin de société que le GIEC implicitement préconise. Si le choix du « cycle de conférences » est acté, la Pr Samantha Besson, chaire Droit international des institutions, propose de compléter cette série d’interventions par un colloque sur « les rapports entre science, politique et droit à l’instar des rapports du GIEC ». Une réunion de travail est prévue avec le Pr Dario Mantovani après le 10 novembre. Un cinquième colloque serait enfin prévu à l’automne 2023 sous l’égide des Prs Patrick Boucheron (historien) et Philippe Sansonetti (microbiologiste) sur le thème de « Construire la ville durable ». Une réunion de travail sera prévue dans le courant du mois de novembre ou de décembre.
Pour le dossier que je transmis au Monde, puis à d’autres médias, je mis en exergue une autre phrase, prise aussi dans le rapport, qui montre deux professeurs « s’activant auprès d’un sénateur dans une activité qui m’a semblé relever davantage du lobbying que de l’activité normale de deux professeurs du Collège de France écrire à un sénateur pour lui suggérer d’être choisis pour être entendus par la commission qu’il préside, laquelle a en charge la transition écologique :
Par ailleurs, Jean-François Longeot, sénateur du Doubs et président de la Commission de l’Aménagement du territoire et du développement durable du Sénat, a été contacté par courrier officiel de Jean-Marie Tarascon et Marc Fontecave. L’objectif est double :
- proposer une participation des professeurs aux différentes auditions que la commission peut organiser sur le thème de la transition écologique et,
- organiser un événement (colloque, séminaire, conférence, etc.) hors-les-murs avec le Sénat.
Ces deux extraits sont devenus des attracteurs.
Lettre à la procureure pour lui communiquer « La Fresque » et une note qui se demande si l’Etat fait l’apologie du terrorisme. Timburbrou
Lettre à la procureure pour lui communiquer la fiction « La fresque » et la note « L’État fait-il l’apologie du terrorisme »
Ce courrier (publié, mais en attente d’être envoyé) a un statut juridique et épistémologique indéfini.
Madame la Procureure,
En date du 24 octobre 2024, je vous écrivais publiquement pour m’accuser d’apologie du terrorisme, ce qui m’a valu d’être auditionné par la police le 27 mars 2024. Le 2 avril 2024, j’écrivais à la policière qui m’a auditionné pour le prier de verser au dossier un certain nombre d’écrits. Le 15 juin 2024, je vous écrivais à nouveau pour vous informer que je publiais d’autres écrits susceptibles d’être regardés comme constitutifs de l’infraction d’apologie du terrorisme. Dans ce deuxième courrier, comme je l’avais fait lors de mon premier envoi, je me déclarais innocent de l’infraction dont je m’accusais, mais je ne pouvais que constater que des propos à mon estime parfaitement anodins avaient conduit à l’ouverture d’une enquête préliminaire à mon encontre. Il me fallait donc me faire humble et admettre la possibilité que je me trompasse.
C’est dans le même esprit que je vous écris aujourd’hui une note (ANNEXE I) et une fiction (ANNEXE II) dans lesquels vous pourriez voir derechef l’infraction d’apologie du terrorisme, mais aussi, sur le fondement de l’article 434-25, une intention punissable de chercher à jeter le discrédit, publiquement par actes, paroles, écrits ou images de toute nature, sur un acte ou une décision juridictionnelle, dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance. (Si je cite ainsi l’article 434-25, madame la Procureure, ce n’est pas pour vous, qui le connaissez, bien entendu, mais pour celles et ceux qui, sans être juristes, liraient cette lettre, qui est publique et consultable à l’adresse donnée en référence).
Dans la note, je m’interroge sur les deux assertions suivantes :
- Discréditer l’incrimination d’apologie du terrorisme et la manière dont elle est jugée est un outil de défense légitime.
- Démontrer que la Justice ou l’État ont pratiqué l’apologie du terrorisme est un outil de défense légitime.
Quant à la fiction, elle intègre des éléments de la réalité tels que ceux-ci : un, la juge Devos a présidé le tribunal qui a condamné un syndicaliste pour apologie du terrorisme et, deux, la juge Devos est l’auteur d’un livre qui raconte comme elle a dû se battre pour imposer l’idée que la multinationale Lafarge a pu être complice de Daesh en raison des versements d’argent que l’entreprise a effectué au groupe terroriste. Le narrateur de cette fiction, comme moi, a enquêté et publié plusieurs textes portant sur les liens entre Jean-Michel Blanquer et l’ancien policier et tortionnaire argentin Mario Sandoval. Le narrateur de cette fiction, comme moi, fait l’objet d’une enquête préliminaire pour apologie du terrorisme. Le narrateur de cette fiction s’interroge sur la possibilité qu’en cas de procès son affaire soit dépaysée, en raison des liens passés entre madame Devos et le ministre Blanquer, ce qu’il ne souhaite pas.
Madame la Procureure, nombreux sont les magistrats qui, depuis des années, s’inquiètent des dérives de la législation anti-terroriste. La Circulaire relative à la lutte contre les infractions susceptibles d’être commises en lien avec les attaques terroristes subies par Israël depuis le 7 octobre 2023, du ministre Dupont-Moretti a créé l’apparence ou la suspicion légitime qu’il était porté atteinte à l’indépendance de la Justice. C’est pour réagir à une dérive dangereuse pour la liberté d’expression et pour la Justice elle-même que j’ai posé l’acte modeste qui vous a conduite à diligenter une enquête sur ma personne.
Le simple citoyen est-il légitime pour agir ainsi ? Ne doit-il pas laisser les syndicats de magistrats le soin de protéger la Justice ? Il y a eu de la part de ces derniers des réactions courageuses. Mais la Justice est l’affaire de chacun. Pas plus que l’Ecole n’est la chose de enseignants, la Justice n’est celle des magistrats. Le citoyen soucieux de l’indépendance de la Justice ne demande pas d’autorisation avant d’agir pour la protéger ou pour pointer ses dérives. Pour ma part, je cherche à faire de l’affaire insignifiante de cette enquête préliminaire dont je suis l’objet une occasion pour observer la Justice et pour la contraindre, très localement, à s’interroger ; j’y vois une occasion de délibérer sur ce qu’elle doit être dans une société démocratique. Cette délibération sera, elle aussi, insignifiante, aussi insignifiants que le sont mes écrits, que personne ou presque personne ne lit. Mais c’est la somme des insignifiants qui devrait constituer l’opinion publique. J’ai l’intention, tant que votre instruction durera, de continuer à ajouter des écrits à votre dossier. Je profiterai de la tribune que votre enquête fait naître. En m’adressant à vous publiquement, comme je le fais ici, je continuerai de poser des questions qui, tout en étant en rapport avec mon affaire, porteront sur l’indépendance de la Justice, son instrumentalisation ou sa mise au service d’intérêts autres que celui du public.
Dans l’attente du plaisir de vous lire, je vous prie de croire, madame la Procureure, en l’expression de mes sentiments respectueux.
Sebastian Nowenstein, professeur agrégé.
PS : Ce courrier a d’abord été publié comme un élément de la fiction qu’il cite. Quand il vous aura été adressé, il acquerra une autre nature, celle d’être une pièce versée dans le dossier de votre instruction. Ces deux natures sont les deux faces de la même pièce, il n’existe pas de hiérarchie entre elles. L’idée qu’un objet soit doté d’une double nature est fréquente. On la trouve, par exemple, dans la dualité onde-corpuscule des particules élémentaires ou des destins croisés de Droctulft et de la captive de Borges :
Acaso las historias que he referido son una sola historia. El anverso y el reverso de esta moneda son, para Dios, iguales. »
Historia del guerrero y de la cautiva, El Aleph, 1949
Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Dualit%C3%A9_onde-corpuscule
Timburbrou, l’enseignement et la fiction : Rosaura, une chronique judiciaire
Nous avons encore reçu un texte de fiction associé à une activité pédagogique. Une nouvelle confirmation de l’importance de la fiction à Timburbrou.
Rosa, une chronique judiciaire
Estimado Leo,
Me permito comunicarte una parte de nuestro trabajo a partir de tu relato El día de la secretaria.
Un saludo,
Sebastián.
Prière de consulter aussi :
http://sebastiannowenstein.blog.lemonde.fr/2018/01/31/ecriture-collaborative/
http://sebastiannowenstein.blog.lemonde.fr/2018/01/31/diego-dans-lencyclopedie/
http://sebastiannowenstein.blog.lemonde.fr/2017/12/22/150-mots/
Rosaura, une chronique judiciaire
Le « cas de la secrétaire » connaît des développements inattendus.
Montevideo, le 2 juillet 2020.
Mon patron m’a offert un pistolet. Il m’a empêché de le toucher. Il m’a expliqué qu’il avait laissé ses empreintes sur l’arme. Comme ça, si un jour je voulais le tuer, je pourrais le faire et tout le monde penserait qu’il s’est agi d’un suicide. J’ai tué mon mari avec l’arme et, maintenant, mon patron est en prison. Joli coup !1
Après la découverte du journal intime de Rosaura et sa remise aux autorités uruguayennes, chacun était convaincu que l’affaire était pliée. Il n’en est rien. La défense de l’accusée fait preuve d’une pugnacité inattendue et plus personne n’exclut désormais que madame Rosaura soit acquittée.
Pourtant, il y a quelques jours, pas un commentateur, par un avocat, personne dans le petit monde du Palais de Justice de Montevideo ne prévoyait d’autre issue qu’un verdict de culpabilité : dans son journal intime écrit de sa propre main et trouvé par un élève français dans un pub écossais, Rosaura expliquait comment elle avait tué son mari avec l’arme offerte par son patron qui portait les empreintes de ce dernier. « Dos pájaros de un tiro », se réjouissait-elle, en espagnol, heureuse d’avoir fait d’une pierre deux coups et d’être parvenue à se débarrasser en même temps et de son mari -tué- et de son patron -désormais emprisonné-. Que s’est-il donc passé ?
D’abord, il y eut cette argumentation surprenante. Oui, le journal intime que le Procureur brandissait devant les jurés était bel et bien écrit de la main de Rosaura, cette dernière ne le niait point. Mais le journal intime n’en était pas un. Ce journal intime était un roman qui adoptait les conventions du journal intime. Ce roman était ce que l’on appelle une auto-fiction, une fiction inspirée librement de la vie de son auteure. Et la défense d’insister : Librement, madame la Présidente, librement, monsieur le Procureur, librement, mesdames et messieurs les jurés. Librement, donc.
Et on se rappela alors que Rosaura n’avait jamais avoué. Notre police n’a pas eu de mal a trouver l’arme du crime, une prouesse suffisamment exceptionnelle pour que l’on la salue ici … mais peut-elle dire avec certitude qui l’a empoignée ? L’avocat de la défense posa la question avec lenteur, presque avec douceur, alors que l’écho de ce librement martelé quelques instants auparavant avec une voix de stentor résonnait encore dans la salle. On l’appelle le tigre des prétoires, m’avait glissé Malva, une consœur uruguayenne qui suit aussi ce singulier procès, lorsqu’elle me parla de Juan Darién2, l’avocat de Rosaura. Le surnom n’était pas usurpé, le coup de griffe, féroce et précis, avait porté.
Le doute était né.
Mais ce ne fut pas tout.
Rosaura a été victime d’une tentative d’extorsion. L’élève français de voyage en Écosse qui trouva le journal intime de la secrétaire voulut la rançonner. Il l’a reconnu devant les policiers français qui l’ont interrogé. Il avait besoin d’argent, a-t-il tenté de se justifier.
Rosaura, écrivaine maudite, Rosaura victime d’une ignoble extorsion… Le personnage se transforme sous les yeux médusés des jurés, de ceux de la présidente, qui semble en perdre son latin, de ceux du procureur, dont les coups mollissent. La conviction, si solidement ancrée au début du procès, résiste encore, car une forme d’incrédulité demeure devant des faits trop improbables, comme si chacun se disait que non, que ce n’est pas possible, que des choses comme cela n’arrivent jamais. Mais le doute est là, installé, sourd, présent, palpable presque dans cet air chargé que ne parviennent pas à renouveler ces ventilateurs anciens et bruyants qui pendent -non sans danger- du plafond. Et le doute, on le sait, doit profiter à l’accusé.
Rosaura romancière ?
Montevideo, le 9 juillet 2020.
La cour a examiné aujourd’hui la vraisemblance de l’affirmation de Rosaura selon laquelle elle est écrivaine. Mais avant de pouvoir y procéder, il lui a fallu vérifier l’identité de l’accusée, après avoir cru que la dame dont on venait d’ôter les menottes n’était pas Rosaura.
On a bien lu.
La présidente a cru qu’à la suite d’un cafouillage, on lui avait amené quelqu’un d’autre, un autre accusé. La présidente est sortie de ses gonds et a exigé que l’accusée, la vraie accusée, soit introduite sur le champ. Elle a déploré amèrement la manque de moyens et l’incurie des fonctionnaires, qu’aucun manque de moyens ne saurait justifier. Mais l’accusée était bien l’accusée.
Personne ne tint rigueur à la présidente de son erreur. Personne ne rit. La transformation était à peine croyable. La secrétaire morne et grise avait laissé la place à une femme sophistiquée et attirante. C’est bien moi, madame la présidente, peut-on commencer ?, fit-elle, avant de se rasseoir. La voix était claire, le ton ferme. Plus de trace de ce murmure à peine audible des premières audiences qui avait nécessité l’intervention d’un technicien pour en amplifier le son et rendre les paroles de l’accusée accessibles à la cour.
Le procureur entreprit de démontrer qu’il était impossible, ou à tout le moins invraisemblable, qu’une obscure secrétaire ait écrit un roman d’une telle force. De la force, il en fallut au procureur, pour aller jusqu’au bout de la plaidoirie qu’il avait préparée, tellement la transformation physique de l’accusée semblait avoir annulé à l’avance son argumentation… qui fut démolie sans peine par la défense. Rosaura se montra brillante et spirituelle lorsqu’on l’interrogea.
La jury dira si Rosaura est une criminelle ou un écrivain. Il se pourrait qu’elle soit les deux. Il reste que, si la preuve irréfutable du crime manque toujours, personne ne saurait nier désormais l’envergure intellectuelle de la secrétaire
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Reprise des débats le 16 juillet.
Et Olegario prédit l’avenir…
Montevideo, le 12 juillet 2020.
L’audience doit reprendre le 16 juillet. Mes lecteurs ne s’attendaient pas à ce que je poste une nouvelle chronique avant cette date. Mais il ne faut pas qu’ils ignorent qu’en dehors de ce prétoire où ils entrent avec moi chaque semaine, une autre pièce se joue ; la population entière de la ville de Montevideo semble y prendre part. Ce n’est pas qu’on suive ce procès avec passion, c’est qu’on le vit avec passion. Les jurys parviendront-ils à garder leur sang froid et à rendre la justice avec sérénité ?
Hier, Olegario est passé à la télévision. Il a prédit l’acquittement de Rosaura et une punition céleste pour l’élève français qui essaya, selon Rosaura, de lui soutirer de l’argent en la menaçant de transmettre son journal intime à la police uruguayenne. Olegario prédit l’avenir. Le réceptionniste de mon hôtel n’a donc aucun doute désormais sur l’issue du procès et je crois qu’il se dit que mon journal doit être bien riche ou bien bête pour me garder encore ici.
Qui est Olegario ?
Mario Benedetti a consacré au personnage une biographie3 exhaustive. Relevons dans cet ouvrage imposant quelques informations pour nos lecteurs. Olegario a commencé à avoir conscience de ses pouvoirs alors qu’il faisait des études d’Histoire à l’université et qu’il préparait ses examens de rattrapage du mois de janvier. Parfois, pour se délaisser, il cessait un instant de tourner son regard vers le passé pour le diriger vers l’avenir. À sa grande surprise, il arrivait souvent que ses visions se réalisent. Ayant anticipé qu’il n’allait pas réussir ses examens, il ne prit pas la peine de s’y présenter et sa prédiction s’avéra juste. Il abandonna ses études et, se tourna vers l’avenir, s’enrichit en devinant les résultats des courses de chevaux. Après une période d’euphorie et d’excès, suivie d’une dépression profonde, Olegario s’imposa une discipline rigoureuse afin de limiter ses visions. Il avait compris que deviner l’avenir revenait à assécher la vie, inexorablement. Olegario reprit ses études et, par un travail acharné, parvint à décrocher son diplôme. S’il consentit parfois à prédire les questions qui tomberaient aux examens, ce ne fut jamais, affirme Mario Benedetti, à son propre bénéfice, mais à celui des étudiantes dont il tombait amoureux secrètement. De façon sporadique, cependant, des visions trompent la vigilance d’Olegario et se présentent à lui. Lorsqu’Olegario considère que ces visions peuvent éclairer son peuple, il les rend publiques sur son compte Twitter4. Les autorités et les esprits éclairés suivent le compte d’Olegario afin, disent-ils, de pouvoir lutter en connaissance de cause contre la crédulité. De nombreuses prédictions apocryphes attribuées à Olegario circulent sur Internet. Dépassé par leur ampleur, Olegario a renoncé à les démentir.
Olegario a donc annoncé que Rosaura serait acquittée et cela n’a laissé personne indifférent.
Rosaura est sur Twitter.
Montevideo, le 16 juillet 2020.
Rosaura a décidé de poursuivre son roman. Au nez et à la barbe du tribunal qui la juge. Elle twitte. Son journal intime réquisitionné, l’histoire librement inspirée de sa vie a migré sur le Net pour continuer d’exister. Twitt après twitt, elle raconte comment elle a tué son mari et comment elle a réussi à faire imputer le meurtre à son patron et amant. Elle a fait d’une pierre deux coups et elle en est très fière. Qui, elle ? Rosaura, bien entendu. Rosaura, personnage librement inventé par Rosaura, écrivaine et twitteuse qui se coule dans la peau de son personnage et ridiculise le tribunal. Leo Meslíah, le premier journaliste à avoir eu accès au journal intime de Rosaura, me dit que, dans la version qu’il en a consultée, il n’y avait aucune relation sentimentale entre le patron et la secrétaire.
Rosaura a retrouvé son apparence de secrétaire et son petit filet de voix. Elle reconnaît être l’auteure des twitts du compte Rosaura Escritora @rosauramivida. Elle explique qu’être devant le tribunal dope sa créativité, qu’elle vient de découvrir Twitter et que ce média la fascine. Puis elle se fait modeste : en réalité, ce roman qu’elle écrit n’est pas d’elle ; elle ne fait que tenir la plume, elle n’est qu’un modeste scribe. La Présidente, résignée ou désespérée, demande alors qui est, je vous prie, le véritable auteur, celui pour lequel Rosaura tient la plume. Et Rosaura de répondre, généreuse, que le véritable auteur, c’est vous, madame la Présidente, vous, avec l’idée que vous vous faites de moi. Ce roman est votre œuvre, pas la mienne. Je suis innocente, mais vous me voulez coupable. Je tiens la plume pour vous, madame la Présidente, et pour vous aussi, monsieur le procureur. Chaque jour que je passe ici je vois les regards haineux que vous portez sur moi et je prends des notes mentalement. Puis, dans ma cellule, ou ici, assise si inconfortablement, j’écris ce que vos yeux m’ont dicté. Avec ce smartphone, celui que, dans mon roman, j’ai acheté avec l’argent que mon patron a dû payer pour m’indemniser. Après que, dans mon roman, j’ai eu tué mon mari avec le pistolet de mon patron, ce pistolet qui portait encore ses empreintes digitales.
Le tigre des prétoires, Juan Darién, qui en a tant vu, est effaré par l’insolence et l’effronterie de sa cliente. Rosaura suit sa propre stratégie. C’est une défense de rupture comme on en a jamais vu. Nulle part, jamais. Sauf qu’on peine à appeler « défense » ces propos déconcertants, défiants, cyniques ou délirants qui nous abasourdissent et ébranlent tout autour d’eux.
Les éditeurs vont s’arracher les droits sur le futur roman de Rosaura. Elle va recevoir des offres de millions de dollars. Écrivaine ? Criminelle ? On ne sait. Mais riche, oui, très bientôt, assurément. Personne ne fait le buzz comme cette accusée atypique.
Rosaura, sa mère Antonia et un héritage écossais.
Montevideo, le 23 juillet 2020.
Qu’est-ce que l’accusée faisait en Écosse lorsqu’elle perdit son roman/journal intime ?
Récupérer un héritage. Rosaura Gutre affirme être la seule héritière d’Oliver Wilheim Guthrie, mort sans descendance dans son manoir d’Inverness, Écosse, à l’âge respectable de 108 ans.
Voici ce que Rosa expliqua au tribunal :
Sa mère, Antonia Gutre, la mère de Rosaura, participa, avec ceux qu’on tenait pour le père et le frère de ladite Antonia à la crucifixion de l’homme dont elle portait l’enfant, Rosaura donc. Le père de Rosaura s’appelait Baltasar Espinosa. C’était un étudiant de médecine qu’Antonia et sa famille prirent sans doute pour une sorte de Christ. Ce fut l’un des crimes les plus célèbres d’Argentine, dont rendit compte un journaliste3, Jorge Luis Borges, dans un article qui lança une brillante carrière.
Antonia avait 16 ans au moment du crime. Elle vivait avec Juan et Pedro Gutre dans une « estancia » isolée de la Pampa argentine. Sa mère, María Angustias, était morte alors qu’Antonia n’était qu’une enfant. Antonia n’était pas sûre que Juan ait été son père (Borges écrit avec délicatesse qu’elle était d’une paternité incertaine). Pedro Gutre, était le fils de Juan et de María Angustias, le frère probable, donc, d’Antonia. Par un concours de circonstances improbable et malheureux (voir Borges pour les détails, le récit de Rosaura correspond au mot près à celui du journaliste), Baltasar Espinosa se retrouva dans l’estancia en la seule compagnie des Gutres, alors qu’une inondation avait coupé l’habitation du reste du monde depuis une dizaine de jours. Les Gutres étaient analphabètes et leur isolement s’était renforcé avec les années. Les premiers Guthries arrivés à La Colorada consignèrent les principaux moments de leur existence dans des feuilles volantes qu’ils glissaient dans une Bible ; au moment où le crime intervient, la famille portait le nom Gutre, ne s’exprimait qu’en un espagnol rudimentaire. Alors qu’il cherchait de la lecture pour passer le temps en attendant que les eaux baissent, Baltasar Espinosa trouva ces feuilles et en lut quelques lignes aux Gutres, qui ne manifestèrent aucun intérêt. Baltasar Espinosa les laissa alors de côté et entreprit de leur lire la Bible dans laquelle il avait trouvé l’histoire des Gutres. La réaction fut alors tout autre. On écouta la lecture avec avidité, ce qui flatta Baltasar Espinosa et l’encouragea à continuer. C’est l’évangile selon Marc que, ayant ouvert la Bible au hasard, Baltasar Espinosa avai lu. Et il avait dû le relire, car les Gutres voulaient l’entendre à nouveau plutôt que de le voir poursuive sa lecture. Sans que l’on sache pourquoi et sans que Baltasar Espinosa s’en aperçoive, s’était installé dans l’esprit obtus des Gutres la conviction singulière que Baltasar Espinosa était une sorte de Christ et que le crucifier ferait baisser le niveau des eaux ; sans doute imputaient-ils l’inondation à un nouveau déluge universel. La nuit précédant la crucifixion, Antonia se rendit dans la chambre de Baltasar. C’est pendant cette nuit, alors que Baltasar ignorait tout du sort qui l’attendait, que fut conçu son seul enfant, Rosaura. Antonia, quitta l’estancia et l’Argentine et s’installa en Uruguay, où elle donna son nom de famille à la fille sans père qui allait naître.
Le récit de Rosaura fini, la présidente, quelque peu incrédule, demanda à Rosaura si elle pouvait prouver ses dires. Rosaura répondit que sa mère confirmerait bien volontiers ce qu’elle venait de dire, que c’était d’elle qu’elle avait reçu le récit de ses origines. Et votre mère.. ?, demanda la Présidente. Elle est ici, dans le public, madame la Présidente, répondit Rosaura. La surprise de maître Darién ne parut pas feinte.
Antonia Gutre confirma le récit de sa fille. Elle expliqua qu’une lueur de lucidité lui permit de comprendre qu’il n’eût pas fallu tuer Baltasar Espinosa. Elle quitta l’estancia dès que le niveau des eaux eut baissé, puis arriva en Uruguay. Elle trouva à s’employer à la campagne, puis, alors que Rosaura avait 4 ou 5 ans, partit pour Montevideo. Elle apprit la mort en prison de Juan et Pedro Gutre par la presse. Madame la Présidente va transmettre ces révélations à la justice argentine.
On me dit qu’au stade Centenario, alors que la populaire équipe de Peñarol recevait l’équipe argentine de San Lorenzo pour un match décisif, un superbe but local passa inaperçu, tellement l’attention du public était happée par les informations qui, en provenance de la Sala 3 de lo penal, s’affichaient sur les smartphones.
Reprise des débats le 30 juillet 2020.
Le journal des Guthries retrouvé !
Montevideo, le 28 juillet 2020.
On se souvient que la dernière audience de « l’affaire de la secrétaire » que nous chroniquons, il fut question du journal des Guthries, cette famille écossaise installée en Argentine et devenue les Gutres. À la suite des déclarations d’Antonia Gutre, mère de Rosaura Gutre, ce dossier, vieux de 50 ans, a été rouvert en Argentine. Exhumé du sous-sol du ministère de la Justice argentin, le dossier contenait une Bible dont les pages, ainsi que Rosaura et sa mère l’avaient affirmé à l’audience, recelaient des feuilles manuscrites en anglais et jaunies par le temps. Cette découverte donne de la vraisemblance aux propos de Rosaura Gutre. Ces feuilles racontent l’histoire de la famille Gutre/Guthrie depuis son départ d’Inverness et son installation dans l’estancia, en 1847. Le journal s’interrompt en 1893. D’autres détails seront sans doute dévoilés bientôt.
Juan Gutre, âge, 180 ans ; Pedro Gutre, âge, 192 ans.
Montevideo, le 2 août 2020.
Juan Gutre, le grand-père de Rosaura est mort à l’âge de 180 ans dans la prison de Mortero, El Chaco, Argentine. Son fils Pedro lui survécut pendant trente ans avant de décéder à l’âge de 192 ans dans la même prison. C’est ce qu’il faut déduire du rapport des experts qui ont travaillé sur le « journal » de la famille Guthrie.
Voici ce qui arrive quand on prend au pied de la lettre les journaux intimes ou les écrits privés !, persifla maître Darién. Maître Darién a raison, sans doute, d’appeler ainsi à la prudence. Mais maître Darién est perdu, dépassé. Tout le monde l’est.
Lorsqu’un être humain manipule un papier, nous a-t-on dit, il y laisse des traces d’ADN. Les feuilles Guthries contiennent des quantités importantes de l’ADN de deux personnes et des quantités moindres de celui d’une autre personne. Les experts peuvent aussi dater les restes d’ADN. L’ADN présent en faible quantité est relativement récent : 50 ans, avec une marge d’erreur de 10 ans. L’ADN des deux autres personnes, un père et un fils, avec une certitude quasi absolue, présente cette particularité d’avoir été déposé sur une période de 82 ans pour le plus ancien, de 70 ans, pour le plus récent. La marge d’erreur admise par les experts varie de 15 à 10 ans suivant l’ancienneté des traces ADN.
Le rapport des graphologues affirme que l’évolution de l’écriture est semblable à celle des personnes atteintes de maladies dégénératives : précise et élégante au début, dégradée après, des gribouillages sans signification à la fin.
La qualité de la langue se détériore de la même manière. L’anglais devient rudimentaire, quelques mots, rares, d’espagnol et quelques mots tobas, une langue indienne font leur apparition.
La présidente a ordonné que l’on retire le rapport du dossier et a demandé a ce qu’il soit refait. Le Jury ne tiendra pas compte des résultats absurdes du rapport, énonça la Présidente. Maître Darién ne s’y est pas opposé. Personne ne s’est interrogé sur les fondements juridiques de l’acte de la Présidente, qui a semblé une nécessité évidente pour chacun.
Rosaura Gutre semble étrangement absente.
Reprise des débats le 9 août.
Montevideo en proie aux théories les plus folles.
Montevideo, le 5 août 2020.
La presse locale n’a pas pipé mot. Tout s’est passé comme si le rapport que nous mentionnions dans notre dernière chronique n’avait jamais existé. Mais les réseaux sociaux n’ont pas été longs à traduire des passages de… notre dernière chronique. Un porte-parole du ministère a déploré que des journalistes étrangers et irresponsables qui, de surcroît, connaissent mal l’espagnol, aient pu, de façon malveillante ou non, diffuser des informations erronées dans leurs chroniques, dans les dernières tout particulièrement. Il s’est abstenu toutefois de mentionner le nom de l’auteur(e) des chroniques incriminées. Je rappellerai, à toutes fins utiles, que je suis née en Uruguay, que je n’ai appris le français qu’à dix-huit ans et que je garde un accent à couper au couteau. Mes proches me font l’amitié de le trouver plaisant, mais cet accent, on ne l’entend pas forcément quand j’écris.
Pour le réceptionniste de l’hôtel, les Gutres sont des vampires immortels. Pour le chauffeur de taxi de ce matin, Rosaura n’est que la tête visible d’une organisation secrète irlandaise qui a ses entrées partout et qui a crée les feuilles Guthries de toutes pièces. C’est le Mossad qui a fabriqué le soi-disant ADN qu’on a trouvé sur les feuilles Guthries, pour le compte des Irlandais. Le chauffeur de taxi qui m’a mise dans la confidence a même glissé le nom du chef de l’organisation à mon oreille : Eton Kilpatrick4. Pour l’un des commentateurs anonymes de mes chroniques (je lis toujours, chers lecteurs, les commentaires que vous avez l’obligeance de déposer à la suite de mes chroniques), la longévité exceptionnelle des Guthries a fini par annuler la néoténie qui nous distingue des singes (la néoténie, explique mon savant commentateur, est un mécanisme biologique qui permet d’atteindre la maturité sexuelle tout en gardant des traits juvéniles ; l’homme serait, ainsi, un singe qui n’aurait pas grandi.). Les Gutres, en restant en vie trop longtemps, auraient continué à « grandir » et seraient devenus, en quelque sorte, des singes moraux, rendus progressivement incapables de lire, d’écrire, d’interpréter correctement la parole de la Bible et de distinguer le bien et le mal. Il rappelle le précédent décrit par le biologiste Huxley dans After Many a Summer Dies the Swan5. (Je lis toujours, chers lecteurs, les commentaires que vous avez l’obligeance de déposer à la suite de mes chroniques).
Voilà de quoi on parle à Montevideo.
La présidente est malade, mais Rosaura ne chôme pas.
Montevideo, le 12 août 2020.
La présidente est malade, l’audience a donc été suspendue. Mais, cher lecteur, cette chronique ne sera pas vide. Ainsi en a voulu Rosaura Gutre qui, saisie d’une sorte de frénésie, inonde Twitter avec des messages qui se succèdent par dizaines.
Rosaura Gutre dit tout. Résumons son récit. Essayons, à tout le moins.
Rosaura Gutre est une célèbre actrice extraterrestre. Les extraterrestres ne connaissent pas la littérature, ils ne connaissent que l’art dramatique. La littérature n’est que le brouillon de l’oeuvre, laquelle ne s’accomplit qu’incarnée en des êtres de chair et os. Les Gutres sont venus jouer sur terre la Bible. Baltasar Espinosa est venu jouer le Christ, un Christ cosmique tiré des théories de Pierre Teilhard de Chardin. Borges le savait, il l’avait compris. C’est pour cela qu’il a volontairement glissé quelques incohérences dans son récit, dans le but que l’on comprenne que le crime de La Colorada était une mise en scène.
Les extraterrestres peuvent adopter una apparence humaine, mais sont plus proches des plantes que des êtres humains. Il s’engendrent par parthénogénèse. Les Gutres décédés et elle, Rosaura, constituent, pour ainsi dire, le même individu. Il leur importe peu de mourir, parce qu’ils ne meurent pas : leur génome perdure, sur leur planète, mais aussi sur terre. Ce que nous (vous, les humains, dit-elle) appelons « individu » n’est que la forme circonstancielle que prend le génome pour accomplir telle ou telle mission nécessaire à son plaisir. Chez eux (chez nous, dit-elle) la conscience a son siège dans le génotype et non dans le phénotype. Baltasar Espinosa n’était pas un humain, mais un extraterrestre. Il n’est pas plus mort qu’un acteur humain qui feint de mourir sur les planches d’un théâtre et qui se relève après la représentation finie. On pourrait, certes, dire que l’existence charnelle que le génome de sa lignée s’est donnée lors de la performance de La Colorada n’est plus, mais cela indiffère tout le monde chez eux, où la lignée Espinosa est présente partout et à même vu son prestige s’accroître du fait de cette mort héroïque. Monsieur Bermúdez, le patron de Rosaura, ainsi que le mari de celle-ci, sont aussi des extraterrestres. La mort du mari de Rosaura et le sort de monsieur Bermúdez échappent à la juridiction des tribunaux humains.
Voilà, cher lecteur, comme vous pouvez le constater, la nature fictionnelle du journal intime ne fait guère de doute désormais. De sa continuation, à tout le moins… car il n’échappe à personne que le sobre journal initial a soudain donné une spectaculaire floraison dont le barroquisme n’a rien à envier aux plus chargées des fictions de fantassy. La présidente ne manquera sans doute pas d’interroger son accusée/écrivaine sur l’évolution frappante de sa veine créative.
La présidente est toujours malade, Rosaura toujours en forme.
Montevideo, le 19 août 2020.
La foule faisait la queue depuis 6 heures du matin. Montevideo attendait avec impatience le rétablissement de la présidente, son retour et la poursuite du procès de Rosaura Gutre. L’Uruguayen est passionné, mais patient et respectueux. Pourtant, lorsque l’huissier franchit la porte grillée du très haussmanien Palacio de los tribunales et qu’il annonça que l’audience était suspendue derechef, il y eut comme un grondement dans la foule, on craignit un instant qu’elle ne s’ébranlât et que, comme un seul homme, elle se saisît des lieux pour que la justice suive son cours, dût-elle être rendue par un tribunal populaire. Mais, heureusement, des centaines de téléphones sonnèrent alors qui annonçaient l’arrivée de nouveaux twitts. La foule s’égaya et les policiers en faction poussèrent un soupir de soulagement.
Rosaura Gutre est en forme, titrions-nous. Qu’on en juge :
Les extraterrestres dont fait partie Rosaura Gutre sont les maîtres de l’univers. Notre planète, mais aussi les milliers d’autres, qui, un peu partout, sont habitées par des civilisations évoluées, sont, en quelque sorte, des studios ou des scènes de théâtre. Les extraterrestres se sont intéressés à la Terre à cause de l’activité frénétique des élèves du lycée Queneau de Villeneuve d’Ascq, qui ont inventé une nouvelle forme de faire de la littérature. Cette littérature, qu’ils appellent rhyzomatique, correspond bien à la façon dont les extraterrestres conçoivent l’art. Elle facilite le travail de la compagnie qui emploie Rosaura, l’une des majors -la compagnie- des extraterrestres. Petite parenthèse : les extraterrestres s’appellent les Sauriens et le prénom de Rosaura est le résultat de la synthèse entre Rosa et Sauria : Rosa + Sauria = Rosaura.
Ces élèves ont inventé une nouvelle forme de faire de la littérature, disions-nous. Chaque élève crée un personnage et lui donne les traits qu’il souhaite. Puis, il le fait interagir avec les personnages d’autres élèves et les histoires émergent ainsi peu à peu. Il n’y a pas de droit d’auteur : chacun peut s’approprier le travail de ses camarades. Le roman que j’écris, cher lecteur, est composé des aventures de mon personnage, mais aussi de celles du tien, que je peux déformer à ma guise si je le souhaite. Toute la littérature existante est susceptible d’être happée dans les univers crées par les élèves. On a ainsi vu les œuvres de Borges, Quiroga, Benedetti, Huxley, Maslíah, etc être dévorées par les univers des élèves. Morts ou vivants, les auteurs deviennent membres des univers des élèves, qu’ils y consentent ou pas. Il en va de même des vies que les élèves croisent ci ou là, dont ils se nourrissent volontiers.
Une création des élèves a particulièrement intéressé la compagnie : l’acharneur de réalités virtuelles, un dispositif qui permet de rendre réelles les réalités virtuelles ou imaginaires. Leur bonheur n’a pas été moindre lorsqu’ils ont découvert le décharneur de réalités corporelles, un dispositif qui permet de virtualiser les réalités charnelles.
Rosaura cite des articles de presse qui confirment ses dires. Il va de soi que les organes de presse qui constituent ses sources n’ont d’existence que dans l’univers des élèves : certains des élèves, moins doués que d’autres pour la création, ou moins friands de celle-ci, se consacrent au journalisme et racontent la vie des personnages animés par leurs camarades.
L’imagination de Rosaura paraît sans limites. Il est grand temps que la présidente revienne et qu’elle impose un cadre légal ou judiciaire à ce flux incessant de visions. Nous pouvons, cependant, d’ores et déjà, essayer de faire le départ entre la réalité et l’hallucination. Il nous suffira, pour cela, de faire appel à des informations qui sont aujourd’hui à la disposition de chacun.
Oui, les élèves du lycée Queneau ont inventé une nouvelle forme de faire de la littérature. Comme le raconte Rosa Gutre assez fidèlement, ils inventent des personnages et les font interagir entre eux. Cette pratique a donné lieu à des partenariats avec des pays étrangers et l’on est ainsi parvenu à faire naître des œuvres multiples en plusieurs langues. Cette démarche, cela ne pouvait pas en être autrement à l’heure de la massification de l’usage du smartphone, a trouvé une traduction en langage filmique : les auteurs font tourner des court-métrages qui illustrent leurs récits. Le récit typique comprend un réseau d’une centaine de personnages, il se déroule dans plusieurs parties du monde et contient des documents et des films en plusieurs langues. En parallèle avec cette activité de création, les élèves ont développé un groupe médias dont les reportages prennent appui sur le réseau constitué à des fins de création artistique. Les reportages obtenus comprennent, à l’instar des récits de fiction, des correspondances écrites et filmées en plusieurs langues. Le professionnalisme dont font preuve ces élèves impressionne. Leur travail sur le duel, par exemple, leur a valu de nombreux prix journalistiques. Mais leur coup d’éclat -et la preuve de leur sérieux et de leur pugnacité- a été leur travail sur un faux déporté dont l’invraisemblable récit avait été endossé par des élites politiques, journalistiques et universitaires espagnoles. L’enquête, lancée par les élèves français, fut relayée par leurs camarades espagnols qui, un peu partout dans leur pays, recherchèrent des informations, interrogèrent et interpellèrent les responsables de l’imposture. L’affaire finit par faire grand bruit et se solda par la démission du directeur de la télévision andalouse. Celui-ci, dans un premier temps, s’était moqué des journalistes en herbe et n’avait réalisé que trop tard l’influence que leur détermination, leur nombre et leur charmante jeunesse leur avaient conquis.
La présidente est morte, le procès est suspendu.
Montevideo, le 23 août 2020.
La présidente est morte. On a appris qu’elle s’était battue en duel. Elle a succombé à ses blessures.
L’Uruguay -depuis 2018-, à l’instar de l’Italie et de la Suisse, n’interdit pas le duel.
Rosaura prétend avoir suggéré à ses supérieurs l’idée de faire succomber la présidente après avoir lu le reportage des élèves du lycée Queneau sur le duel que nous mentionnions plus haut. C’est la mère de Rosaura qui avait défié la présidente.
« La représentation est désormais close, je ne parlerai plus devant la justice de l’Uruguay » annonce Rosaura sur Twitter. Elle déclare toutefois qu’elle continuera à diffuser son journal. Cette correspondante rentre en France. Son journal n’exclut pas de la renvoyer à Montevideo lorsque le procès de Rosaura Gutre reprendra.
Rosaura Gutre a disparu.
Montevideo, le 26 août 2020.
Une courte chronique envoyée depuis l’aéroport international de Carrasco, Montevideo : Rosaura Gutre a disparu de sa cellule, elle est en fuite. Elle continue à s’exprimer sur Twitter et elle nargue les autorités. Celles-ci se montrent incapables d’expliquer comment la prisonnière la mieux gardée du pays a pu s’évader.
Des parents inquiets.
La Creuse, le 29 août 2020.
Cette chronique se poursuit : mon journal me confie le suivi de l’affaire Rosaura Gutre et de la traque de la fugitive.
Les ordinateurs de plusieurs établissements scolaires de par le monde ont été piratés hier. Lorsqu’on les allumait, ils montraient le visage de Rosaura secoué d’un rire sardonique. Elle annonçait qu’elle allait bientôt transmettre ses instructions à l’Humanité.
Rien d’autre à dire pour le moment. Les autorités sont sur les dents. Les parents d’élèves donnent de la voix, mais pas trop. Sans doute comprennent-ils qu’accabler la police ou les responsables politiques serait de peu d’utilité. L’Humanité attend avec incrédulité le dénouement de l’histoire la plus invraisemblable qu’elle ait connue.
Rosaura transmet ses instructions à l’Humanité.
Paris, le 5 septembre 2020.
Dans un communiqué parvenu aux médias le plus importants du monde et rédigé en plusieurs langues, Rosaura Gutre, au nom de sa compagnie extraterrestre, enjoint chaque humain ayant accès à Internet à inventer un personnage et à le faire interagir avec les personnages de ses voisins. Elle ajoute que chaque humain devra consacrer deux heures de sa vie à jouer dans un film qui illustrera les fictions produites dans le cadre de son initiative. Lorsqu’un pays ne s’acquittera pas du lot de fictions qu’il doit fournir, dix jeunes gens et dix jeunes filles seront enlevés et gardés dans le vaisseau spatial des extraterrestres jusqu’à ce qu’ils aient écrit tout ce que leurs compatriotes n’ont pas écrit. Voilà.
Voilà donc. C’est avec ce mot français à valeur universelle –voilà– que se terminent les communiqués.
Extraterrestre ou pas, Rosaura Gutre inquiète. Les hypothèses les plus folles fleurissent. Leur nombre se multiplie vertigineusement chaque jour qui passe. Et l’affolement est un problème bien réel pour tous les gouvernements, qui se montrent impuissants et font appel à des mesures dérisoires : supprimé, le compte Twitter de Rosaura Gutre, renaît, revigoré, sous un autre nom, de ses cendres.
Rosaura Gutre laisse une semaine à chaque Terrien connecté à Internet pour créer son personnage et le mettre en ligne. Chaque page devra contenir un lien vers la page Saga Rosáru… Dans deux semaines, chaque Terrien devra avoir établi un lien avec dix personnages de ses proches. Dans trois semaines, chaque Terrien devra avoir établi un lien avec un personnage d’un autre pays. Chaque semaine qui passera, il faudra avoir établi des liens avec un nouveau pays du monde, jusqu’à ce que chaque personnage ait une connexion avec un nouveau pays. Pour trouver les pages des personnages dans un pays donné, il faut faire une recherche avec les mots « http Rosaru… dans le pays en question
C’est farfelu et, pourtant, ça fait peur.
Rosaura tient parole !?
Paris, le 17 septembre 2020
Dix jeunes garçons et dix filles, tous étudiants prometteurs de l’université de Pékin ont disparu de leur domicile dans la nuit du 13 au 14 septembre. Le 15 septembre, Rosaura a revendiqué, sur Twitter, leur enlèvement :
No me tomaron en serio, querido diario. Estos veinte chicos pagan por todos los que no escriben.
Ces étudiants travaillent à inventer les personnages que la population chinoise n’a pas inventés. Ils seront rendus lorsque chaque Chinois connecté à Internet se sera acquitté de la tâche que Rosaura a imposée.
Les autorités affirment qu’il s’agit d’un canular et que les étudiants ne vont pas tarder à refaire surface. La population n’est visiblement pas de cette avis : un immense effort de solidarité et d’invention s’est mis en place, des millions de personnages sont en train d’être crées. La pression sociale sur ceux qui n’ont pas encore crée le leur est forte et souvent brutale. En même temps, des ateliers d’écriture se mettent en place un peu partout, afin d’aider ceux qui sont peu habitués à tenir la plume ou qui manquent d’inspiration.
À Paris, des ateliers aussi se mettent en place, pas toujours bien vus par les autorités chinoises, qui affirment que ces ateliers sont organisés par des organisations mafieuses. D’aucuns vont jusqu’à affirmer que toute l’affaire Rosaura est une opération sophistiquée organisée par la mafia chinoise pour affaiblir le pouvoir de l’État et asseoir le sien. Pour monsieur Lai-Tchen, la chose n’est pas impossible :
La Mafia chinoise s’est distinguée ces derniers temps par la mise en place de coups sophistiqués et particulièrement imaginatifs. Une nouvelle génération, composée de trentenaires ambitieux et fort bien formés, a pris le relais et écarté les vieux dirigents.
Madame Tchal, à la tête de l’un des ateliers, qui se tient dans l’arrière-boutique de son établissement du XIIIème arrondissement, nie tout lien avec la mafia et défend le caractère spontané de l’initiative :
Ce sont des gens du quartier qui veulent aider ces pauvres jeunes chinois pris en otage par cette…, par cette… extraterrestre.
Rosaura se fait filmer avec les étudiants chinois.
Paris, le 20 septembre 2020.
Los chicos están bien, son muy trabajadores. Pero quieren volver a casa, y yo los entiendo… :
Les jeunes vont bien, ils sont très travailleurs. Mais ils veulent rentrer à la maison et je les comprends. C’est la dernière provocation de Rosaura, qui a diffusé une vidéo d’elle en compagnie des jeunes Chinois disparus. Montage habile ? Canular avec la complicité des jeunes ? Peut-être. Mais l’Humanité ne paraît pas disposée à attendre l’avis des experts ou à s’en remettre au bon sens des autorités. Un sondage récent a montré que 68 % de la population mondiale connectée à Internet croit que tout ce que dit Rosaura est vrai.
Cette chroniqueuse vient de faire un sondage auprès de son entourage, fait de journalistes, chercheurs, essayistes, etc. Des personnes à qui on ne la fait pas, comme on dit vulgairement, des personnes rationnelles, cartésiennes. Ils sont 75 % à croire que Rosaura est extraterrestre, qu’elle a un pouvoir redoutable et qu’il faut faire ce qu’elle nous demande. Des confrères étrangers me transmettent des informations comparables. En Islande, d’aucuns en viennent à émettre l’hypothèse que l’extraordinaire floraison des sagas islandaises (entre le XIIème et le XIVème siècle, la population de cette île, estimée à 10.000 âmes, écrivit plus de pages de prose que toute l’Europe réunie) aurait vu le jour sous la contrainte des extraterrestres :
Il pourrait s’agir de l’explication tant recherchée du « miracle islandais », dit ainsi, le très respecté Hjalti Gudmundsson, professeur d’histoire médiévale de l’université d’Islande. La recherche a toujours buté sur l’idée d’une population entière se prenant de passion pour l’écriture.
Rosaura capturée !! Rosaura décapitée !!
Pékin, 30 septembre 2020.
Rosaura a été remise aux autorités chinoises et décapitée par celles-ci.
Commençons par le début, la capture de Rosaura.
Elle fut le fait de 5 jeunes héros français en voyage en Chine : Fatoumata, Abdelouahd, Jean, Mélina et Mouloud. Ces jeunes gens, élèves du fameux lycée R. Queneau de Villeneuve d’Ascq, qui avait décidé la compagnie de Rosaura, d’après ses dires, à s’incarner sur terre, ont réussi à attirer Rosaura dans leurs rets, à l’enfermer dans une cave et à la livrer ensuite à la police chinoise.
Pour appâter Rosaura, ils ont multiplié, dans leurs histoires, les références à l’Aleph, un point de l’univers qui permet de tout voir en même temps. Ils ont attribué la découverte de ce point à Jorge Luis Borges, le journaliste qui avait couvert l’affaire de l’assassinat de Baltasar Espinosa par les Gutres. Ils ont fait le pari que ce l’Aleph était le point de lecture idéal pour cette littérature extraterrestre dont les ramifications s’étendent partout et sans fin. Ils ont publié ensuite de faux articles dans la journal de leur école avec des allusions vagues au point Aleph. Au bout de quelques jours, Rosaura entrait dans la cave d’une vieille maison pékinoise qui devait être détruite pour laisser place à un building. Lorsque Rosaura est entrée, ils ont fermé la porte derrière elle. Au bout de trois jours, c’est Rosaura elle-même qui a livré ses coordonnées à la police par twitt.
La décapitation de Rosaura fut effectuée dans les heures qui ont suivi son arrestation. Les autorités ont expliqué que les garanties légales ne s’appliquaient qu’aux êtres humains et pas aux arbres. Rosaura, à leur yeux, était de nature indéfinie, mais certainement pas humaine. Rares ont été ceux qui ont critiqué les autorités chinoises et nombreux en revanche ont été ceux qui se sont félicités que Rosaura soit tombé entre les mains d’une justice pas trop regardante.
Des échantillons du sang de Rosaura ont été remis à plusieurs laboratoires de par le monde.
Des dizaines de Rosauras repoussent !
Paris, le 17 octobre 2020.
Les comptes Twitter de Rosaura recommencent à fonctionner. D’abord en Chine, près du lieu de l’exécution. Puis, autour des laboratoires ayant reçu le sang de Rosaura.
On frappe à ma porte. Je sais qui est sur le pallier.
Je n’ouvrirai pas, mais elle entrera quand-même. Elle ne va pas à tarder à prendre la main.
Cher journal, me voici à nouveau.
Post-face.
Genèse de ce livre. Qui sont ses auteurs ?
Le récit que l’on a lu provient d’un Travail Personnel Encadré (TPE) effectué par cinq élèves de première STMG en collaboration avec des camarades volontaires de leur établissement, des camarades d’une dizaine de pays étrangers et des extraterrestres, qu’ils remercient tout particulièrement. Chaque élève a rédigé un roman et les cinq romans constituent un cycle, le Cycle, comme on allait très vite prendre l’habitude d’écrire. Les auteurs ont décidé de ne rendre public que l’un de ces cinq romans, pour les raisons que l’on trouvera plus bas. Ces élèves pensent que leur œuvre va changer le monde et, subsidiairement, la littérature (ce qui les indiffère). Ils se sentent plus proches des jeunes étrangers avec lesquels ils ont travaillé, voire des extraterrestres, que des adultes de leur pays. Ils n’ont pas d’attachement pour le monde ancien.
(…)6
Elsa.
Je suis à l’origine de la création de Juan Darién, inspiré du personnage homonyme d’Horacio Quiroga. Juan Darién est un tigre qui devient homme, puis qui, maltraité par ses semblables, redevient tigre. Dans mon histoire, Juan Darién reste homme, mais choisi de se battre, par le droit, contre les injustices. Dans l’histoire de Rosaura, qu’on va lire, il est bien palot, car il est dépassé par sa cliente. Qui ne l’aurait pas été ? Je pense toutefois que s’il y a quelqu’un qui pouvait comprendre Rosa, c’est bien lui. Il aura, j’en suis certaine, un rôle important à jouer lorsqu’il faudra, et il le faudra, hélas, à un moment ou à un autre, prendre attache avec les extraterrestres pour négocier avec eux une sortie à l’imbroglio dans lequel nous nous trouvons.
Je m’occupe aussi de la diffusion de nos histoires en Scandinavie. Deux de mes oncles se sont installés en Islande, alors que mon père choisissait la région parisienne avant de rencontrer ma mère et s’installer avec elle dans le Nord, sa région d’origine, celle de ma mère, je veux dire. Mon père est nnnnnnn et, avec lui, je parle en jfjfjfj. Mes cousins islandais m’ont beaucoup aidée dans mes premières démarches.
Hjölli.
Mon personnage, c’est la chroniqueuse judiciaire. C’est elle qui tient la plume dans la partie de notre histoire qu’on va lire. Je me suis inspiré de Pascale Robert-Diard, dont les chroniques dans Le Monde me passionnent. Je ferai soit du droit, soit du journalisme, soit les deux. J’aurais aimé me documenter davantage sur le fonctionnement de la justice uruguayenne, mais mon correspondant dans ce pays est tombé malade et ne m’a pas envoyé la documentation promise. Sur la question du duel : il a été interdit en 1992, puis rétabli en 2018, pour les besoins de cette histoire. Hormis, l’Uruguay, deux pays l’autorisent, je crois, l’Italie et la Suisse. Je pense cependant que la pauvreté de ma documentation n’est pas très grave, d’autres la combleront quand ils reprendront notre histoire à leur compte.
J’ai aussi collaboré dans certains aspects périphériques de l’acharneur de réalités virtuelles. J’ai été, en particulier, amené à trouver des papiers d’identité aux personnages virtuels que s’incarnent dans notre monde. Pour des raisons évidentes, cependant, je ne peux pas trop m’étendre sur cette question.
Guðmundur.
Mon travail consiste à attirer vers notre histoire le plus grand nombre possible d’auteurs. La réussite de ma mission se mesure au nombre de liens établis vers la page Rosauramlsqdmqlsdf. Pour nous, chaque lecteur de nos histoires est un auteur possible. Nous voulons qu’il fasse sienne l’histoire et qu’il la prolonge. C’est aussi moi qui ai crée le piège pour capturer Rosaura. Pour cela, j’ai été aidé par la mère d’un ami, qui est mathématicienne et informaticienne et travaille à l’INRIA, près de mon lycée. Il nous a fallu un peu modifier les algorithmes, pour que susciter des pentes et des contraintes informationnelles qui ont conduit notre adversaire vers cette cave de Pékin où nous avons réussi à l’enfermer. L’idée de départ, vient naturellement d’un cas raconté par Jorge Luis Borges7, un journaliste argentin qui décrivit avec précision, dans un long article intitulé La muerte y la brújula8, la chasse d’un criminel par un détective… lequel détective comprit trop tard que les crimes qu’il investiguait dessinaient un motif destiné à le conduire jusqu’au lieu de son propre assassinat.
J’ai crée un personnage qui s’inspire de l’intrication des électrons, après avoir découvert les expériences d’Aspect9 à la suite d’un passage de celui-ci dans notre établissement. Cette intrication n’est cependant qu’un détail curieux car aucune information ne peut se transmettre entre mes personnages intriqués. Si cela avait été le cas, on aurait eu affaire à une violation de la physique relativiste, vous vous rendez compte ? Je veux bien m’attaquer à la littérature ou à la civilisation, mais toucher aux lois les mieux établies de la physique m’aurait paru insupportable. Même Dieu, que nous voulons remplacer, est incapable de violer les lois de la physique.
Tyggvi
La théorie de l’évolution a dû intégrer le fait qu’il y a transfert de matériel génétique entre les espèces, c’est ce que l’on appelle le transfert horizontal de gènes. On parle ainsi de pools de gènes, une expression qui désigne les brins d’ADN dans lesquels les bactéries baignent et qui s’intègrent parfois dans leur génome. Nous constituons des pools d’histoires. Chaque participant peut fagociter les histoires de son choix. Je suis journaliste et je rends compte des mouvements de nos histoires. On a trouvé mon rôle inutile au début, quand nous n’étions que cinq camarades de la même classe. Maintenant que des milliers de personnes font vivre nos personnages, il est indispensable que le flux d’information soit quelque peu organisé. C’est à cette fin que j’ai crée La Revue, qui rend compte des événements qui se produisent dans notre univers. Dans l’histoire que l’on va lire, j’apparais peu : je suis la collègue uruguayenne de la narratrice.
Est-ce que j’ai encore deux minutes ? Oui ? Voilà, je voudrais ajouter que La Revue a pour effet d’accélérer la sélection darwinienne qui se fait entre les histoires. Disons que, grâce à La Revue, l’évolution est un peu moins aveugle que dans les modèles classiques.
Helgi.
Je suis organisateur d’événements destinés à éviter que les histoires ne divergent à l’excès. Ces événements, nous les appelons des ATTRACTEURS. Un attracteur est une contrainte que nous faisons peser sur les histoires pour qu’elles convergent vers un point donné. Un exemple : nous avons, il y a quelque temps, imposé aux histoires un contact obligé avec, un atelier de pâtes fraîches situé à Barcelone. Lorsque les ATTRACTEURS sont des entreprises commerciales, elles doivent payer une somme qui est très au-dessus de l’accroissement de notoriété que nous leur procurons. Nous ne consultons pas les entreprises avant de les inclure dans notre démarche, ni ne les démarchons. Notre choix les oblige. Parfois, nous conduisons les entreprises à la faillite, parfois non10. De façon générale, nous aimons exercer des contraintes plutôt que de demander poliment. En témoigne notre relation avec les chercheurs, les savants ou les artistes dont vous verrez souvent apparaître les noms dans nos récits : nous ne demandons jamais leur consentement. Il arrive, certes, que nous leur envoyions des courriers pour leur demander de venir faire des conférences dans notre établissement, mais personne n’est dupe : il s’agit de créer dans leur chef une contrainte morale pour qu’ils se sentent obligés de venir : quel chercheur saturé de travail, comme ils le sont tous de nos jours, aurait envie de résider une semaine parmi nous pendant laquelle un millier d’élèves se relayent nuit et jour pour s’approprier ses connaissances ? Ils ne le font que parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Ceci étant dit, à la fub, le séjour leur fait du bien.
Sigga.
Mon rôle est tout à fait modeste. Je n’apparais pas à proprement parler dans l’histoire. Je suis une spécialiste de la greffe de tête payée par le clan nord-coréen Yung-il-Sou pour récupérer la tête de Rosaura après sa décapitation et la greffer sur des corps humains compatibles dont l’origine (celle des corps, je veux dire) est peu claire. En réalité, mon intervention est parfaitement inutile, car le clan des Gutres, dont Rosaura est issue, se reproduit par parthénogenèse : un peu de sang suffit à faire pousser un nouvel individu. Je profite de l’ignorance des Yung-il-Sou pour me faire verser des revenus confortables.
Mais je crois que le lecteur de 2017 a besoin de quelques explications. Je demande à celui du présent un peu de patience.
Donc, cher lecteur de 2017, ces explications je les rédige pour toi.
Nous sommes un groupe de lycéens qui écrivons en 2025 et, comme tu as déjà dû t’en apercevoir, les choses ont bien changé depuis que nous avons quitté les bancs du lycée ou, peut-être, tu te retrouves maintenant.
Commençons par la politique. En 2018, le président Trump lance l’armée étatsunienne contre la Corée du Nord. Le pays est détruit et la vitrification préventive des sites nucléaires et de leur voisinage large produit une contamination qui décime la population et engendre des mutations à grande échelle chez les survivants, dont la fertilité s’accroît de façon vertigineuse alors que leur espérance de vie ne dépasse jamais les 30 ans. Une partie du Japon est détruite par la un missile nord-coréen qui parvient à franchir le bouclier anti-missiles. Des structures de type mafieux et clanique prolifèrent dans l’ancienne Corée du Nord où, en raison du rayonnement, aucune armée n’ose envoyer ses hommes et où les drones sont incapables d’instaurer un fonctionnement étatique.
Continuons par la science. Les recherches du docteur Sergio Canavero11 et de son équipe chinoise ont abouti. Il est désormais aisé de transposer une tête sur un corps, de greffer donc une tête sur un corps ou un corps à une tête, choisissez la formulation que vous voudrez.
Finissons par la rencontre entre la science et la politique : de puissants seigneurs coréens, refusant de cesser de vivre à 30 ans, ont kidnappé des chirurgiens chinois et les ont obligés à leur faire régulièrement des greffes de corps. Ne me demandez pas d’où proviennent les corps, s’il vous plaît.
Et Rosaura dans tout ça ?
Je ne sais pas. Je ne sais pas très bien ce qu’ils ont dans la tête (c’est le cas de le dire, hahaha), les Coréens. On peut imaginer, et craindre, beaucoup de choses…
Vous trouvez que je ne suis pas nette, moi ? Je ne les aide pas, je ne fais que les escroquer, c’est tout. Je les affaibli. Voilà. J’ai des camarades qui dealent pour s’en sortir. Est-ce que ce que je fais est pire ?
Mario Benedetti, Los bomberos. Maison d’édition LDI (Largement Disponible sur Internet).
@olegario.
1Le journal a été analysé et publié par le journaliste et musicien Leo Maslíah sous le titre « Dos pájaros de un tiro! », expression espagnole qui signifie faire d’une pierre deux coups.
2L’enfance de Juan Darién fut racontée par Horacio Quiroga : Juan Darién, Maison d’édition LDI (Largement Disponible sur Internet).
3L’article est disponible chez LDI et il porte un titre mémorable : El evangelio según Marcos.
4Cerise sur le gâteau, incroyable coïncidence, cet Eton serait un descendant du héros irlandais Fargus Kilpatrick, dont une autre recherche de ce même Borges dont on a parlé a singulièrement terni l’étoile. Voir Tema del traidor y del héroe, Jorge Luis Borges, LDI. Cela laisse songeur, que de constater que le travail d’un journaliste aussi rigoureux que Borges nourrit, une trentaine d’années après sa mort, les rumeurs les plus fantaisistes. Borges a toujours refusé les accommodements du journalisme avec la vérité et s’est battu jusqu’à la fin de sa vie contre une dérive qui rendait dangereusement poreuse le frontière entre journalisme et littérature. Il doit se retourner dans sa tombe.
5Disponible aussi chez LDI.
6Chère collègue, je te donne une version tronquée de cet avant-propos. La version complète en sera bientôt publiée sur mon blog. Tu y apprendras pourquoi les élèves se sont donné des prénoms islandais et d’autres choses dignes d’intérêt.
7Les accusations qui ont visé J. L. Borges, selon lesquelles il romançait ses articles n’ont jamais pu être prouvées.
8La muerte y la brújula, Maison d’édition LDI (Largement Disponible sur Internet).
9Affirmation sujette à caution : monsieur d’Aspect ne semble jamais s’être rendu dans le lycée de cet élève (note de l’Éditeur).
10On peut trouver les témoignages d’entrepreneurs désespérés ici (lien à insérer). En réalité, en règle générale, à tout le moins, une fois qu’une entreprise est choisie, elle est condamnée à la faillite. La seule façon pour leurs dirigeants de s’en sortir, si l’on peut dire, c’est de basculer dans notre monde par le biais du Décharneur de réalités factuelles (voir lettre à D.) et d’orienter l’activités de leur entreprise vers l’invention d’histoires. Les challands se mettent alors à affluer. Le cas du Taller de Pasta est emblématique à cet égard. Un autre cas emblématique est celui d’Ernesto Nen, un guide et enseignant qui travaille en Islande et qui a accepté de produire le contexte de celles de nos histoires qui se déroulent dans son pays.
11Ne pouvant pas sans anachronisme donner ici des références à des publications intervenues dans votre futur, je vais devoir me contenter de vous renvoyer vers un article qui rendait compte des recherches du docteur Canavero à un stade où il expérimentait avec des souris auxquelles il se contentait d’ajouter une tête sans couper celle d’origine : http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2017/05/04/un-pas-de-plus-vers-la-greffe-de-tete/
Timburbrou et les opioïdes, une enquête en parallèle de celle portant sur les PFAS
Les Reconstitueurs1 ont publié une note qui concerne des documents que nous n’avons pas reçus. Les faits concernent un « lycée de Timburbrou ». Nous la reproduisons sans être en mesure de garantir ce qui y relève de l’activité de la reconstitution et ce qui y provient de documents authentiques. Notre position sur la démarche des Reconstitueurs n’a pas changé : nous la réprouvons.
Comme nos lecteurs le savent, le lycée de Timburbrou est un établissement scolaire qui se situe dans un univers parallèle au nôtre. La scission entre nos univers est récente, c’est pourquoi ce qu’il advient chez eux diffère peu de ce qui se produit chez nous.
Le lycée de Timburbrou mène des études au long cours. La nécessité de cette démarche s’imposa comme une évidence lorsqu’il s’est agi d’étudier les arbres, dont la durée de vie, plusieurs centaines d’années, requerrait que des générations innombrables d’élèves, enseignants et chercheurs se coordonnent. Il apparut rapidement que d’autres disciplines que la biologie pouvaient bénéficier de la démarche originale mise en place par le lycée. C’est ainsi, par exemple, que depuis de dizaines d’années, les effets sur le climat des énergies fossiles sont étudiés attentivement. La connexion entre les générations participant à ces études se fait par les Livres. Les Livres contiennent des histoires que les élèves reçoivent de leurs condisciples. Modifiées, ces histoires sont transmises aux générations suivantes, qui les modifieront et les transmettront à leur tour.
Les histoires des Livres ont cependant une utilité plus grande que celle de contribuer à la continuité des enquêtes de Timburbrou. Cette utilité supplémentaire est triple : les histoires permettent de tester des hypothèses, de protéger activistes et journalistes et de changer le monde. On peut affirmer, de façon générale, que, dans Timburbrou, la fiction a plus de poids que chez nous.
De cet univers, nous recevons des nouvelles, mais elles sont épisodiques, fragmentaires, irrégulières. Lorsqu’elles nous parviennent, nous en rendons compte ici.
Celles que nous avons reçues hier portent sur la crise des opiacés qui a fait, qui fait toujours, des ravages chez nous. Aux États-Unis, on le sait, 500.000 morts sont imputables aux opiacés.
Nouvelles de Timburbrou reçues par S. Nowenstein le 15 mars 2023.
Chez eux, comme chez nous, The Lancet nous met en garde : il ne faut pas que la famille Sackler poursuive, en dehors des États-Unis, la promotion agressive et trompeuse des opiacés. Il serait inacceptable que ce qui s’est passé avec l’industrie du tabac se reproduise avec les opiacés. La consommation de ces produits en Islande s’est accrue de 96 % en sept ans, celle de l’Australie, entre 1992 et 2012, a été multipliée par 15. Mais les inquiétudes sont encore plus grandes, si l’on ose dire, pour des pays comme le Brésil (une augmentation de 465% entre 2009 et 2015), où les appareils étatiques sont peu orientés vers la protection de la population, où ils tendent, au contraire, à se mettre au service d’intérêts privés.
Mundipharma est l’outil par lequel la famille Sackler donne aux pratiques qu’elle a mises en place aux États-Unis une projection mondiale. Mundipharma n’est pas concernée par les décisions que la justice étasunienne a prises à l’encontre de Purdue Pharma, l’entreprise qui permit à la famille Sackler d’engranger 35 milliards de dollars (elle dut consacrer 4.5 milliards à des indemnisations diverses).
Les lycéens de Timburbrou enquêtent, mais leurs frères et sœurs, qui étudient ou travaillent, leurs parents, leurs enseignants, leurs voisins le font aussi. Un réseau mondial s’est formé (LA RED), dont le centre névralgique est Saint-Josse-ten-Noode, un quartier pauvre de Timburbrou où les prix relativement bas du logement ont attiré 154 nationalités des cinq continents.
La puissance de LA RED a surpris. Mariántaga Alba, responsable environnement du journal Le Soir, explique : « On n’arrive plus à se passer de LA RED. C’est comme si nous avions des milliers de correspondants sur le terrain qui sont en mesure de nous proposer des dizaines de milliers de témoignages. Nos enquêtes ont acquis une finesse et une précision dont elles étaient dépourvues auparavant. »
Madame Alba le reconnaît volontiers : ce sont des membres de LA RED qui ont attiré son attention sur la participation active de trafiquants d’héroïne à la promotion des opiacés légaux. Grâce à LA RED, des signaux faibles qui seraient passés inaperçus sans elle ont été détectés. (La question de la fiabilité de ces signaux et celle de leur collecte a été résolue habilement par la mise en place de Noyaux Locaux de Fiabilité et Certification, des structures indépendantes et très nombreuses qui s’emploient à vérifier et certifier l’exactitude des informations d’un nombre réduit de sources. Le logiciel SAMAN 22, développé par l’INRIA, permet d’effectuer une vérification automatique puissante. Les journalistes vérifient une deuxième fois les témoignages qu’ils sélectionnent pour écrire leurs articles.
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Juan Mariano Alvarez
Juan Mariano Alvarez est né a Medellin, Colombie. Il a connu la pauvreté et il dut abandonner l’école des Jésuites où ses parents l’avaient inscrit alors que la destruction des champs de pavot ne les avaient pas encore privés de l’essentiel de leurs revenus. Inscrit dans une école publique, il réussira par la suite à terminer ses études de droit. Il exercera le journalisme quelque temps, mais le métier est ingrat. Il traverse la jungle du Darién, arrive au Panama et parvient, après un voyage épuisant dont il refuse de parler, aux États-Unis.
En 2002, on le trouve ouvrier dans une usine où il mélange des produits chimiques, à Roanoke, Virginia, EEUU, dans les Appalaches. L’usine appartient à la famille Sackler.
En mars 2023, après s’être beaucoup renseigné sur la crise des opiacés, il conçoit un projet grandiose : écrire une saga romanesque où l’addiction aux opiacés aurait été voulue et organisée par les trafiquants d’héroïne pour accroître, in fine, le nombre de consommateurs de leur drogue. Les narco-trafiquants savaient que les usagers d’Oxycontin et autres opiacés, lorsque les ordonnances viendraient à manquer, se tourneraient vers l’héroïne. Dans le livre qu’allait écrire Juan Mariano, l’accroissement exponentiel de la consommation des opiacés légaux n’avait pas été pour les trafiquants une aubaine inattendue, mais un but consciemment recherché.
Différentes possibilités s’offraient à Juan Mariano pour contourner la difficulté évidente d’imputer aux trafiquants des évolutions qui, certes, les avantageaient, mais qui, prima facie, comme on dit, ils n’avaient pas pu anticiper et, encore moins, susciter.
La solution la plus évidente était de faire appel aux voyages dans le temps : les trafiquants remontant le temps, ont agi pour que l’industrie pharmaceutique leur prépare le terrain et facilite l’explosion de consommation d’opioïdes qui allait faire le lit de celle de l’héroïne. D’autres versions faisaient des Sackler et des narcotrafiquants des manifestations d’une force qui les manipulait. Cette force pouvait être un champignon qui s’immisçait dans les neurones de certains individus dont il orientait le comportement vers la destruction de l’Humanité ou, à tout le moins, de certaines communautés. Cette force pouvait être aussi d’origine extraterrestre ou diabolique. Juan Mariano avait du mal à trancher.
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Belisario
Belisario se rappelle le bruit, la chaleur, la confusion. Juan Mariano, dont le corps brûlé n’a plus que quelques minutes à vivre, parvient à lui dire de prendre la clé USB qui se trouve dans son casier.
L’usine chimique payait mal. Le personnel changeait souvent et ceux qui parlaient anglais étaient une minorité. L’explosion fut causée par l’incompétence du personnel, par l’indifférence de la direction et, surtout, par l’avidité de cette dernière.
La clé contient de milliers de pages. Ordonnées chronologiquement, on comprend, sans qu’il soit besoin de toutes les lire, que Juan Mariano a fini par se décider.
Dans le quartier cossu de Guarapa, Bogota, des narcotrafiquants côtoient des membres issus de la bourgeoisie colombienne dont l’enrichissement ancien leur a permis d’acquérir une forme de respectabilité. Le quartier accueille aussi des cadres d’entreprises étrangères.
Dans ce milieu, les échanges amicaux, ceux qui se produisent lors d’une grillade organisée entre voisins ou pendant qu’on attend les enfants à la sortie de l’école, constituent un bouillon de culture où des idées surgissent, mûrissent, se concrétisent, sans qu’il soit toujours possible de distinguer une intentionnalité précise. Ce sont pourtant ces interactions qui intéressent Juan Mariano, qui les traque. Les fichiers des deux dernières années contiennent des articles de magazines de mondanités, qui décrivent la vie des Colombiens les plus riches. Il y a aussi des sauvegardes de posts dans les réseaux sociaux par lesquelles les célébrités du pays se mettent en scène. Mais les fichiers de Juan Mariano contiennent aussi des messages qui montrent que, d’une manière ou d’une autre, il a eu accès à des documents privés.
Belisario comprend que les narcotrafiquants ont retenu la leçon de la crise des opiacés nord-américaine. L’avidité des Sackler, la corruption des régulateurs, les insuffisances du système de santé et des mécanismes d’information des médecins existent déjà en Colombie, mais aussi ailleurs. On peut aider le hasard, se sont-ils dit, on peut accélérer l’enchaînement. Il faut surtout que les sociétés ne comprennent pas ce qui leur arrive, il faut empêcher ceux qui le font, journalistes, médecins, infirmiers, d’avertir des conséquences redoutables qu’entraîne la surconsommation -y compris légale, surtout légale- d’opiacés.
Le lendemain de l’accident qui causa la mort de Juan Mariano, son casier était forcé. Avec un sentiment de vertige, avec une peur qu’il n’a plus connue depuis qu’il a quitté Medellin, Belisario comprend que Juan Mariano n’a jamais cessé d’être journaliste. Il camouflait ses enquêtes en multipliant les fictions.
Gwendana
Nous avons dû exfiltrer Juan Mariano.
Celle qui parle s’appelle, dit s’appeler, Gwendana.
Belisario marche avec elle le long de la rivière Roanoke. Gwendana lui a parlé alors qu’il rentrait chez lui, après le travail à l’usine. Doit-il faire confiance à Gwendana ?
Gwendana sait des choses que peu connaissent. En regardant au loin, par dessus les eaux agitées de la Roanoke River, Gwendana raconte l’histoire du python qui voulut tuer Juan Mariano lors de la traversée du Darién et qui, tué par l’ami de Belisario, le sauva de mourir de faim. Mais Gwedana sait aussi que les pythons n’existent pas en Amérique Latine et que la seule vérité de l’histoire est celle de la vision d’un serpent qui guérit l’insomnie en chassant de l’esprit du dormeur le souvenirs des corps déchiquetés. Elle est capable de citer Horacio Quiroga affirmant dans El Darién que le serpent incarne la sagesse.
Tous les systèmes de communication peuvent être pénétrés. Nous communiquons par nos histoires, dit Gwendana. Nous les noyons dans la production de GPT et autres intelligences artificielles.
Belisario
L’armée colombienne avait des objectifs précis en nombre de guérilleros tués. Pour les atteindre, ses agents proposaient du travail à des jeunes pauvres, qui, transportés dans les zones de combat, étaient assassinés et déguisés en guérilleros. Belisario, enfant, a assisté à l’une de ces tueries derrière un buisson, terrifié. Il dut son salut à l’indifférence de l’un des militaires, qui le vit mais ne le tua pas.
En France
Les lycéens de Timburbrou enquêtent sur un discours d’un ancien secrétaire d’État qui les intrigue.
Ils l’ont découvert après une conversation qu’ils ont eue avec une pharmacienne de leur quartier. Celle-ci les a informés que la crise des opiacés n’a jamais atteint des proportions comparables à celles qu’elle a revêtues aux États-Unis. La consommation d’opiacés, en France, était inférieure à celle des pays européens, l’accroissement avait été moins fort, même s’il fallait rester vigilant. Cette différence remontait, selon la pharmacienne, à une culture différente de celle qui prévalait parmi les médecins étasuniens. Depuis, longtemps, depuis le plan Kouchner contre la douleur, les médecins français prenaient soin de la douleur de leurs patients. Grâce à cette culture, ils n’avaient pas été submergés par la vogue et la vague de l’Oxycontin.
Les élèves avaient fait des recherches et avaient trouvé un discours prononcé par le secrétaire d’État Kouchner… qui reprenait point pour point les éléments de langage de la campagne promotionnelle de Purdue Pharma. La date du discours correspondait au moment où la compagnie intensifiait ses efforts pour élargir l’utilisation des opiacés dans le traitement de la douleur. Les élèves ont fait l’hypothèse que, si la France avait mieux résisté à la diffusion des opiacés, cela avait été malgré Kouchner et non grâce à lui. En ce moment, une nuée d’enseignants, élèves et d’étudiants de journalisme et de médecine fouillent dans les archives du ministère de la Santé. Hier, ils ont trouvé ceci :
Ce programme national a été élaboré en collaboration avec la Société d’étude et de traitement de la douleur (SETD) le collège national des médecins de la douleur (CNMD) et le collège national des enseignants universitaires de la douleur (CNEUD). »https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/programme_lutte_douleur_2002-05.pdf
La SETD était le chapitre français de l’IASP. L’héritière de la SETD, la SFETD, l’est toujours. L’IASP était financée, parmi d’autres, par Purdue Phrarma. Il en fallait des preuves. Ils les ont trouvées dans le rapport Corrupting influence, Purdue and the WHO, de Hal et Rogers, élus à la Chambre des Représentants des Etats-Unis. Ils ont appris, en même temps, que l’OMS avait très durablement été sous l’influence de l’IASP (pages 13 à 15 du rapport).
Le journal anglais The Guardian rend compte du rapport. Les élèves poursuivent leurs recherches.
Prescrire accepte de collaborer avec LA RED
La revue Prescrire a accepté de collaborer avec les élèves de Timburbrou et avec les enseignants de LA RED. Prescrire guidera les recherches des élèves.
L’interlocuteur de LA RED chez Prescrire est Martina Cruz-Y-Fierro, française d’origine colombienne. En vérité, c’est sous l’insistance de Martina que Prescrire accepte de collaborer avec LA RED. Prescrire est souvent sollicitée par des enseignants admiratifs de son travail. En général, la revue se voit, bien malgré elle, contrainte de refuser les demandes des enseignants, car elle estime devoir consacrer toute son énergie à informer médecins et pharmaciens. LA RED, dans ses textes journalistiques, s’inspire du cheminement rigoureux que Prescrire impose à ses textes.
Contrairement à ses collègues de la revue, Martina connaissait LA RED lorsque la demande des élèves fut débattue. Elle savait que La RED avait interpellé différentes autorités sur l’affaire Blanquer/Sandoval. Sandoval est un ancien policier argentin, extradé par la France vers son pays d’origine, qui fut condamné à 15 ans de prison pour l’enlèvement et la torture d’un jeune étudiant d’architecture, Hernan Abriata. Sandoval quitta son pays après la chute de la dictature militaire (1976-1983) et s’installa en France, pays dont il acquit la nationalité. Cela paraîtra invraisemblable, mais Sandoval devint enseignant dans le prestigieux Institut des hautes Etudes d’Amérique latine (IHEAL), où il fut embauché par celui qui allait devenir ministre de l’éducation en France, Jean-Michel Blanquer. En même temps qu’il enseignait à l’IHEAL, Sandoval conseillait les Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), selon Le Monde diplomatique. Les AUC furent l’un des pires groupes paramilitaires d’Amérique Latine. Il se finançait notamment par l’exportation de cocaïne. Martina pense que LA RED est un collectif sérieux et elle estime devoir l’aider. Elle suit attentivement son enquête sur les paramilitaires colombiens.
LA RED, la fiction. L’heure du bilan ?
Le recours par LA RED à la fiction fait débat à Timburbrou. Les créateurs de LA RED voyaient dans la fiction un instrument qui permettrait de tester des hypothèses que l’on s’efforcerait ensuite de vérifier. Cependant, on s’aperçut très vite que la fiction comportait un autre avantage, celui de protéger ceux qui collaboraient avec LA RED. Dans certains pays, l’assassinat de journalistes et de leurs sources était -et reste- une manière fréquente de peser sur la délibération publique. La fiction permettait de feindre que l’on parlait de littérature, pas du monde, pas de politique, pas d’opiacés ou de corruption. Néanmoins, cette protection était faible sans le nombre. LA RED préconisa alors la création de profils fictifs. Dans certaines régions, les profils fictifs remplacèrent presque entièrement les personnes réelles dans les réseaux sociaux. Il se créa ainsi un volume considérable de leurres dans lesquels les assassins de journalistes éprouvaient parfois du mal à s’orienter. La difficulté de distinguer la réalité et la fiction, la réalité cachée sous la fiction et, surtout, le nombre de ceux qui pratiquaient la fiction, sans rendre impuissants les ennemis de l’information, leur compliquait la tâche. Dans des pays plus policés, où les journalistes font face non aux risques d’élimination physique, mais à la pression financière qui découle des procès à répétition, LA RED desserrait occasionnellement l’étreinte.
Les outils d’écriture automatique avaient permis de multiplier exponentiellement les leurres, mais aussi de tester publiquement des hypothèses. En ce qui concerne les Sackler, la prolifération de récits où cette famille et Multipharma s’accommodaient fort bien de la contribution des trafiquants de drogues illicites au développement du marché des opiacés licites avait permis de tester l’hypothèse d’une complicité passive. Aussi bien la famille Sackler que l’entreprise Purdue ont vite renoncé à poursuivre en diffamation les diffuseurs de ces récits dont les éléments fantaisistes -extraterrestres, sorciers, voyages dans le temps-, nombreux et outranciers, indiquaient ostensiblement qu’il s’agissait d’œuvres d’imagination. Il reste que des journalistes qui avaient découvert que des trafiquants colombiens avaient acheté des actions dans des journaux médicaux ont été assassinés. Le même sort ont connu des médecins qui ont dénoncé que des trafiquants finançaient l’activité de fondations de lutte contre la douleur prônant le recours sans limites aux opiacés. Malgré les efforts de LA RED, le métier de journaliste reste dangereux et les tueurs parviennent de plus en plus à identifier les être humains qui leur sont assignés. D’où le débat.
On se demande si l’efficacité de la fiction ne s’émousse pas, si elle ne risque pas de procurer un sentiment illusoire de sécurité, alors que les adversaires de l’information se sont adaptés et arrivent assez souvent à déjouer les leurres que LA RED dresse devant eux. Un consensus semble cependant se dégager : il ne faut pas abandonner la fiction, mais la faire évoluer pour qu’elle parvienne à nouveau à désorienter ses adversaires et, ainsi, à protéger efficacement ceux qu’elle doit dissimuler.
N’hésitez pas à revenir sur ce blog pour accéder aux informations qui nous parviennent de Timburbrou.
- Les Reconstitueurs sont un groupe de personnes qui ont entrepris de reconstituer ou de forger les documents instables reçus de Timburbrou ou ceux dont l’existence apparaît comme nécessaire ou logique. Leur démarche est fort critiquée dans les milieux orthodoxes, qui redoutent la confusion qui pourrait naître de leur activité. Voir plus bas, ↩︎
Timburbrou enquête sur les PFAS, I. Note du 12 mars 2032
Introduction
Par Ricardo Franco
Les enquêtes publiques participatives sur les PFAS, lancées par le lycée de Timburbrou1, puis reprises par les médias, se multiplient dans cet univers parallèle au nôtre. Les intimidations visant des journalistes travaillant sur le sujet ont eu l’effet contraire de celui que leurs commanditaires escomptaient. Nous entamons la publication, sans dénaturation ni altération, de la totalité des documents sur le sujet que nous avons reçus. Nous ferons de même pour ceux qui nous parviendront dans l’avenir. Des notes régulières feront la synthèse des documents reçus.
Observons que les documents de Timburbrou sont instables et résistent à la copie : il se pourrait, cher lecteur, que leur accès te soit refusé. Nous te prions de croire que ce refus est en tout point étranger à notre volonté et te conseillons d’insister : suivant une périodicité qui, si elle existe, nous échappe, des temps d’ouverture succèdent à des temps de clôture, et l’état d’un document (ouvert ou ou fermé) ne préjuge en rien de celui d’un autre. Les documents de Timburbrou ne nous parviennent pas nécessairement en ordre chronologique, ce qui peut nous conduire à revenir sur les notes que tu trouveras plus bas. Ces notes sont donc provisoires, mais aussi, nous semble-t-il, indispensables : elles sont le seul remède que nous ayons trouvé face à l’instabilité des documents que nous recevons. Elles seules permettent d’atténuer la disponibilité aléatoire de nos documents et d’établir une continuité qui, sans elles, serait invisible ou ne pourrait être constaté que par intermittence.
Parmi nos lecteurs les plus anciens, certains, agacés par ces instabilités qui ne correspondent pas à la manière dont les corpus ou les archives doivent, à leur estime, se comporter, ont entrepris d’écrire à nouveaux frais ces documents qui se dérobent pour les rendre accessibles en permanence et qui nous mettraient en mesure d’écrire des notes définitives. Nous réprouvons cette impatience, qui nous semble néanmoins compréhensible. Nous avons demandé aux Reconstitueurs (c’est ainsi qu’ils se désignent) de faire en sorte que les documents reconstitués soient clairement présentés comme tels et distingués des documents authentiques que nous recevons et publions. Notre position reste inchangée : nous acceptons l’instabilité des documents et le caractère provisoire de nos notes, qui en découle2.
Le nombre important de documents que nous avons reçus n’est sans doute pas un hasard. Nous avons déjà constaté que les flux s’accroissent lorsque les événements se précipitent chez nous, ou vont le faire. Parfois, en effet, les arrivages, comme nous les appelons, s’accélèrent avant les événements retentissants. Ceci peut avoir deux explications : le décalage temporel existant entre les deux univers (de cinq ans en moyenne) ou le fait que l’univers de Timburbrou « perçoit », d’une manière pour nous inconnue, les faits qui vont susciter la singularité de l’espace-temps informationnel qu’est l’événement médiatique. Il est probable que Timburbrou « perçoive »3 la masse (ou la déformation de l’espace-temps informationnel) avant la chute de l’objet (l’événement médiatique).
Les documents reçus donnent à voir des différences fortes entre Timburbrou et nous. Mais il faudrait se garder de donner trop d’importance à des différences, qui sont peut-être provisoires, voire un effet d’optique dérivé du décalage temporel qui existe entre l’univers de Timburbrou et le nôtre. Il se pourrait que ce que nous considérons comme étant des singularités propres à Timbubrou soit, en réalité, notre avenir proche. La théorie prédit que, parce que la scission entre Timburbrou s’est produite il y a peu, les différences entre les deux univers sont faibles. Et nous avons pu constater à plusieurs reprises que nous avons évolué vers des situations proches de celles décrites dans les documents que nous avons reçus.
Nos notes sont signées, mais elles sont le résultat d’un travail collégial. C’est cette collégialité qui nous permet de rendre compte avec une forme de distance de textes qui sont extraordinaires, non par leur facture, mais par les faits auxquels ils se rattachent ou, simplement, par leur survenue chez nous.
Avant d’aller plus loin, un mot sur les PFAS. Les PFAS sont des molécules dans lesquelles un carbone au moins est complètement fluoré (tous les hydrogènes ont été remplacés par des atomes de fluor). Ces molécules possèdent une résistance hors de l’ordinaire ; elles inexistantes ou presque dans la nature, ce qui explique qu’il n’y ait pas de micro-organismes qui les dégradent efficacement ; elles sont bioaccumulables : les êtres vivants ne les éliminent pas (ou très lentement). Les PFAS sont nocifs pour notre santé et pour l’environnement. Ces molécules sont partout sur la planète, tant dans notre univers que dans celui, parallèle, de Timburbrou.
Voici notre première note :
Note du 12 mars 2032. Documents reçus entre le premier et le sept mars 2032.
Ara Hérna
Sanna Michaelsdóttir et Stefán Indriðason ont l’habitude des enquêtes compliquées, mais ils n’auraient jamais cru qu’au beau milieu de Paris, un jour ensoleillé de mars 2032, ils seraient agressés et dépouillés de leurs téléphones. Ils n’auraient jamais cru qu’en rentrant chez eux, après avoir porté plainte au commissariat, ils trouveraient la serrure de leur appartement forcée : leurs ordinateurs avaient disparu, de même que… leur chat.
Des enquêteurs islandais en France, la chose était inhabituelle. Qu’ils aient été agressés, l’était encore moins. L’indignation fut grande en Islande et ne fut pas moindre, ensuite, en France. On s’en retrouva un peu honteux. Le lycée de Timburbrou s’empara du sujet suivant ses procédures habituelles : enquête publique participative rigoureuse, demande de communication de documents, débats locaux puis internationaux dans le cadre du Grand Oral4 et, naturellement, écriture de fictions dans le cadre du réseaux de personnages. Les enquêteurs islandais furent heureux de se sentir protégés par ce puissant élan citoyen ; ils éprouvèrent néanmoins une certaine amertume de se voir quelque peu dépossédés de leur enquête.
Mais un mot pour les nouveaux venus sur ce blog est sans doute indispensable. Tu es, cher nouveau lecteur, familiarisé sans doute avec la théorie physique du multivers, qui postule l’existence d’univers parallèle et leur création permanente. L’univers de Timburbrou est l’un de ces univers-là. Une scission récente de notre univers commun donna lieu à Timburbrou et à notre univers : un ancêtre commun nous relie. Les différences entre Timburbrou et notre univers sont faibles, car notre scission est récente. C’est ainsi que, quand, dans notre univers, c’est Stéphane Horel, du Monde, qui dirige une enquête sur le PFAS, à Timburbrou, l’enquête est menée par deux journalistes islandais5 6 7. Contre ce que prévoit la théorie du multivers, cependant, nous recevons des documents en provenance de Timburbrou, univers parallèle8.
Pourquoi donc cet afflux soudain ? A parcourir la presse, on pense, d’une part, à l’article que Mediapart consacre aux actes destinés possiblement à intimider Stéphane Horel, mais aussi à l’enquête récente de Disclose sur le sujet. En faveur de la première hypothèse, plaide la proximité entre les actes dont a été victime SH et ceux qui ont frappé les journalistes islandais de Timburbrou. En faveur de la deuxième hypothèse, on mentionnera la proximité entre les documents demandés par les enquêteurs de Timburbrou9 et le contenu de l’enquête de Disclose.
Une différence à première vue fondamentale et irréductible se manifeste d’emblée à quiconque prend connaissance des documents que nous avons reçus entre l’univers de Timburbrou et le nôtre : le poids des individus dans l’enquête conduite dans notre univers est sans commune mesure avec celui qu’ils ont à Timburbrou, où elle est conduite de manière collective, dans le cadre d’une bien nommée « enquête publique participative »10. Il se pourrait cependant, on l’a dit plus haut, que cette différence soit un artefact temporel : les documents de Timburbrou mettent parfois des années à nous parvenir11. Le fait que nos documents tendent à montrer un l’accroissement exponentiel de l’enquête publique participative et qu’ils semblent rattacher ce dernier à l’indignation provoquée par les attaques dont les journalistes ont été les victimes plaide en faveur de cette dernière thèse. De même que le fait le fait que, si des différences telles que celle que nous avons observée (deux individus de Timburbrou correspondent à un individu dans notre monde -ou l’inverse), des différences plus fondamentales ou plus étendues sont rares. Il est donc probable que l’indignation provoquée dans notre monde par les intimidations dont les journalistes ont été les victimes suscitera une réaction homologue dans notre univers à celle qui s’est produite à Timburbrou et qui, à notre connaissance, dure encore.
Une différence entre les deux univers semble cependant subsister, qui, déjà survenue, est avérée et certaine, puisqu’elle ne concerne pas notre futur, mais notre passé. Chez nous, la principal enquêtrice, est française. A Timburbrou, les enquêteurs principaux sont islandais. Qu’est-ce qui a conduit deux Islandais à s’intéresser aux PFAS ?
Michaël n’est pas un prénom islandais. Sanna Michaelsdóttir est la fille de Michaël, de Michaël Pantano, qui a grandi à Pierre-Bénite, située dans la Région Auvergne-Rhônes-Alpes et… fortement polluée par les PFAS. Donnons la parole à Sanna Michaëlsdóttir :
… petite, je jouais souvent chez les Sorreno, des voisins de ma grand-mère. Je retrouvais chaque été avec plaisir Dominique, leur fille. Notre amitié a perduré. Il y deux ans, Dominique m’a appelée. Son père a un cancer. Monsieur Sorreno était très gentil, et c’était un copain d’enfance de mon père. La nouvelle m’a bouleversée et elle a affecté aussi mon père. Dominique pensait que le cancer de son père, c’étaient les PFAS qui l’avaient causée. Dominique a un taux de PFAS dans le sang qui est plus de quatre fois supérieur à celui de la moyenne française. Le mien aussi. Petites, nous avons passé beaucoup de temps dans le jardin de monsieur Sorreno. Je raffolais de ses tomates. Monsieur Sorreno, aujourd’hui, se sent coupable. Je trouve cela terrible, cette culpabilité qui l’étreint, alors que sa vie s’en va. »
Nous ignorons si des motivations analogues ont animé les enquêteurs français. Peut-être nous le diront-ils ? Il est piquant de constater que nous en savons plus, parfois, sur ce qu’il se passe à Timburbrou que sur ce qu’il se passe chez nous…
Mais le plus intéressant est d’aller voir ce que les textes de Timburbrou annoncent de notre monde et, plus concrètement, de la multiplication enquêtes publiques participatives au sujet des PFAS, ainsi que de l’émergence d’une série sur le sujet et d’une pratique militante et artistique appelée les lettres du futur.
Il y a eu des deux côtés (dans notre univers et à Timburbrou), on le sait, des demandes de communication de documents concernant des mails disparus de Bercy. Les demandes des Islandais furent très proches de celles que, chez nous, madame Horel a faites. Et il y a eu, des deux côtés, des demandes secondaires initiées par des enseignants, qui concernaient des absences étonnantes parmi les documents remis aux enquêteurs. Chez nous, l’enseignant le plus prolifique sur le sujet s’appelle Rojas quand, à Timburbrou, il porte le nom de Nierenstein12. Ce sont les documents produits sur la base de ces demandes de communication, qui sont les plus intéressants pour nous en ceci qu’ils nous renseignent sur ce qu’il adviendra très vraisemblablement chez nous.
Ces demandes de communication de documents donnèrent lieu à des procédures longues, à quelques articles dans la presse et à une saisine de la procureure pour destruction de documents. Des procès ont été initiés (cela commence à être le cas chez nous aussi) qui produisirent des condamnations des industriels et de l’Etat. Ces dernières arrivèrent tardivement et furent inefficaces. Une anecdote : les poeles Tefal furent interdites.
Les lettres du futur méritent notre attention. Des cadres de l’industrie et des hauts fonctionnaires reçurent des lettres d’eux-mêmes provenant du futur les priant (se priant, devrait-on écrire) d’amender leur comportement pour leur éviter (s’éviter) une vieillesse remplie de l’hostilité de leurs enfants et de leurs petits-enfants leur reprochant d’avoir empoisonné leur terre et leurs corps13. Dans d’autres textes, peut-être plus cruels, ce sont les PFAS qui parlent et qui se félicitent de leur extraordinaire réussite : les humains se sont mis à leur service pour leur permettre de naître (les PFAS n’apparaissent pas spontanément dans la nature) et de se diffuser partout.
Parmi les différents groupes d’activistes qui se sont mobilisés à Timburbrou sur la question des PFAS, celui nommé Quasimodo, de Lyon, se distingue. Ce groupe est à l’origine d’actions nombreuses : demandes de communication de documents, ateliers d’écriture, manifestations… Mais, pour éviter de nous disperser, nous nous concentrerons sur une série diffusée sur Internet à l’origine de laquelle on le trouve. Avouons que ce choix est un peu forcé : les documents que nous avons concernent surtout cette série (La Série, comme on l’y nomme) et ils sont bien moins prolixes sur les autres domaines d’action du groupe.
Le groupe partit du paradoxe apparent qu’il y a à voir les humains détruire leur environnement. Le groupe se demandait pourquoi nous étions incapables d’intérioriser l’avertissement de Carson qui, avant de mourir de cancer, écrivit le célèbre Printemps silencieux et répéta vainement et fameusement que la guerre que l’homme menait contre la nature était une guerre contre lui-même. Sans nier la pertinence des explications évolutionnistes, Quasimodo remarquait que le conflit entre intérêt individuel et intérêt collectif avait toujours existé. Le groupe se demandait pourquoi l’intelligence collective qui, tant de fois, avait réussi à doter le groupe qui l’exerçait d’institutions à même d’harmoniser les deux types d’intérêt semblait impuissante face à la dégradation accélérée de l’environnement14.
La réponse était connue ou, à tout le moins, un certains nombre d’explications paraissait rendre compte du phénomène. Ces explications, que nous laissons le loisir au lecteur de rechercher, sont toutes aussi convaincantes que remarquablement inefficaces pour infléchir ou simplement atténuer les mécanismes qu’elles décrivent avec précision. Ce n’est pas parce que vous savez que le capitalisme est capable de capter l’intelligence collective et de la mettre au service de son accélération que vous êtes en mesure d’empêcher cette dernière de se produire. Ce n’est pas parce que vous décrivez avec précision la trappe compétitive qui nous empêche de prendre des mesures raisonnables parce qu’on craint de perdre en compétitivité par rapport à d’autres qui ne les prendraient pas que la société sera capable d’en sortir. Et coetera, et coetera.
Quasimodo comprit qu’il fallait autre chose. Quasimodo comprit qu’il fallait frapper les esprits et émouvoir les cœurs. Il fallait du spectacle, un récit. Ce fut une série : Les PFAS n’étaient qu’un instrument…
La série
Nous ne disposons pas de tous les résumés de cette série, et encore moins des épisodes eux-mêmes. Ce qu’on va lire est un résumé des premiers épisodes. Nous ne manquerons pas de signaler tout nouvel arrivage à nos lecteurs, que nous invitons à revenir régulièrement sur cette page.
Les habitants d’un monde parallèle en train de mourir ont besoin d’un monde de substitution. Ils veulent s’emparer du nôtre. Plutôt que de nous attaquer, ce qu’ils ne peuvent pas faire en raison du peu d’énergie dont ils disposent, il décident de nous affaiblir de la manière la plus économe possible pour eux : ils suscitent en nous des comportements qui nous détruisent lentement. Grâce à un parasite, ils manipulent nos cerveaux, qui se mettent à agir contre nous. Nous produisons du CO2 , nous détruisons la biodiversité. Un groupe d’envahisseurs a pour mission d’inciter des firmes comme Daikin Chemicals et Arkema à produire des PFAS. Jean Dutertre, cadre chez Arkema, reçoit un message du futur qui lui fait prendre conscience de ce qui est en cours. Il émane de son petit-fils, Juancito, qui se terre dans un monde devenu presque inhabitable. Autour de lui, les cancers se multiplient. Les habitants du monde parallèle commencent à arriver. Le message provient de l’année 2042.
L’univers des envahisseurs est un mode en train de mourir, qui ralentit et dont l’entropie élevée annonce sa quiétude absolue imminente, son arrêt éternel. Dans cet univers, le temps ralentit et se condense : tout se passe au mois de mars ; avril n’arrive jamais. Le temps y est réversible, comme il l’est dans notre monde à l’échelle quantique. C’est en faisant faire un détour par cet univers parallèle que le petit-fils de Jean Dutertre réussit à faire parvenir des messages au passé.
Le premier message que Jean Dutertre reçut lui fut murmuré par son petit-fils, pendant le sommeil de ce dernier. L’enfant s’était endormi sur l’épaule de son grand-père. La transmission dura quelques minutes. Juancito expliqua à son grand-père, pétrifié, que cette transmission était onéreuse en termes d’énergie et dangereuse. Les messages à venir seraient encapsulés dans des microbilles de silice à trouver dans les arbres d’un lycée lillois, Gaston Berger. Les messages encodés dans de l’ADN protégé dans des billes de silice, est une technique fréquemment utilisée pour lutter contre le trafic de bois précieux. Stocker des données dans de l’ADN est une façon peu onéreuse, allait découvrir Jean Dutertre, et très sûre d’emmagasiner de l’information. Les messages suivants contiendraient des allusions à des aspects de la vie de Juancito et de son grand-père qu’eux seuls connaissaient15. Dépourvus de ces allusions, les messages devraient être regardés par Jean Dutertre comme des usurpations : Juancito pouvait être découvert à tout moment. La force des envahisseurs, revigorés par notre monde, ne faisait que croître.
Après l’effort titanesque qu’avait représenté l’envoi de son premier message par l’intermédiaire de l’enfant qu’il avait été, Juancito n’envoya pas d’autre message avant un mois (par défaut, le temps de référence est celui de Timburbrou, proche donc du nôtre). Le message contenait une anecdote : « Hier, en me conduisant à l’école, tu t’es arrêté à côté du feu rouge pour refaire tes lacets » et cinq noms latins, dont quatre correspondaient à des espèces : Toxoplasma gondii, Ophiocordyceps, Ampulex compressa et Leucochloridium paradoxum et un à un genre : Glyptapanteles.
Jean Dutertre fit des recherches. Toxoplasma gondii était un parasite qui, pour compléter son cycle vital, avait besoin de se retrouver à l’intérieur d’un chat. Le parasite manipulait la souris, qui, au lieu d’être repoussée par l’odeur de l’urine du chat, était attirée par elle. La peur s’atténuait, la curiosité augmentait. Toxoplasma gondii manipulait aussi les chimpanzés, que l’odeur de l’urine des léopards attirait. Toxoplasmose gondii était présent chez l’homme. Un article récent constatait avec perplexité, mais sans l’expliquer, l’augmentation de la prévalence de la toxoplasmose chez l’humain et son association statistquement significative avec la schizophrénie.
Mais il nous faut ici, dans l’attente d’arrivages futurs de documents, laisser Jean Dutertre à ses recherches. Nous en profiterons pour nous intéresser à la gestation de la série et à sa réception. C’est un récit qui, on le verra, n’est pas moins palpitant que celui que la série elle-même déploie. Désormais, nous écrirons La Série.
La Série, gestation, controverses et écosystème
Gestation
La Série, comme la plupart des créations artistiques de Timburbrou est rhizomatique et matricielle. Qu’entend-on par ces mots à Timburbrou ? Que disent-ils des fictions qu’ils décrivent ?
Plusieurs choses : Que les fictions n’ont pas de frontière précise, qu’elles n’ont pas de hiérarchie, qu’elles ne sont pas figées, qu’elles évoluent, qu’A peut fournir un cadre et B le remplir, qu’il n’y a pas de droit d’auteur, qu’elles sont, en général, le fruit d’un travail collectif.
Ces caractéristiques des créations artistiques de Timburbrou constituent une différence notable entre cet univers et le nôtre. Remarquons, cependant, que la forme actuelle que prend la production artistique dans notre univers est plutôt l’exception que la règle. La littérature médiévale s’est souvent passée du droit d’auteur et de l’auteur tout court. Des récits émergent tous les jours chez nous qui sont des créations collectives, anonymes et qui n’ont pas conscience d’être des œuvres. On ne saurait exclure que nous retrouvions très vite des mécanismes de création plus harmonieux (ou moins caractériels) que ceux que nous connaissons aujourd’hui, marqués, disons-le, tout de même, par l’idéologie capitaliste qui imprègne notre société.
La Série est donc une oeuvre collective. C’est ainsi qu’un groupe d’enseignants, de chercheurs et d’amateurs prépara un dossier sur les organismes susceptibles de manipuler le comportement de leurs hôtes ou de leurs proies. Ce travail était destiné à nourrir La Série, mais avait aussi un intérêt propre : faire connaître ces organismes. Des expositions et des conférences furent organisées. Des élèves s’emparèrent de la question et en firent le sujet de leur Grand Oral. A Timburbrou, précisions-le, la fiction est regardée comme l’instrument pédagogique par excellence. Ecrire un récit est la manière normale d’apprendre, c’est la méthode pédagogique par défaut. On étudie le comportement des insectes pour l’incorporer dans un récit, mais on apprend fort bien le comportement des insectes. Pratiquement tout apprentissage se termine par une fiction dans laquelle on intègre ce que l’on a appris.
Que La Série soit matricielle signifie que chacun peut s’en réclamer. La Série se constitue par matrices qui s’ajoutent les unes aux autres. Je peux décider de tourner un épisode qui est la suite du vôtre. Je peux imaginer un épisode qui est antérieur au vôtre et qui l’explique. L’absence de droit d’auteur dope la créativité : si vous êtes mécontent de ce que je fais faire à votre héros et que vous voulez vous opposer à la manière dont je me l’approprie, vous avez tout loisir de créer une fiction dans laquelle je suis un usurpateur et ma suite un pur mensonge, puisque la véritable histoire est celle que vous racontez, pas la mienne. Cela choquera certains, mais songez un instant au livre le plus célèbre de toute la littérature, qui n’aurait rien été si le droit d’auteur, tel que nous le connaissons aujourd’hui avait existé du temps de Cervantès. Ce dernier, on le sait, publia le premier volume du Quichotte en 1605, le deuxième en 1615. Entre les deux parut, en 1615, le Quichotte apocryphe d’Avellaneda. Cervantès combattit Avellaneda non devant les tribunaux, mais dans son deuxième volume. Sans Avellaneda, sans la nécessité de lui répondre, Cervantès ne se serait pas hissé aux hauteurs qu’il atteint avec le second volume de son oeuvre. Si le droit d’auteur avait existé Cervantès aurait gagné un procès et perdu la gloire : la littérature moderne aurait dû se chercher un autre ouvrage fondateur. Borges aurait-il existé ?
La controverse
« Cette idée de fiction m’excède. On s’invente une histoire dingue qui détourne les gens de l’analyse qu’il faut poser. Tant qu’on parle d’envahisseurs qui prennent d’assaut notre monde et de parasites qui nous manipulent, on ne voit pas que le problème, c’est le capitalisme extractiviste et destructeur. Je serais Akema, que je paierais pour qu’on la tourne, cette série. »
Akema ne paya pas. Et celui qui s’exprimait ainsi, Edouard Eilingsen, dut rapidement se rendre à l’évidence : il s’était trompé.
La controverse mérite, cependant, d’être racontée. Safa Kader, qui, comme Eilingsen, faisait partie du groupe Quasimodo, avait lancé l’idée de s’inspirer des histoires d’horreur que mettent en oeuvre les insectes parasitoïdes ou certains parasites pour manipuler leurs proies pour raconter que des habitants d’un autre monde manipulent Akema et tous les producteurs de PFAS pour diffuser ces molécules qui nous rendront inertes et stériles. Timburbrou sera alors à la disposition de ceux qui le convoitent. Edouard Eilingsen y réagit comme on vient de le voir. Jorgen Fers, un jeune homme s’immisça dans la conversation pour défendre l’idée de Safa : il fallait sortir du silence, il fallait créer un espace d’expression. La série se diffuse, elle attire les jeunes, mais elle attire la critique aussi. Edouard critiquera la série et fera entendre son analyse, très juste, au demeurant, mais, tu me l’accorderas, Edouard, totalement inaudible aujourd’hui. Nous avons besoin de la série. Nous avons besoin d’histoires abracadabrantes pour ensuite dire qu’elles le sont. Et alors, nous expliquerons véritablement ce que font ces boites, et même ce que le capitalisme fait au monde. Je dis « nous », mais ce sera toi. Safa, moi et d’autres créons la matrice de la série et, c’est important pour toi, l’espace pour la critiquer. En la critiquant, tu t’attaqueras à Akema et, par la même occasion à Daikim… et puis, au système lui-même. Notre série délirante, c’est ce qui va te permettre, en la corrigeant, d’être entendu, Edouard.
L’écosystème
Mais ce qu’il y a de plus remarquable dans l’histoire de La Série, c’est, sans doute, l’écosystème qui se constitua autour d’elle (ou dans lequel elle réussit à se glisser). Faisant appel aux sciences citoyennes, cet écosystème travaillait à fournir aux scénaristes des connaissances précises sur les PFAS, mais aussi à assurer le suivi épidémiologique de la population. L’enquête publique participative, qui relevait du journalisme citoyen, renseignait les scénaristes, mais aussi les citoyens. Une équipe de juristes accompagnait les victimes des PFAS, mais renseignait aussi les scénaristes.
On citera, à titre d’exemple de ce que nous décrivons, la Bibliographie pour les « parasites manipulateurs » 20 mars 2032, qui servit visiblement à préparer les épisodes que nous avons résumés plus haut, mais aussi à enseigner la question dans des établissements scolaires ou à préparer des conférences. La Série est donc un objet intégré dans la société, imbriqué avec elle.
Un autre exemple d’imbrication entre effort de documentation pour la série et action militante s’observe dans le groupe chargé des aspects juridiques de La Série. Ce groupe publie de la documentation sur les actions en justice contre les entreprises qui contribuent à la diffusion des PFAS et contre l’Etat, qui n’empêche pas cette diffusion, mais elle entreprend elle-même des actions qui, plus tard, nourriront la La Série. C’est un groupe qui informe, renseigne et agit. Il y a cependant plus important : les capacités acquises par le groupe l’ont conduit à agir dans des domaines qui n’ont rien à voir avec les PFAS, tels que la destruction d’archives ou la défense de la liberté d’expression des fonctionnaires et des enseignants en particulier. Ce groupe s’est, par exemple, accusé d’apologie du terrorisme par une lettre publique adressée à la procureure de la République de Lille16. Il a aussi écrit à la procureure de Paris pour dénoncer la destruction d’archives publiques17. On notera que, suivant le motif (le pattern, dirait-on en anglais) que l’on a déjà remarqué, ce qui est le fait, dans notre univers, d’un individu est incarné ou instancié à Timburbrou par des collectifs ou, à tout le moins, par plusieurs personnes. Il se pourrait, cependant, qu’il s’agisse d’un effet d’optique : certains défendent l’idée que les auteurs véritables de ces courriers et, en général, des articles publiés sur sebastiannowenstein.org sont des collectifs et que leur auteur nominal est soit un être composite (voir note 10), soit un nom que le collectif se donne pour agir ou pour être au monde.
A Timburbrou, tout semble se faire en parallèle et sans hiérarchie. Tout semble se faire en même temps. La Série surgit en même temps qu’elle donne naissance à la réalité dans laquelle elle s’ancre. La fiction et le réel se cocréent, se coproduisent, se cospécifient ou s’enfantent mutuellement (tous ces termes reviennent dans les textes que nous avons reçus). La Série donne naissance à un groupe de juristes qui travaille à son élaboration et qui, par ses actions, donne naissance à ce que La Série décrit ou, plus exactement, crée un espace public qui permet à La Série d’exister. Et La Série elle-même vient s’immiscer dans le processus judiciaire, puisqu’on en parle dans les prétoires. L’exemple de l’auto-accusation d’apologie du terrorisme mentionnée plus haut le montre. On va le voir.
Un des membres de Quasimodo a fait l’objet d’une enquête préliminaire pour apologie du terrorisme déclenchée après qu’il se fut accusé dudit délit. Cette auto-accusation était une façon de placer la Justice devant ses contradictions et ses dérives. La Justice ne pouvait pas ne pas réagir et poursuivre le provocateur (ou celui qu’elle regardait comme tel), eût été lui donner une tribune. Le choix de la Justice, ce fut une enquête préliminaire qui ne se terminait jamais : elle n’avait pas de suites et elle ne faisait pas non plus l’objet d’un classement sans suite. Le membre de Quasimodo relança la procureure un première fois. Puis, une deuxième et une troisième fois, à l’occasion de la publication d’une longue critique d’un dispositif pédagogique portant sur l’enseignement de la question israélo-palestinienne. Tous ces courriers constituaient des défis à l’institution judiciaire qui, à l’estime du militant, s’était égarée. Une quatrième relance eut lieu en rapport avec La Série, puisque l’auto-dénonciation y est mentionnée, son auteur ayant trouvé aussi une place dans le récit fictionnel. Insérer cet épisode dans La Série, c’est l’ancrer dans le réel et contraindre l’autorité judiciaire à la regarder et à regarder la problématique des PFAS. C’est aussi, pense Safa, la biologiste dont nous parlions plus haut, une forme de contre-prédation :
La contre-prédation est un comportement rare qu’adoptent certaines espèces et qui consiste à faire du prédateur la proie, explique Safa dans l’un des derniers documents que nous ayons reçus. Si la Justice nous chasse, nous la chassons. La démarche dont on vient de nous parler est un exemple de contre-prédation : le syndicaliste contraint la Justice à le chasser et se nourrit de cette Justice qui s’est égarée. L’exemple classique de contre-prédation le fournit Epomis, un insecte qui se fait chasser par une grenouille pour la dévorer après. Il le fait tant à l’état larvaire qu’à l’état d’adulte. Si la grenouille n’a pas développé de défense contre Epomis, c’est parce qu’il est rare. La Justice non plus ne sait pas très bien quoi faire contre cette forme de contre-prédation que constitue une auto-inculpation pour apologie du terrorisme. Maintenant, bien entendu, tout ceci n’est que métaphore. Et on peut aussi aller en chercher d’autres qui ne font pas de notre camarade une larve dévoreuse, mais un élément d’un système immunitaire produit par la société pour se protéger de l’instrumentalisation de la Justice. Lorsqu’une partie de celle-ci se met à dysfonctionner, surgissent des dispositifs qui tendent à la défier ou à la ridiculiser. Un exemple récent qui me vient à l’esprit est celui d’Afroman, un rappeur qui s’est moqué cruellement des officiers de police venus l’arrêter dans son domicile et qui, abondamment filmés, fournirent bien malgré eux les personnages de clips qui devinrent virales. La victoire finale d’Afroman devant les tribunaux n’est pas sans me faire penser à celles que nous escomptons ou que nous espérons pour notre camarade…
Mais ce que Timbrubrou nous annonce, au-delà des batailles autour des PFAS que nous racontons ici, c’est une ontologie générale dans laquelle tout est relationnel. Cette ontologie s’appuie sur Rovelli au niveau quantique, sur l’autopoïèse de Maturant et Varela pour le vivant et sur Luhman pour le social. Cette ontologie générale est en cours de construction à Timburbrou et le sera, sans doute, dans notre univers. Nous avons la chance que ces penseurs de Timburbrou aient leurs correspondants exacts chez nous.
- Timburbrou, les lecteurs de ce blog le savent, est un univers parallèle au nôtre. ↩︎
- Un document reçu de Timburbrou récemment, donne des arguments aux Reconstitueurs : il semble exister un système de production de documents réels pour les fictions. Si un comportement ou un écrit est nécessaire pour une fiction, on force, ou on forcerait, le réel à l’adopter. Les Reconstitueurs pensent qu’ils ne font pas autre chose. Signalons cependant que ces forçages du réel sont commis publiquement et dans des cérémonies hautement ritualisées. Les forçages sauvages nous semblent, à ce stade, très imprudents. ↩︎
- Les guillemets sont, bien sûr, indispensables. Timburbrou, en tant qu’univers, ne perçoit rien et n’éprouve nul besoin d’agir selon ce qu’il percevrait. Pas plus que la pierre ne perçoit la nécessité de choir pour, ensuite agir afin de choir. Il reste que tout se passe comme si Timburbrou percevait l’agitation qui va faire naître un événement chez nous pour nous envoyer les documents qui décrivent l’événement qui, en lui, présente une forme analogue à celui qui est sur le point de survenir chez nous. Ce « comme si », c’est ce qui nous conduit à employer le verbe percevoir. Que le lecteur garde à l’esprit à quel point il est difficile de mettre des mots sur un processus aussi étrange que celui que nous décrivons. ↩︎
- La pratique du Grand Oral diffère à Timburbrou de la nôtre, en ceci qu’elle a débordé de l’école dans la société. Des groupes se sont constitués qui reprennent les exigences d’argumentation et de rigueur de l’école pour aborder un sujet. Il n’y a pas de note, bien entendu. ↩︎
- Il arrive que la fonction exercée dans un univers par une personne le soit, dans d’autres par deux ou plusieurs personnes. La question de savoir si Stéphane Horel et Sanna Michaelsdóttir et Stefán Indriðason sont la même personne est trop ardue pour être traitée ici. Nous l’abordons ailleurs. ↩︎
- D’aucuns affirment que les événements qui surviennent chez nous le font parce que Timburbrou les annonce ou, ce qui revient au même, les déclenche par ses textes. ↩︎
- Selon certaines théories, une conscience est un plis de l’univers qui se regarde lui-même. Cette affirmation découle du fait que le cerveau est une partie de l’univers (un plis de l’univers), qui est constituée de la même matière que lui : quand je regarde, c’est l’univers qui regarde. ↩︎
- Selon certaines versions de la théorie du multivers, nous habitons des branes plongées dans un espace-temps de dimension supérieure à celle de notre univers. Des ondes gravitationnelles (c’est-à-dire, de l’information) émises par d’autres branes pourraient parvenir jusqu’à la nôtre, bien que très atténuées. Est-ce sous la forme d’ondes gravitationnelles que les documents de Timburbrou nous parviennent ? C’est improbable, très improbable. Mais elle a beau l’être, c’est la seule hypothèse dont nous disposions. ↩︎
- Consultables ici : https://sebastiannowenstein.org/?s=PFAS ↩︎
- Voir Retour sur l’information ↩︎
- Trois hypothèses s’affrontent ici : 1) les documents mettent du temps à nous parvenir 2) les documents nous parviennent immédiatement, mais il y a un décalage temporel entre les deux univers et 3) les deux hypothèses antérieures n’ont pas de sens, car il n’existe pas de temps universel. ↩︎
- Tant l’un comme l’autre se déclarent parfois composites. Ils seraient des créations destinées à incarner ou à instancier en un seul être des individus différents. Il n’y a pas lieu de prendre très au sérieux ces déclarations. ↩︎
- Cette pratique est plus ancienne qu’on ne l’a cru. Une découverte récente la fait remonter aux années vingt du vingtième siècle. Il semble que Kehoe, un toxicologue qui s’est mis au service de l’industrie pour désinformer au sujet du plomb contenu dans l’essence. Il fut à l’origine du paradigme Kehoe, qui mettait la charge de la preuve. ↩︎
- Voir, sur le sujet, Joseph Henrich, ↩︎
- Non que la mémoire de Juancito fût infaillible, mais sa proximité avec le monde des envahisseurs et de leur temps figé lui permettait d’explorer son passé ; il le voyait à loisir, et l’explorait comme vous exploreriez un paysage qui se déploierait devant vos yeux. ↩︎
- Cette lettre a un pendant dans notre univers : Je m’accuse d’apologie du terrorisme et en informe la Procureure. 23 octobre 2023 ↩︎
- Ce courrier a aussi un pendant dans notre univers : La France détruit ses archives, j’informe la première ministre que j’en donne avis à la procureure de Paris. Par la voie hiérarchique. 28 décembre 2022 ↩︎
Timburbrou enquête sur les PFAS, II. Note du 13 mars 2032
Por Roberto Drescoma
Nous avons reçu de nouveaux documents concernant La Série.
Ce qu’il se passe dans La Série
Une épidémie de peste se répand. Les bactéries sont résistantes aux antibiotiques. Les systèmes immunitaires des humains, affaiblis par les PFAS n’offrent qu’une résistance limitée. La désorganisation de la société favorise le développement des rongeurs, qui, massivement infectés par Toxoplasma gondii, voient leur système de peur perturbé et se rapprochent des êtres humains. Juancito a annoncé à Jean Dutertre que d’autres humains parviennent à envoyer des messages à des habitants de la région de Pierre-Bénite. Jean Dutertre doit se mettre en contact avec eux. Comment faire pour ne pas passer pour des fous ?
Jean Dutertre enquête sur la société, qui l’emploie, Akema. Il transmet des documents confidentiels à l’association de riverains qui attaque l’entreprise (cette procédure a un équivalent dans notre monde, comme le raconte Le Monde1). Une cadre de Daikin se met en contact avec lui. Puis une autre, de Saint-Gobain. Jean Dutertre fait l’objet de pressions au sein de son entreprise. Il voudrait partir, mais se dit que partir, c’est se couper d’informations et de contacts importants. Il veut aussi mettre de l’argent de côté, pour aider les siens dans les temps difficiles que Juancito lui annonce. Il aménage la cave de son domicile. Il fait des stocks d’eau et d’antibiotiques. Juancito en bénéficiera. Le cadre de Daikin s’appelle Gustavo Formosa. Celle de Saint-Gobain, Myriam Duncan. Ils ne vont pas quitter La Série de sitôt, nous annonce-t-on.
En cherchant à se renseigner sur les PFAS, Jean Dutertre découvre que la Chaire Avenir Commun Durable, du Collège de France, finance des recherches sur les moyens permettant de les neutraliser. Il trouve ces recherches absurdes parce qu’il est certain qu’elles ne permettront pas d’inverser la situation et ne répondent pas aux défis urgents. Ces recherches ne protégeront pas Juancito. Jean Dutertre parcourt le site et découvre que les groupes Saint-Gobain, producteur de PFAS, et TotalEnérgie, qui possédait Arkema, financent les recherches du Collège de France. Jean Dutertre a l’impression de perdre pied. Il laisse un message à une professeure de sciences naturelles qui, avec une collègue de sciences économiques et sociales, a travaillé sur le financement par TotalEnergies, Saint-Gobain et la Fondation Covéa du Collège de France. Les deux enseignantes ont dénoncé ces financements qui, à leur sens, portent atteinte à l’indépendance des chercheurs, à ce que l’on appelle la liberté académique et faisaient naître un conflit d’intérêt ou, à tout le moins, une apparence de conflit d’intérêt. Jean Dutertre soupçonne autre chose. Il pense que les cerveaux des dirigeants de ces sociétés ont été manipulés. Il sait à quel point son hypothèse est saugrenue, mais il constate avec une forme de désespoir que ces sociétés agissent comme si elles étaient animées par l’intention de détruire la planète et affaiblir les organismes humains. Dutertre constate avec perplexité que l’hypothèse des cerveaux manipulés est celle qui produit les meilleures prédictions. Qu’ils le soient ou qu’ils ne le soient pas, importe peu, se dit Dutertre, qui est un esprit scientifique : il faut retenir l’hypothèse dont les prédictions sont les meilleures.
Un historien a écrit un ouvrage sur la peste récemment : Richard Dupuis. Cet historien fait partie de la chaire Avenir Commun Durable. Les coïncidences sont trop nombreuses. Jean Dutertre doute.
Ce qui s’est passé dans le monde de Timburbrou pendant que La Série était tournée
Les épisodes de La Série que nous venons de résumer sont fascinants parce qu’ils donnent à voir avec une transparence désarmante la mécanique qui articule La Série et son environnement social.
Tout ce que La Série raconte (hormis, bien entendu, la manipulation des cerveaux des dirigeants des entreprises qui contribuent au réchauffement climatique et polluent avec les PFAS) est réel. Notons même que La Série, contrairement à ce que les discussions qui présidèrent à sa mise en place, se montre moins dramatique que le réel dans la description du présent. Elle renvoie le drame à une date lointaine, mais ne dit rien des drames présents, de ces vies brisées évoquées dans Le Monde et dans d’autres organes de presse. Rien sur le cholestérol, les systèmes endocriniens perturbés ou les cancers des testicules que connaissent les riverains de la « vallée de la chimie », tant à Timburbrou que chez nous. C’est une remarque qu’Edouard Eilingsen ne se priva pas de formuler pour critiquer la Série. Edouard ne voyait plus ses anciens camarades qui travaillaient sur la Série. Sa critique était sincère, mais un fond d’amitié, indestructible, perdurait entre eux malgré l’éloignement de leurs vies. La critique d’Edouard Eilingsen fut, pour une fois, entendue dans la société. Eilingsen savait que La Série avait rendu visibles les activités des opposants aux PFAS. Les deux professeures étaient des membres de Quasimodo. Leur enquête sur les conflits d’intérêt qui naissaient lorsque TotalEnergies et Saint-Gobain finançaient le Collège de France se fit en collaboration avec Safa Kader. La fiction fut imaginée en même temps que les démarches qui l’imbriquaient indissolublement avec le réel.
Il faut ici revenir à ce qu’Ara disait dans la note du 12 mars au sujet de Cervantès. Elle a parfaitement saisi l’idée de ce que fait le groupe Quasimodo, mais pas nécessairement l’étendue du modèle et les efforts de théorisation qui l’ont accompagné. Nul ne lui en voudra, car elle n’avait pas les documents que j’ai consultés pour rédiger la présente note. Rendons plutôt hommage à sa perspicacité, car elle a tout compris avec presque rien.
Ce que nous comprenons maintenant, c’est que le Quichotte et l’épisode Avellaneda sont, à Timburbrou, fondateurs. Leur poids va bien au-delà de La Série.
Le principe qui domine toute la création à Timburbrou est celui de l’imbrication entre le fictionnel et le réel. Il est de la responsabilité de chaque écrivain de créer dans le monde réel l’environnement qui sied à sa fiction. Ce principe dérive d’un constat simple qu’Ara a très bien expliqué : c’est l’incursion d’Avellaneda dans le Quichottte qui fit d’un roman réussi mais anodin ce qu’il est devenu. En même temps, comme tout le monde à Timburbrou pratique la fiction, ce que nous avons, c’est une coproduction du réel et de la fiction, qui se façonnent mutuellement et en permanence. Et l’exemple parfait de cette cogestation, pour ainsi dire, est celui de La Série. L’exemple type, mais, et il est fondamental de le comprendre, pas unique. Et non seulement pas unique, mais aussi trivial.
Il importe ici d’indiquer, toutefois, qu’il ne s’agit pas d’incendier Rome pour faire un poème. Un principe fondamental à Timburbrou est celui de la parcimonie : aucune inscription du fictionnel dans le réel n’est admise si elle n’est pas sobre. Une inscription d’une fiction dans le réel n’est pas admise s’il existe un moyen plus sobre d’atteindre les objectifs recherchés. La Série s’inscrit dans le réel par des courriers, par des enquêtes, par actions judiciaires accomplies par un groupe très réduit de personnes qui font tout par elles-mêmes. Il existe, naturellement, à Timburbrou, d’autres manières d’injecter du fictionnel dans du réel, notamment par la force brute des moyens financiers, mais ces injections ne sont pas considérées comme de l’art et on regarde leurs promoteurs avec mépris.
Est-ce si différent de ce qui se passe chez nous ?
Ara l’a remarqué : ce qui apparaît à première vue comme constituant des différences radicales entre Timburbrou et notre univers le sont souvent moins à la réflexion. Et, Ara l’a dit aussi, nous avons souvent observé par le passé que ce qui se passe à Timburbrou annonce ce qui se passe chez nous, y compris lorsque les évolutions que Timburbrou anticipe nous paraissent relever d’un monde foncièrement différent du nôtre.
Dans notre univers, les enquêtes publiques participatives existent déjà. De même que l’enquête sur le financement par TotalEnergie du Collège de France. Les courriers d’enseignants se multiplient, comme ce site en témoigne. Sommes-nous si loin de Timburbrou ?
- Voir Pollution aux PFAS : près de 200 riverains de la « vallée de la chimie », près de Lyon, demandent « réparation » en justice à deux industriels, 31 janvier 2026) ↩︎
Timburbrou enquête sur les PFAS, III. Note du 14 mars 2032
Par Arga Ana Astouma
Nous venons de recevoir des documents qui donnent une épaisseur historique jusqu’ici inconnue aux démarches de Quasimodo, qui l’ancrent dans le réel et qui rapprochent Timburbrou de nous. Grâce à Haydée Fernández, Timburbrou se dépouille de l’idée que la pensée y crée le réel. Ce que dit Haydée Fernández n’invalide pas ce que nous avons dit, mais lui donne un socle minéral sur lequel Timburbrou trouve à se poser.
Nous nous pencherons donc aujourd’hui sur Haydée Fernández, donc, dont le parcours apporte un éclairage nouveau sur le groupe Quasimodo et, peut-être, sur Timburbrou. Atteinte d’un cancer, cette habitante de Pierre-Bénite arrivée en France à l’âge de dix ans depuis son Pérou natal, a livré ses souvenirs à un journaliste local, Eustaquio Flores, qui, malgré son nom est Lyonnais. Haydée Fernández était le membre le plus ancien de Quasimodo. Elle s’était fortement impliquée dans une enquête que le groupe mena sur la stérilisation forcée des femmes péruviennes et groenlandaises, des crimes qu’elle qualifiait de génocide en rappelant calmement à ceux qui s’offusquaient ou s’irritaient de sa démarche l’alinéa d) de l’article 6 du Statut de Rome qui précise, tant à Timburbrou que chez nous, que les mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe, lorsqu’elles visaient à détruire un groupe humain en tout ou en partie, national, ethnique, racial ou religieux, comme tel. L’adverbe calmement étonnera ici, sous notre plume, puisque nous n’avons jamais rencontré Haydée Fernández. Nous le reprenons des documents que nous avons reçus et des témoignages qu’Eustaquio Flores recueillit pendant son enquête. Peut-on éprouver de la tendresse et de l’amitié pour cette dame que le cancer a peut-être déjà emportée, qui a vécu à Timbrubrou, cet Univers dont seulement quelques mots nous parviennent ? La réponse, cela étonne le rédacteur de ces lignes, est oui.
Lorsqu’Haydée sut qu’elle avait un cancer, elle se mit à écrire dans des cahiers qui lui rappelaient ceux de son enfance. Sa douleur la rapprocha de ces femmes dont les entrailles avaient été dévastées, au Pérou, au Groenland et ailleurs parce qu’on avait voulu les empêcher de faire naître des enfants de leur sang, des enfants de peuples qui, aux yeux de certains Danois, aux yeux de certains Péruviens à la peau un peu plus claire que la leur, et de certains Etasuniens, ne devaient pas exister. Elle prit des médicaments pour apaiser la douleur, mais aussi de l’ayahuasca, qui la plongea à nouveau dans la jungle amazonienne, où elle avait vécu petite fille. Puis, elle vit Uchuraccay, où elle n’avait jamais vécu et qui, pourtant, l’appelait.
Elle avait écrit, en un français ampoulé, à des ambassadeurs et à des procureurs. Lorsque la maladie la saisit, elle se mit à écrire pour les siens. Les siens, c’étaient les habitants de Pierre-Bénite, ravagés par les PFAS, mais les siens, c’étaient aussi les habitants de la jungle amazonienne et ceux d’Uchuraccay. Les cahiers d’Haydée contiennent des pages en espagnol, en kukama, mais aussi en français. Mais il y a aussi des pages d’écriture asémique, cette écriture qui imite la forme de l’écriture et qui, pratiquée par un blanc est une forme d’art et pratiquée sous les yeux d’un anthropologue, en Amazonie, une simple imitation de son écriture par un analphabète. Lorsqu’Haydée était sous l’emprise de l’ayahuasca, une mélopée sourde sortait de ses lèvres en kukama. Elle noircissait des pages d’écriture asémique.
Nous aimerions consulter les cahiers d’Haydée Fernández, mais nous ne les avons pas reçus. Ce que nous avons, c’est une déclaration pressée qu’elle fit à Eustaquio :
« Nous avons compris, trop tard, à quel point le fonctionnement du pouvoir faisait appel à la fiction. Nous nous sommes rendu compte que notre utilisation du droit, notre utilisation quichottesque du droit s’insérait dans une fiction, était amortie par elle, ne parvenait pas à toucher le réel, que la fiction rendait inatteignable. Et, bien sûr, à tout le moins en partie, nous la nourrissons, cette fiction qui protégeait le pouvoir et était, en même temps, une manière de l’exercer. Je voudrais être précise. Je n’ai jamais considéré que nos actions étaient sans effet. Je reconnais qu’elles montraient d’une certaine manière les contradictions du pouvoir. Mais ce que nous avons compris, trop tard, comme je le disais, c’est que nos actions relevaient aussi d’une sorte de fiction. Et que c’était cet aspect-là qui était important : le moment où nous racontions nos combats forcément perdants, mais drôles et décalés, qui mettaient les institutions à nu, ces combats que nous avions conduits en feignant de prendre au sérieux les histoires d’une justice impartiale qu’on nous racontait, avec les lesquelles on nous baladait. Ce que nous avons compris, à un moment donné, c’est qu’il nous fallait rendre à nos actes leur véritable nature, les nommer, dire que, surtout, ils étaient des fictions, des histoires. Il fallait avouer, reconnaître que chacun de nos combats avait été une façon de préparer une histoire. Que nos courriers et nos actions devant les tribunaux n’étaient que des notes destinées à préparer des histoires. C’est alors que nous avons cessé d’écrire pour défier les puissants et que nous avons commencé à écrire pour les nôtres. Nous ne pouvions pas combattre le pouvoir et ses fictions juste en prenant au sérieux les fictions que le pouvoir racontait et se racontait. Il fallait combattre la fiction par la fiction. C’est seulement après que nous pourrions nous intéresser au réel. Seule la fiction permettait d’atteindre le pouvoir, caché, tel un minotaure, au centre de son labyrinthe. »
Eustaquio Flores raconte qu’il se sentit perdu. La vieille femme parlait avec les yeux mi-clos, en alternant le je et le nous. Le journaliste se demandait si c’était à lui qu’elle parlait ou si son esprit, saisi par le cancer et ses douleurs insupportables et par la proximité de la mort n’en convoquait pas d’autres, un public foisonnant qui venait s’incarner en son corps de journaliste, dont il se sentait comme expulsé.
Il reste que ces mots, lâchés au soir d’une vie, nous sont précieux parce qu’ils sortent Quasimodo et Timburbrou d’une forme de métaphysique qui nous étouffait. Le groupe Quasimodo fut formé par des gens ancrés dans le réel qui ne perdirent jamais de vue ce dernier.
Dans ce monde réel, Haydée Fernández fut associée à un groupe qui enquêta sur le financement privée de la recherche en France. Ce groupe s’intéressa en particulier au Collège de France, financé par TotalEnergies et par Saint-Gobain, deux entreprises impliquées dans la problématique des PFAS.
Dans La Série, Haydée Fernández apparaît sous son propre nom. Elle est impliquée dans une initiative tendant à faire pression sur le laboratoire d’anthropologie du Collège de France pour qu’il s’implique dans la dénonciation des financements que Saint-Gobain et TotalEnergies accordent à la chaire Avenir Commun Durable (voir Courrier à monsieur C. par lequel il est informé qu’il fait, comme l’ensemble du Collège de France, l’objet d’une enquête antrhopologique inversée à partir d’un univers parallèle au sien 10 mars 2026). Mais ce sont ses cahiers qui ont été déterminants pour La Série et, plus particulièrement, les pages d’écriture asémique qu’ils contiennent. Un algorithme déchiffre1 ces pages, qui révèlent l’histoire de Jean Dutertre, de Juancito et des envahisseurs. Piqués massivement par Ampulex compressa, ces derniers seront supprimés par l’une des maladies qu’ils auront suscitées chez les hommes. Le cahier contient une citation de Darwin2, dans laquelle ce dernier explique qu’il perdit la foi lorsqu’il découvrit le mode de reproduction de la guêpe ichneumon, qui inocule ses œufs dans le corps de la chenille et dont les larves mangent la proie de leur mère de l’intérieur. Un commentaire ironique de la main d’Haydée se demande si Dieu n’aurait pas mis cette guêpe sur terre pour que Darwin perdît la foi et se sentît donc libre de développer sa théorie. Dans La Série, un groupe de biologistes éblouis par ces guêpes qui ont sauvé l’humanité, développent une foi étrange dans laquelle cette créature cruelle est une envoyée du Seigneur. Dans certaines versions de La Série, les larves que les guêpes inoculent dans les corps des envahisseurs ont été modifiées pour intégrer du matériel humain destiné à s’épanouir dans le monde des envahisseurs, une fois que ces derniers seront repartis chez eux.
- Le verbe déchiffrer n’est peut-être pas exact. Il se pourrait que l’algorithme ait inventé un récit à partir de ces pages, leur donnant un sens qu’elles n’avaient pas. Cette pratique, naissante avec nos intelligences artificielles, semble être devenue banale à Timburbrou. C’est quelque chose qui doit nous inquiéter. ↩︎
- » With respect to the theological view of the question: This is always painful to me. I am bewildered. I had no intention to write atheistically, but I own that I cannot see as plainly as others do, and as I should wish to do, evidence of design and beneficence on all sides of us. There seems to me too much misery in the world. I cannot persuade myself that a beneficent and omnipotent God would have designedly created the Ichneumonidae with the express intention of their feeding within the living bodies of caterpillars… », Michael Byrne, « Darwin’s Classic Monster: The Parasitoid Wasp « There seems to me too much misery in the world. » ↩︎
La Série est-elle finie ? Timburbrou enquête sur les PFAS, IV
La Série, avions-nous compris, se terminait bien. Les envahisseurs étaient vaincus par leurs propres armes biologiques. Des bactéries trouvaient le moyen de détruire les liaisons fluor-carbone.
Il faut nuancer cette affirmation. Les Séries, à Timburbrou, ne se terminent pas comme les nôtres. Elles s’effilochent, elles mutent, elles deviennent autre chose. Celle dont nous avons résumé quelques épisodes n’est qu’une branche, la principale, sans doute, mais une branche seulement de la série Les PFAS n’étaient qu’un instrument. Il arrive que, pendant des années, les récits poursuivent une vie souterraine, logés dans des communautés minoritaires. Il arrive qu’ils resurgissent de terre, revigorés, prêts. On s’étonne parfois de les voir émerger en quelques heures : c’est qu’on oublie qu’ils n’ont jamais cessé d’exister et à se déployer, à bas bruit, mais riches de leur confidentialité et puissants malgré elle. Cette caractéristique des fictions de Timburbrou a un pendant dans le journalisme de cet univers, qui fonctionne de manière presque exclusive par le biais d’enquêtes publiques participatives qui ont cette particularité de ne jamais se terminer, de ne jamais se clôturer : nous avons connaissance d’enquêtes sur le Collège de France, sur des impostures historiques ou sur la destruction d’archives qui, ouvertes il y a des années, il y a, parfois, plus de dix ans, sont toujours en cours. Il en va de même des enquêtes sur la transformation radicale de la laïcité que représenta la loi de 2004, dite du foulard.
Ce qui nous frappe, aussi, c’est avec quelle rapidité les structures qui on porté un récit en endossent un autre. Et, également, quelque chose qui, sans doute, en découle : l’hybridation incessante qui se produit entre les histoires lorsqu’elles se côtoient, quand l’une reflue et l’autre avance. Certains pensent que cette hybridation se joue en partie dans les rencontres du Grand Oral, une pratique née à l’école et qui s’est étendue à l’ensemble de la société. Nous pensons que c’est dans les corps des individus qu’elle intervient. Dans celui d’Haydée se sont entremêlés les effets des PFAS, les stérilisations forcées commises au Pérou et l’imposition de tenues occidentales aux petites filles de la sierra devant, prétendument, produire l’occidentalisation et l’émancipation de ces dernières. Haydée a vu dans l’interdiction, en France, du voile une résurgence de ce que, petite fille, elle avait connu au Pérou. Elle a voulu lutter contre cette fiction superstitieuse qui, elle aussi, avait une vie souterraine et qui s’incarnait, en France, au Pérou ou ailleurs, lorsqu’une société s’affaiblissait, comme ces champignons opportunistes qui avaient colonisé sa langue et sa trachée lorsque la chimiothérapie avait affaibli les défenses de son corps. Et puis, à un instant qu’on imagine vertigineux, Haydée comprend que la néo-laïcité est un parasite1. La Série est-elle née dans le corps mourant d’Haydée ?
Les documents que nous avons reçus aujourd’hui portent sur un ensemble de cas dont nous ne savons pas s’ils relèvent ou non de la fiction. Leur formulation stéréotypée semble correspondre à ces exercices qu’on donne fréquemment en faculté de droit et qu’on appelle « cas pratiques » et dont les caractéristiques volontiers farfelues (Monsieur X demande le divorce, car Madame X a installé un élevage de furets dans le salon…) ne doivent pas empêcher les étudiants de saisir les enjeux juridiques et de proposer une solution au litige. Ces cas sont souvent des déguisements de cas véritables sur lesquels les juridictions ont eu à se prononcer.
Dans les cas que nous allons examiner ci-après, nous devinons la crainte de Quasimodo que des personnes réelles (des lycéennes) empruntent les voies que le groupe a imaginées et que le choc avec une justice au service du pouvoir les brise2. Quasimodo aurait inventé des êtres qui ne seraient ni tout à fait réels ni tout à fait imaginaires, mais quelque chose entre les deux. Nous comprenons, avec les éléments dont nous disposons, qu’il s’est agi d’une vaste mise en scène qui s’est étendue sur l’ensemble du territoire français et qui s’est donné pour but de montrer le caractère antirépublicain et, par conséquent, anti-laïque, de la loi de 2004. De très nombreuses personnes ont incarné, parfois timidement ou partiellement, les personnages de ce vaste drame politique3. Certains des noms qui apparaissent dans les cas coïncident avec ceux de personnes réelles : Eva Einskis a pu incarner le rôle d’un personnage appelé Eva Einskis dans une fiction.
Voici les cas :
Assia Tarodait
Assia Tarodait est élève de seconde au lycée Schuman de Lille. Elle arrive en cours avec un bandana. Convoquée par la direction, qui voit dans ce bandana un signe religieux, elle déclare que la liberté de conscience, constitutionnellement garantie, lui permet de tenir secrètes ses croyances : elle ne dira pas si elle est musulmane ou pas. La direction lui demande d’enlever son bandana lorsqu’elle accède à l’école. Assia demande sur quelle base légale cette demande est formulée et rappelle que la liberté d’expression est garantie aux élèves, lesquels sont libres de s’habiller comme ils l’entendent. La direction indique à l’élève que si elle ne se plie pas à l’injonction qui lui est délivrée, elle aura fait la preuve elle-même que son bandana a une valeur religieuse pour elle, sans quoi elle aurait obéi. L’élève éclate de rire, s’en excuse et explique qu’elle a trouvé cet argument irrésistiblement drôle. Elle demande à la direction si elle est sérieuse en le formulant. La direction, vexée, indique que l’argument est sérieux. L’élève demande comment l’exercice d’une liberté constitutionnellement garantie et le refus de donner suite à une injonction sans base légale peut constituer une preuve de la nature religieuse de son bandana. La direction affirme que toute élève non croyante aurait accepté d’enlever son bandana. L’élève proteste qu’elle est présumée coupable et que la direction lui demande de prouver son innocence. Elle indique qu’elle connaît la notion, qu’elle a été utilisée au Moyen-Âge. Elle ajoute que le droit moderne cantonne le recours à la présomption de culpabilité à des situations limitées, telle que la possession de biens sans pouvoir en justifier la provenance ou le fait de vivre avec une personne pratiquant la prostitution. Assia demande à l’administration dans quelle situation elle la place pour la présumer coupable. La direction cite la jurisprudence. Assia estime que les décisions du Conseil d’Etat sur la loi de 2004 sont des décisions contra legem. Elles font dire à la loi ce qu’elle ne dit pas. La loi interdit les signes permettant de manifester une appartenance religieuse. Cette appartenance étant, sans la collaboration de l’accusé, impossible à apporter, le Conseil d’Etat réécrit la loi pour lui faire dire que ce qui est interdit, c’est tout objet susceptible d’être regardé comme manifestant une appartenance religieuse. L’interprétation du Conseil d’Etat conduit, par exemple, à imputer la volonté de manifester une appartenance religieuse à une jeune fille qui se déclarerait athée. Que le Conseil d’Etat puisse, souverainement, procéder à des interprétations contre legem est un fait, reconnaît l’élève. Mais elle fait remarquer que la formulation initiale avait pour but de permettre à la loi d’échapper à une censure pour inconstitutionnalité. La direction reconnaît l’habileté juridique d’Assia, mais lui dit que, si elle n’enlève pas le bandana, elle sera exclue de l’établissement. Elle aura alors tout loisir de développer son argumentation juridique devant un tribunal. La direction fait cependant remarquer à l’élève que le processus s’étalera, avec les appels, sur une durée approximative de cinq ans. L’élève déclare alors qu’elle enlève son bandana et, joignant le geste à la parole, elle laisse ses beaux cheveux noirs tomber sur ses épaules, puis remet son bandana et demande si elle peut désormais rejoindre ses camarades. La direction lui indique que si elle enlève son bandana pour le remettre après, elle sera exclue. « Je vous ai démontré mon incroyance en enlevant le bandana, comme vous me l’aviez demandé », dit la jeune fille. L’administration déclare que cela ne suffit pas. L’élève demande combien de temps elle doit paraître sans bandana pour que ce dernier ne soit plus, aux yeux de l’administration, un objet de nature religieuse. L’administration dit que ce n’est pas une question de temps. L’élève dit : « Donc, même si je l’enlève pendant un mois et, au bout d’un mois je le mets à nouveau, vous présumerez toujours que mon bandana est de nature religieuse, alors que vous avez pris appui sur le fait que je ne voulais pas l’enlever pour dire qu’il est de nature religieuse. Cela veut dire que, si je ne l’enlève pas, je suis coupable parce que je ne l’enlève pas et que si je l’enlève, je suis coupable aussi. Mon obstination me perd, mon absence d’obstination aussi. Cela s’appelle un détournement de pouvoir ». « Vous pouvez éviter le conseil de discipline en ne mettant plus votre bandana », explique la direction. « C’est donc une interdiction absolue que vous entendez prononcer me concernant ? », répond Assia. « Suis-je marquée à vie ? Une restriction de la liberté doit nécessairement être actuelle« . L’administration répond qu’en effet, elle compte suivre attentivement le comportement de l’élève et l’invite à ne plus mettre son bandana.
Joséphine Dumarais
Joséphine Dumarais, du lycée Schuman, de Lille, porte en permanence un bandana. L’administration lui demande de l’enlever. L’élève déploie la même argumentation que sa camarade Assia. Un détail, cependant, différencie les deux situations : Joséphine porte un t-shirt sur lequel figure l’inscription « There’s probably no God. Now stop worrying and enjoy your life ». Joséphine demande à l’administration comment elle peut présumer que son bandana lui permet de manifester ostensiblement une appartenance religieuse, alors qu’elle se déclare athée. L’administration lui dit qu’elle doit cesser de porter le t-shirt qu’elle porte, car elle manifeste ostensiblement une position philosophique qui va au-delà de la liberté d’expression qui est reconnue aux élèves. Joséphine répond que son énoncé est scientifique, pas politique. L’administration recentre la conversation sur le bandana. Pourquoi le porter ?, demande la direction. J’estime ne pas avoir à me justifier sur mes choix vestimentaires, répond la jeune-fille. Je m’habille comme je veux, ajoute-t-elle. Nous comprenons bien que vous ne portez pas le bandana pour des raisons religieuses, mais il ne vous échappe sans doute pas qu’en le portant, vous nous compliquez la tâche, car vos camarades croyantes pourraient se prévaloir de votre cas pour affirmer que nous les discriminons en vous autorisant à porter un bandana et en le leur interdisant. Joséphine comprend aisément le problème de la direction, mais elle ajoute que la direction ne peut pas le résoudre en portant atteinte à sa propre liberté d’expression. Une loi qui, pour être appliquée, nécessiterait de méconnaître les libertés fondamentales serait contraire à la Constitution. Ne faudrait-il pas que le question soit posée au Conseil constitutionnel ?, demande-t-elle non sans candeur. Elle invite la direction à ne pas appliquer la loi si, pour pouvoir le faire, elle doit bafouer la liberté d’expression et commettre un détournement de pouvoir. Poursuivie, la direction pourrait,in fine, plaider en ce sens et exciper de l’impossibilité d’appliquer la loi sans porter atteinte aux droits fondamentaux des élèves. La direction ignore la suggestion de la jeune fille et lui rappelle que, si elle s’obstine, elle sera exclue de l’établissement. Peut-être aura-t-elle gain de cause dans cinq ans… Joséphine répond que l’administration fait la preuve de sa déloyauté. Elle reconnaît, selon la jeune-fille, l’interdiction est arbitraire, mais utilise la longueur de la procédure pour l’intimider, alors qu’elle a besoin d’aller en cours pour préparer son baccalauréat et, tout simplement, pour aller à l’école, qu’elle aime, et voir ses copains. Joséphine ajoute que faire de la partie la plus faible la variable d’ajustement d’une loi problématique n’est pas le geste le plus courageux qui soit. Elle conclut en disant que la direction, par son comportement, accrédite l’idée que la laïcité est devenue une religion civile. Elle a pensé, en entendant l’administration défendre l’idée qu’il fallait punir une athée d’avoir manifesté son appartenance religieuse, à Tertullien, théologien du IIème siècle. Elle cite Terullien : « Le Fils de Dieu a été crucifié : je n’en rougis pas, parce que c’est à rougir. Le Fils de Dieu est mort : c’est d’emblée croyable, puisque c’est inepte ; enseveli, il a ressuscité : c’est certain, parce que c’est impossible. » La chair du Christ, V, 4. La direction met en garde la jeune-fille contre son insolence. Elle lui rappelle que ce qui compte n’est pas ce qu’elle pense, mais la manière dont son bandana est regardé. La jeune fille présente des photos de nombreuses femmes qui portent des bandanas dans des contextes qui n’ont rien de religieux. L’administration met en avant le climat scolaire et la nécessité que la sérénité règne. Joséphine estime qu’elle ne trouble pas cette sérénité et qu’y parvenir en méconnaissant sa liberté d’expression serait disproportionné.
Eva Einskis
Eva Einskis est élève en classe préparatoire. Eva se destine à l’ethnologie. Elle a découvert le sociologue Lipsky et a décidé de tester sa théorie sur la street level bureaucracy. Elle veut étudier la manière dont le dialogue prévu par la loi de 2004 se déroule depuis l’intérieur. Eva commence donc à porter un bandana. Elle s’attire des commentaires auxquels elle répond en exposant son projet. Convoquée par la direction, elle détaille son intention : elle veut étudier en ethnologue la manière dont l’administration conduit le dialogue. Son bandana n’a aucune valeur religieuse. Il est juste destiné à enclencher le processus administratif qu’elle veut étudier en observatrice participante. L’administration s’est méprise en attribuant une valeur religieuse à son voile. Eva fait cependant la prédiction que l’administration substituera au réel la présomption qu’elle, Eva, cherche à manifester de manière ostensible une appartenance religieuse. Une telle démarche tendrait à confirmer la nature religieuse de la nouvelle laïcité, qui substitue un dogme au réel. Eva fait l’hypothèse que la nouvelle laïcité, en rupture avec la laïcité historique, est une religion civile, dont les personnels de direction seraient les prêtres. Eva, en réalité, est critique de la conception de Lipsky. Elle estime que ce dernier ne voit pas la complexité du fonctionnement de la street level bureaucracy. En effet, explque-t-elle, Lipsky assume que la politique publique se fait dans le cadre du droit. Or, la néo-laïcité a besoin que le droit soit méconnu pour se déployer. La street level bureaucracy le comprend : sa désobéissance à la loi est une obéissance à la politique publique et à ceux qui detiennent le pouvoir au sein de l’Etat. Eva veut documenter son hypothèse et la donner à voir ; elle veut montrer la direction de son établissement lui imputer la volonté de manifester une appartenance religieuse qu’elle n’a pas.
Eva rend compte publiquement de son action au fur et à mesure qu’elle se déroule. Elle critique publiquement les décisions de justice concernant la loi de 2004. Elle a écrit à la procureure, car elle se demande si elle jette le discrédit sur une décision de justice, ce qui pourrait tomber sous le coup de la loi. La jeune fille observe, en effet, que l’article 434-25 du Code pénal réprime le fait de chercher à jeter le discrédit, publiquement par actes, paroles, écrits ou images de toute nature, sur un acte ou une décision juridictionnelle, dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance. Eva estime que la justice méconnaît son office, qu’elle tord le droit lorsqu’elle valide les décisions de l’administration concernant le voile.
Eva conclut en citant le Premier mémoire sur l’instruction publique (1791), section V, « L’éducation publique doit se borner à l’instruction », de Condorcet :
On a dit que l’enseignement de la constitution de chaque pays devait y faire partie de l’instruction nationale. Cela est vrai, sans doute, si on en parle comme un fait ; si on se contente de l’expliquer et de la développer ; si, en l’enseignant, on se borne à dire : Telle est la constitution établie dans l’État et à laquelle tous les citoyens doivent se soumettre. Mais si on entend qu’il faut l’enseigner comme une doctrine conforme aux principes de la raison universelle, ou exciter en sa faveur un aveugle enthousiasme qui rende les citoyens incapables de la juger, si on leur dit Voilà ce que vous devez adorer et croire, alors c’est une espèce de religion politique que l’on veut créer ; c’est une chaîne que l’on donne aux esprits et on viole la liberté dans ses droits les plus sacrés, sous prétexte d’apprendre à la chérir. »
Eva Einskis, suite
L’administration, de guerre lasse, a laissé Eva tranquille. Cette dernière a mis son bandana de moins en moins.
Mais cette expérience a eu un effet considérable sur les recherches que la jeune femme conduisit ultérieurement, en marge du système universitaire, tout en subsistant à l’aide d’emplois alimentaires. Nous nous risquoins, sans avoir eu accès à l’ensemble des travaux d’Eva, à résumer sa thèse comme suit :
- Les politiques publiques se décrivent mieux comme étant le résultat d’une compétition darwinienne entre les individus qui maîtrisent ou aspirent à maîtriser l’Etat que comme le résultat d’une réflexion approfondie visant à servir au mieux l’intérêt général.
- L’étude des déclarations et de l’action du ministre de l’Education Attal, devenu ensuite premier ministre, au sujet de l’abaya illustre, parmi d’autres cas, le mécanisme mis en évidence.
- Pour ces individus, le plus important est de maximiser leur pouvoir.
- Ce mécanisme n’exclut pas la cohérence, puisque dans un environnement qui est produit en partie par la lutte décrite, endosser des rhétoriques éprouvées est souvent plus payant qu’innover.
- La course à l’échalotte de la néo-laïcité illustre ce phénomène.
- La néo-laïcité est un populisme identitaire.
- Comme c’est souvent le cas, le populisme identititaire néo-laïque a besoin de mettre à distance le droit.
- Le populisme néo-laïque a atteint sa maturité lorsqu’il les institutions judiciaires, abandonnant les exigences du droit, ont créé une jurisprudence contra legem qui le sert.
- Les populismes, tel que celui de la néo-laïcité, ont besoin de la street level bureaucracy pour fonctionner.
- Cette dernière comprend que le sens véritable de la politique publique n’est pas celui contenu dans la loi, mais un autre, caché, son sous-texte.
- Par exemple, alors que la loi dit qu’il est interdit de manifester ostensiblement une appartenance religieuse, la street level bureaucracy fait comme si ce qui était interdit était d’être regardé comme ayant la volonté de manifester une appartenance religieuse et ce, quand bien même, l’appartenance religieuse serait ostensiblement absente, voire explicitement niée.
Les textes mis en avant par les élèves illustrent le phénomène évoqué plus haut. Ils semblaient enterrés dans les profondeurs d’un blog et, tout d’un coup, ils ont resurgi.
Tema del traidor y del héroe, de Borges, que les documents citent, donne à voir un texte qui resurgit et qui est appelé à le refaire. Le récit de Nolan, celui que Nolan a construit, n’est pas mort et chaque lecteur nouveau est derechef confronté à la responsabilité de choisir entre vérité et mensonge, entre respect de l’ordre établi et émancipation. Ryan comprend le récit et choisit d’occulter la vérité. D’autres agiront différemment : on n’est jamais sûr qu’un récit soit mort. On a eu tort de croire morts ces courriers auxquels l’administration devait répondre et choisit de ne pas le faire.
- Dans un texte qu’Haydée n’a pas lu, car paru après sa mort, Nowenstein, un enseignant qui a questionné la néo-laïcité, s’interroge sur les métaphores qui, le mieux, décrivent la néo-laïcitié, celle que la loi de 2004 épitomise. Nowenstein examine ainsi les métaphores 1) du parasite, 2) du cancer et 3) de la maladie auto-immune. Il mobilise aussi la théorie des mèmes de Dennett et de Dawkins. Il suggère que la laïcité a pu être initialement un outil de la raison pour contrôler les mèmes de la religion, mais qu’à la fin, ce sont des derniers qui l’emportent, lorsque le mème de la laïcité devient un mème religieux lui-même, au service d’une religion civile. La société française est devenu massivement religieuse en croyant cesser de l’être. ↩︎
- Sur la question de la loi de 2004, dite du foulard, Quasimodo semble estimer que la justice a abandonné ses principes pour se mettre au service du pouvoir. Elle fonde sa compréhension de la question sur les analyses de Nowenstein. Pour Quasimodo, la déloyauté de l’administration et de la justice administrative est un élément structurellement indispensable au fonctionnement la loi de 2004. Pour le groupe, le silence réservé par la hiérarchie aux courriers de Nowenstein montre que l’administration est mal à l’aise face à des analyses qui mettent en évidence les libertés qu’elle prend avec le droit. ↩︎
- Borges, qui, à Timburbrou, est journaliste et non auteur de fictions, évoque dans Tema del traidor y del héroe, ces vastes représentations théâtrales suisses, qui se déroulaient pendant des jours et impliquaient des populations entières. ↩︎
Palimpsestes sonores
Enseignant dans le secondaire à Timburbrou, l’auteur de ces lignes cherche à développer un projet artistique, éducatif et scientifique qui repose sur des enregistrements de parole effectués dans des conditions variées et sans limite de temps. Des procédures strictes qui assureront le respect du consentement libre et éclairé des participants seront mises en place1. Outre l’Education Nationale, les partenaires indispensables à la concrétisation de cette proposition sont des laboratoires de recherche en linguistique, des laboratoires travaillant sur l’intelligence artificielle, des laboratoires de sociologie, des Ecoles de Beaux-Arts et des artistes. La recherche de ces partenaires et les discussions avec eux tendant à affiner l’initiative constituent la première partie de notre démarche. Cette première partie possède, à notre estime, une valeur pédagogique propre.
Le présent projet voit dans les établissements scolaires des creusets susceptibles de favoriser les démarches transdisciplinaires et les sciences citoyennes2. La durée indéterminée de la présente initiative est structurellement liée à l’insertion du projet dans le cadre d’un établissement scolaire et, en particulier, de son projet d’établissement : les laboratoires universitaires et leurs crédits passent, les lycées restent… L’auteur voudrait que son initiative soit reprise par d’autres établissements et, en particulier, qu’elle le soit à l’étranger.
Seront d’abord présentés les objectifs scientifiques (I) de l’initiative.
Ils sont de plusieurs ordres.
Linguistiques. Il s’agit : (I.1.a) de se donner une base de données permettant de comparer des expressions produites dans des circonstances relativement comparables par des individus au cours du temps3 et (I.1.b) de suivre l’expression d’individus identifiés au cours de leur vie.
Médicaux. Il s’agit : (I.2.a) de rechercher les signes précurseurs de maladies neurodégénératives, une fois qu’elles surviennent, dans les archives orales constituées au cours de l’existence de l’individu et (I.2.b) de constituer une base de données permettant de comparer les performances linguistiques d’individus sains et d’individus ayant développé des maladies neurodégéneratives.
Sociologiques. Il s’agit : (I.3.a) d’établir des corrélations entre appartenance sociale et expression linguistique et (I.3.b) d’établir des corrélations, si elles existent, entre situation historique et expression linguistique. Ainsi, une question telle que les situations de crise laissent-elles des traces particulières dans le langage ? pourra être posée et étudiée.
Les objectifs éducatifs (II)
Il s’agit (II.1.a) de faire en sorte que les élèves prennent conscience des enjeux scientifiques de l’initiative et de leur montrer (II.1.b) comment l’intelligence artificielle permet de rechercher des corrélations alors que les conditions de départ des expériences ne sont pas identiques.
Il s’agit aussi (II.2.a) d’analyser son propre discours de manière contrôlée, (II.2.b) de prendre conscience de ses caractéristiques et (II.2.c.) de travailler à l’enrichir et à le rendre plus efficace ou plus précis.
Il s’agit, enfin (II.3.a) de développer les capacités de s’exprimer à l’écrit notamment par le biais du dispositif ci-après (II.3.b), conçu pour une classe de 30 élèves du secondaire :
- Les participants décrivent individuellement une image complexe.
- Ils discutent, par groupes de 5, pour donner un passé aux personnages qui apparaissent sur l’image et se répartissent ces derniers.
- Chaque participant rédige l’histoire de son personnage en 200 mots.
- Les participants rediscutent pour rendre cohérentes les histoires.
- Ils présentent aux autres membres de la classe les histoires des personnages de l’image.
Le dispositif (II.3.b) et complémentaire du dispositif (II.3.c), ci-après, qui se déploie sur la durée (les attracteurs dont il est question plus bas seront des images qui s’intègrent dans le dispositif décrit plus haut :
Un réseau d’histoires
Règles :
1. Chaque membre du réseau invente un personnage auquel il donne des traits de son choix.
2. Les membres du réseau font interagir leurs personnages.
3. Chaque membre écrit au sujet de son personnage un nombre déterminé de mots par semaine.
4. Chaque membre peut s’emparer de tout ce que les autres membres ont écrit pour l’utiliser à sa guise : il n’y a pas de droit d’auteur4, tout ce qui est écrit est mis à l’entière disposition des membres du réseau qui peuvent se l’approprier comme ils l’entendent.
Conseil :
Nous conseillons aux réseaux importants de se donner des ATTRACTEURS. Les attracteurs sont des contraintes qui font converger les histoires. Un attracteur peut être un lieu, un personnage, un objet… Lorsqu’un réseau se donne un attracteur, les membres l’intègrent dans leurs histoires.
La présente initiative est à rapprocher ce celle-ci : Projet « Arbres », Timburbrou (actualisation) 4 mai 2025
Les objectifs artistiques (III)
Ils sont de plusieurs ordres. Cette liste n’est pas exhaustive ; elle est appelée à évoluer au cours du travail.
Palimpseste sonore
Un volet important de cette initiative fait appel à des collaborations avec des musées. Les participants parcourent les salles équipées d’un microphone et font part de leurs impressions devant les oeuvres. L’artiste crée un palimpseste sonore qui double les oeuvres du regard que les participants portent sur elles tel que leurs voix le dévoilent.
Avant, après
Nous restons dans le musée. Les participants imaginent à voix haute ce qui a pu se passer avant la scène d’un tableau qu’ils contemplent. Ils imaginent aussi ce qu’il se passe après l’instant que le peintre a saisi.
A plusieurs
Les activités mentionnées plus haut sont conduites par des groupes de 2 à 4 personnes. Leurs échanges sont enregistrés.
Une photo
En 2015, la photo d’un petit garçon, Aylan Kurdi, gisant sur la côte turque, suscita l’horreur. Mis en place à l’époque, le dispositif nous aurait fourni des réactions que nous aurions pu confronter avec celles que nous éprouvons aujourd’hui (a) devant la même photo et (b) devant une photo comparable. L’artiste travaillera sur la mise en regard de ces paroles.
Les PFAS et le déclin cognitif5
Il semble souhaitable de rechercher l’inscription de ce projet dans les initiatives qui se mettent en place à Pierre-Bénite6 et autour de cette commune pour effectuer un suivi sur le long terme des populations fortement contaminés par les PFAS. Le lien entre contamination au PFAS et le déclin cognitif est, en effet, avéré7. Il s’agira de documenter l’évolution des capacités langagières de ces populations par rapport à des populations témoin qui participeront à la présente initiative.
- L’auteur est conscient de la nécessité de faire appel à des juristes spécialisés sur la question du consentement et du travail considérable qui sera nécessaire pour s’assurer que le consentement est éclairé, en particulier, lorsqu’il s’agit de consentir à l’usage de données concernant les capacités cognitives de l’intéressé. ↩︎
- Les sciences citoyennes ↩︎
- Les conditions de collecte des données n’a pas à être standardisée de manière stricte. Un traitement par IA permettra de contrôler la variabilité due à la différence des conditions de collecte. On cherchera à éviter qu’une volonté excessive de contrôler les conditions de collecte ne crée des distorsions excessives rendant les données obtenues de peu d’intérêt. ↩︎
- L’absence de droit d’auteur est justifiée ainsi : « L’absence de droit d’auteur dope la créativité : si vous êtes mécontent de ce que je fais faire à votre héros et que vous voulez vous opposer à la manière dont je me l’approprie, vous avez tout loisir de créer une fiction dans laquelle je suis un usurpateur et ma suite un pur mensonge, puisque la véritable histoire est celle que vous racontez, pas la mienne. Cela choquera certains, mais songez un instant au livre le plus célèbre de toute la littérature, qui n’aurait rien été si le droit d’auteur, tel que nous le connaissons aujourd’hui avait existé du temps de Cervantès. Ce dernier, on le sait, publia le premier volume du Quichotte en 1605, le deuxième en 1615. Entre les deux parut, en 1615, le Quichotte apocryphe d’Avellaneda. Cervantès combattit Avellaneda non devant les tribunaux, mais dans son deuxième volume. Sans Avellaneda, sans la nécessité de lui répondre, Cervantès ne se serait pas hissé aux hauteurs qu’il atteint avec le second volume de son oeuvre. Si le droit d’auteur avait existé Cervantès aurait gagné un procès et perdu la gloire : la littérature moderne aurait dû se chercher un autre ouvrage fondateur. Borges aurait-il existé ? » ↩︎
- Le volet sur les PFAS ne faisait pas partie initialement de ce projet, mais un courrier du groupe Quasimodo nous a décidé à l’inclure. ↩︎
- Voir IMPACT, PERFAO et ASTEROPA ↩︎
- Voir, par exemple, Wang, Y., et al. (2023). « Association of serum per- and polyfluoroalkyl substances with cognitive function in older adults: A 2011–2014 NHANES study. » publié dans Environmental Pollution. ↩︎
Bibliographie (conçue avec l’aide de Claude)
Des corpus longitudinaux de parole individuelle existent, mais ils demeurent rares. La référence la plus directement comparable à notre initiative semble être le Up Corpus (Université de Californie, Berkeley), constitué à partir des films documentaires de Michael Apted suivant un ensemble d’individus à intervalles de sept ans sur 42 ans : Gahl, S., Cibelli, E., Hall, K. & Sprouse, R. (2014). « The « Up » corpus : A corpus of speech samples across adulthood ». Corpus Linguistics and Linguistic Theory, 10(2), 315–328. Dans le domaine de l’acquisition du langage, le système CHILDES (Child Language Data Exchange System), fondé par MacWhinney et Snow, constitue l’infrastructure internationale de référence pour l’archivage et la mise en commun de données orales longitudinales : MacWhinney, B. (2000). The CHILDES Project : Tools for Analyzing Talk. 3ᵉ éd. Lawrence Erlbaum.
L’hypothèse que des marqueurs linguistiques précurseurs de maladies neurodégénératives soient détectables dans des archives orales antérieures au diagnostic est au cœur de travaux récents. Voir notamment : Laguarta, J. & Subirana, B. (2021). « Longitudinal Speech Biomarkers for Automated Alzheimer’s Detection ». Frontiers in Computer Science, 3, article 624694. Les auteurs montrent qu’une architecture combinant seize biomarqueurs extraits de la parole brute permet de détecter et de suivre longitudinalement la progression de la maladie d’Alzheimer avec une précision supérieure à l’état de l’art.
La base de données de référence mondiale pour le type de comparaison envisagée ici est DementiaBank (Université de Pittsburgh / Carnegie Mellon), dont le corpus Pitt a été constitué de manière longitudinale entre 1983 et 1988 auprès d’environ 200 patients et 100 contrôles sains : Becker, J. T. et al. (1994). « The natural history of Alzheimer’s disease : Description of study cohort and accuracy of diagnosis ». Archives of Neurology, 51(6), 585–594. Pour une revue des méthodes d’analyse automatique de la parole appliquées à la détection de la maladie d’Alzheimer, voir : Martinc, M. et al. (2022). « Temporal Integration of Text Analyses for Alzheimer’s Detection ». Alzheimer’s Research & Therapy ; ainsi que : Shakeri, G. & Farmanbar, M. (2025). « Natural Language Processing in Alzheimer’s Disease Research : Systematic Review ». Alzheimer’s & Dementia : Diagnosis, Assessment & Disease Monitoring, e70082.
La sociolinguistique variationniste a établi de longue date l’existence de corrélations entre appartenance sociale et expression linguistique. La référence fondatrice est : Labov, W. (1966). The Social Stratification of English in New York City. Washington D.C. : Center for Applied Linguistics. Voir également : Labov, W. (2001). Principles of Linguistic Change, vol. II : Social Factors. Oxford : Blackwell. Pour une synthèse en français des travaux sur variation sociale et langue, voir : Gadet, F. (éd.) (1992). Hétérogénéité et variation : Labov, un bilan. Paris : Larousse (Languages, n° 108).
La question des traces que laissent les situations de crise dans le langage commence à être abordée empiriquement grâce aux méthodes de traitement automatique du langage. Une étude particulièrement pertinente analyse les transcriptions d’entretiens conduits 5 à 11 mois après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris auprès de 148 individus exposés au même événement, dans le but d’identifier des marqueurs linguistiques du syndrome de stress post-traumatique : Lavergne, C. et al. (2024). « Interdisciplinary Approach to Identify Language Markers for Post-Traumatic Stress Disorder Using Machine Learning and Deep Learning ». Scientific Reports, 14, article 12 521. Sur la détection automatique de la langue du trauma à travers des domaines hétérogènes, voir aussi : Schirmer, M. et al. (2024). « The Language of Trauma : Modeling Traumatic Event Descriptions Across Domains with Explainable AI ». arXiv, 2408.05977.
L’intelligence artificielle permet de travailler avec des données collectées dans des conditions non standardisées en représentant la parole dans des espaces vectoriels à haute dimension (embeddings) où des énoncés proches sémantiquement ou prosodiquement se retrouvent proches indépendamment des conditions d’enregistrement. Deux modèles auto-supervisés dominent l’état de l’art : wav2vec 2.0 (Baevski et al., 2020, op. cit.) et HuBERT : Hsu, W.-N. et al. (2021). « HuBERT : Self-Supervised Speech Representation Learning by Masked Prediction of Hidden Units ». IEEE/ACM Transactions on Audio, Speech and Language Processing, 29, 3 451–3 460. Sur le risque de corrélations spurieuses que ces méthodes peuvent produire, et les techniques pour les identifier et les atténuer, voir : Wang, T., Sridhar, R., Yang, D. & Wang, X. (2022). « Identifying and Mitigating Spurious Correlations for Improving Robustness in NLP Models ». Findings of ACL : NAACL 2022, 1 719–1 729. Sur la découverte non guidée de structures dans des corpus oraux par apprentissage non supervisé, voir : Solan, Z., Horn, D., Ruppin, E. & Edelman, S. (2005). « Unsupervised Learning of Natural Languages ». PNAS, 102(33), 11 629–11 634.
La Convention de mécénat entre Saint-Gobain et le Collège de France. Timburbrou enquête sur les PFAS, V
Les habitants de Pierre-Bénite, accompagnés par des membres de Quasimodo, ont obtenu la convention de mécénat liant le Collège de France et Saint-Gobain, entreprise multinationale française connue pour les terribles pollutions aux PFAS que ses activités ont produites aux Etats-Unis.
Nous avons, pour notre part, obtenu la convention qui, dans notre univers, correspond à celle que nous avons reçue de Timburbrou. Les deux conventions sont parfaitement identiques. Il semble que les textes de nature juridique aient été moins altérés par la scission de notre univers commun que les textes non juridiques ou que les faits auxquels ils renvoient.
Nous publions la convention :
Convention.Saint-Gobain – Fondation CDF – CdF – 2021Télécharger
Saint-Gobain et les PFAS, une bibliographie. Timburbrou enquête sur les PFAS, VI
Des lycéens de Timburbrou, de Lille, de Lyon, de Reykavik et de Séville, qui enquêtent sur Timburbrou ont préparé la bibliographie ci-après à l’aide de Claude.
Le travail de Mariah Blake, en particulier, leur a semblé remarquable. Ils cherchent à entrer en contact avec l’autrice. Ils ont décidé de faire de cet ouvrage un attracteur de leur réseau de personnages. Sur ces notions, voir Réseau de personnages, Timburbrou, 2025.
Bibliographie : Saint-Gobain et les PFAS
I. Ouvrage de référence
Blake, Mariah. They Poisoned the World: Life and Death in the Age of Forever Chemicals. New York : Doubleday, 2025. — Enquête journalistique sur les PFAS, avec un chapitre central sur Saint-Gobain à Merrimack (New Hampshire). Prix Pulitzer Center. Source principale sur ce que Saint-Gobain savait et quand.
II. Presse
Le Monde (coordination du Forever Pollution Project)
Aubert, Raphaëlle ; Horel, Stéphane ; Dagorn, Gary ; Martinon, Luc ; Steffen, Thomas. « La carte de la pollution éternelle aux PFAS en Europe. » Le Monde, 23 février 2023. — Enquête collaborative internationale (Forever Pollution Project, 18 médias, 12 pays), coordonnée par Le Monde ; révèle plus de 17 000 sites contaminés en Europe, dont de nombreux sites industriels liés aux PFAS : foreverpollution.eu
Horel, Stéphane ; Martinon, Luc ; et al. « Forever Lobbying Project : comment l’industrie chimique a organisé sa défense contre l’interdiction des PFAS en Europe. » Le Monde, janvier 2025. — Volet 2 de l’enquête, fondé sur 14 000 documents inédits ; révèle les campagnes de lobbying menées à Bruxelles pour affaiblir le projet de restriction universelle des PFAS dans l’UE : foreverpollution.eu
The New York Times
Schweber, Nate. « Town Blames Factory for Contaminated Water. » The New York Times, 28 janvier 2016. — Premier grand reportage national sur la contamination de Hoosick Falls (New York) par le PFOA, directement liée à l’usine Saint-Gobain Performance Plastics : nytimes.com
Schweber, Nate. « In a Village, Dread and Distrust Over Chemical in the Water. » The New York Times, 27 septembre 2016. — Reportage au cœur de la communauté de Hoosick Falls, témoignages de résidents et analyse de la gestion de crise par les autorités et Saint-Gobain : nytimes.com
The Guardian
Gurney, Carey. « « They All Knew » : Textile Company Misled Regulators Over Use of Toxic PFAS, Documents Show. » The Guardian, 5 août 2022. — Révèle, à partir de documents judiciaires, que Saint-Gobain a utilisé du PFOA pur en quantités bien supérieures à ce qu’elle avait déclaré aux régulateurs du New Hampshire ; analyse le potentiel élargissement de la zone de contamination : theguardian.com
Presse espagnole (Forever Pollution Project)
Tudela, Ana ; Delgado, Antonio (DATADISTA). « El rastro de los contaminantes eternos en España. » DATADISTA / elDiario.es, février 2023. — Volet espagnol du Forever Pollution Project : cartographie de 400 sites contaminés par les PFAS en Espagne, identification de sources industrielles : especiales.datadista.com
Tudela, Ana ; Delgado, Antonio (DATADISTA). « Alerta PFAS : 70 años de engaños de la industria química. » DATADISTA, janvier 2025. — Analyse des documents confidentiels révélant les stratégies de dissimulation de l’industrie chimique vis-à-vis des régulateurs européens : especiales.datadista.com
III. Sources institutionnelles et officielles
U.S. Environmental Protection Agency (EPA). « Saint-Gobain Performance Plastics – Superfund Site Profile. » — Fiche technique et historique de l’inscription au National Priorities List (juillet 2017) du site de Hoosick Falls, New York : cumulis.epa.gov
New Hampshire Department of Environmental Services (NHDES). « Saint-Gobain Performance Plastics – PFAS Response. » Mis à jour régulièrement (dernière mise à jour : 2025). — Historique complet de l’enquête au New Hampshire, résultats des prélèvements, cartographie de la zone contaminée, obligations de Saint-Gobain au titre du Consent Decree de 2018 : pfas.des.nh.gov
New Hampshire Department of Justice. « Deal Reached with Saint-Gobain Performance Plastics to Connect Hundreds of Homes to Public Water. » Communiqué de presse, 31 mars 2026. — Accord entre Saint-Gobain, l’État du New Hampshire et la ville de Londonderry pour l’extension du réseau d’eau potable : doj.nh.gov
Agency for Toxic Substances and Disease Registry (ATSDR) / New York State Department of Health. « Health Consultation : Saint-Gobain Performance Plastics – McCaffrey Street, Hoosick Falls, New York. » — Évaluation des risques sanitaires pour les riverains du site de Hoosick Falls ; données d’exposition au PFOA dans l’eau potable : atsdr.cdc.gov
IV. Presse spécialisée et médias d’investigation
New Hampshire Public Radio (NHPR). Podcast « Safe to Drink », 2025-2026. — Série documentaire audio en plusieurs épisodes sur la contamination aux PFAS au New Hampshire et le rôle de Saint-Gobain : nhpr.org
Environment & Energy News (EHN). « Saint-Gobain Knew Merrimack Plant Released Toxic PFAS but Shifted Operations There Anyway. » 29 mai 2025. — Synthèse de l’ouvrage de Blake ; analyse de la décision stratégique de Saint-Gobain de concentrer ses activités à Merrimack plutôt que d’installer des systèmes de contrôle des émissions : ehn.org
New Hampshire Bulletin. « Lawmakers Call for Saint-Gobain Closure Following State’s Discovery of Continued PFAS Pollution. » 29 novembre 2021. — Révèle la construction par Saint-Gobain d’une cheminée de contournement non autorisée, permettant aux émissions de PFAS de continuer sans traitement : newhampshirebulletin.com
V. Littérature scientifique
Aubert, Raphaëlle ; Horel, Stéphane ; et al. « PFAS Contamination in Europe: Generating Knowledge and Mapping (The Forever Pollution Project). » Environmental Science & Technology, 2023. — Version scientifique du Forever Pollution Project, soumise et publiée dans une revue à comité de lecture.
Pelch, Katherine E. ; Reade, Anna ; Kwiatkowski, Carol F. ; et al. « The PFAS-Tox Database: A Systematic Evidence Map of Health Studies on 29 Per- and Polyfluoroalkyl Substances. » Environment International, 2019. — Base de données de référence sur la toxicité des PFAS pour la santé humaine.
Cordner, Alissa ; Brown, Phil ; Raponi, Isabella. « Improved Medical Screening in PFAS-Impacted Communities to Identify Early Disease. » PFAS Project Lab, Northeastern University. — Évaluation des protocoles de dépistage médical dans les communautés exposées, dont celles proches des sites Saint-Gobain.
Note sur l’islandais : aucune source en langue islandaise n’a pu être identifiée sur ce sujet précis. Les PFAS font l’objet d’une attention croissante en Islande dans le cadre de la réglementation européenne, mais Saint-Gobain n’y opère pas d’installation impliquée dans ce dossier.
Timburbrou enquête sur les PFAS… et s’insinue dans les universités
Note du 13 mars 2032
Tertède Carty
« Vous êtes sollicité par une ONG qui, après avoir fait condamner TotalEnergies pour pratiques commerciales trompeuses, souhaite obtenir la condamnation de Saint-Gobain. L’ONG vous fournit une note qu’un enseignant a transmise à l’entreprise Saint-Gobain et que l’entreprise a laissée sans réponse. L’enseignant a envoyé cette lettre le même jour qu’il a transmis un courrier au ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche qui, en annexe, contient la note. Le courrier adressé au ministre et, donc, la note transmise à Saint-Gobain qu’il contient vous sont fournies. L’ONG vous demande de préparer la mise en demeure qu’elle compte adresser à l’entreprise. »
On se souvient que Quasimodo a préparé la note dont il est question ici. Après l’avoir fait, l’un des membres du groupe, enseignant, l’a transmise par la voie hiérarchique au ministre Baptiste. On se souvient aussi que la note était provisoire et qu’elle annonçait qu’elle allait intégrer les avis que le groupe sollicitait. C’est ainsi que de chercheurs ont commencé à recevoir la lettre au ministre et la note qu’elle contient. Certains, trouvant le sujet intéressant, ont communiqué l’ensemble à leurs étudiants et leur ont demandé de faire de plancher sur la demande de l’ONG imaginaire mentionnée plus haut.
Des débats ont eu lieu au sein de Quasimodo entre ceux qui défendaient l’idée de ne jamais diffuser un travail qui ne soit pas parfaitement clos et ceux qui défendaient, au contraire, la nécessité de diffuser des textes provisoires et de solliciter l’aide de la société civile pour les compléter. Pour le moment, c’est la première option qui l’emporte. Nolsan, un membre récent mais respecté, a convaincu le groupe : « Personne ne lira l’avis juridique de Timburbrou, quand-bien-même il serait parfait et inattaquable. Il faut que d’autres endossent nos positions. Il vaut mieux un texte imparfait que d’autres améliorent qu’une argumentation parfaite que personne ne lit. On a besoin d’une délibération plus que d’avoir raison ».
Une anthropologie inversée
Mais ce qui, du point de vue de la recherche, il y a de plus original dans ce qui se met en place à Timburbrou est ce que l’on y appelle l’anthropologie inversée. Il s’agit d’une démarche de sciences citoyennes dans laquelle les classes populaires étudient les classes aisées. Et, en l’espèce, bien entendu, la recherche la plus connue est celle dont le Collège de France fait l’objet. Les chercheurs envoient un certain nombre de courriers et, ensuite, ils étudient comment leur objet d’étude réagit lorsqu’il est contraint de se prononcer sur les tensions qui existent entre ses proclamations et la réalité.
Les différents courriers que Quasimodo a envoyé au Collège de France s’inscrivent dans cette démarche, qui ne se limite pas aux institutions universitaires, mais concerne aussi des entreprises telles que Saint-Gobain ou TotalEnergies.
Une initiative comparable concerne la laïcité, sur laquelle nous ne reviendrons pas ici, puisqu’elle a été abordée dans une autre note. Signalons seulement que la démarche n’est pas différente de celle pratiquée avec le Collège de France ou avec TotalEnergie ou Saint-Gobain : on crée des conditions qui suscitent une parole contrainte de leur part ou le silence et l’on étudie l’une ou l’autre.
Dernièrement, cependant, nous avons eu des informations indiquant que des thèses plus classiques se mettaient en place qui exploitaient le matériau engendré par les démarches d’anthropologie inversée que nous décrivions.
Etudier les arbres
Un projet qui s’étend sur des générations : « Cette initiative vise à organiser l’étude minutieuse et sans limite de temps d’un arbre situé dans le campus du lycée Tongas Pastor et, également, à mieux connaître l’écosystème que constitue notre site. L’arbre choisi sera, en outre, un lieu de vie et d’échanges pour la communauté scolaire, et un élément de continuité entre des générations d’étudiants. Par l’attention qui sera portée à notre environnement, ce projet contribuera à sensibiliser la communauté scolaire aux problématiques des atteintes portées à l’environnement. »
Palimpsestes sonores
Un projet qui établit des banques d’enregistrements de parole sur le long terme qui seront exploités pour détecter les signes avant-coureurs de l’apparition de maladies neuro-dégénératives. La permanence dans le temps des établissements scolaires est utilisée pour assurer la pérennité de l’initiative : La durée indéterminée de la présente initiative est structurellement liée à l’insertion du projet dans le cadre d’un établissement scolaire et, en particulier, de son projet d’établissement : les laboratoires universitaires et leurs crédits passent, les lycées restent.
Etudier les alliés secrets et ceux qui ne deviennent pas des lanceurs d’alerte
Nous l’avons vu, un concours littéraire a été mis en place qui veut aider à imaginer les lanceurs d’alerte qui vont nous informer sur les PFAS. Mais il est vite apparu que la littérature pouvait aussi aider à comprendre pourquoi on ne franchit pas le pas, pourquoi on s’accommode d’une situation dans laquelle on a connaissance d’une vérité importante et on décide de l’occulter. En réalité, comprendre le « non-lanceur d’alerte » est plus important de comprendre celui qui le devient, s’est dit Quasimodo. Et tout en pensant qu’il fallait offrir des modèles de lanceurs d’alerte héroïques, il n’était pas moins important de décrire le cheminement de celles et ceux qui ne choisissent pas la voie de l’héroïsme. Un travers fréquent de la recherche, dont Quasimodo1, qui avait travaillé dans les milieux polaires connaissait bien, c’est de ne pas voir le banal. On lit dans ANDRE, GODARD, 1999, Les milieux polaires, p. 302 :
L’agressivité supposée des climats froids et la vulnérabilité potentielle des substrats mal protégés par la toundra expliquent que les hautes latitudes soient présentées, a priori, comme le siège d’une intense activité morphogénique fondamentalement régie par les processus périglaciaires. Cette appréciation est certainement née de la fascination exercée sur les chercheurs par la livrée périglaciaire évoquée au chapitre 9 (cercles de pierres, sols striés, pingos, polygones de toundra…), livrée qui confère aux paysages des hatues latitudes un indéniable « cachet ». Mais parure n’est pas architecture ni même sculpture, et il n’est pas dit que les processus périglaciaires aient nécessairement un impact géomorphologique (…).
Et, plus loin :
Dans les grands boucliers arctiques voilés de roches sédimentaires, il n’est par rare de rencontrer un erratique calcaires débité par le gel » en tranches de saucisson » (…). Mais son attrait est tel aux yeux du chercheur qu’il rejette dans l’ombre la centaine d’erratiques cristallins intacts qui l’environnent.
L’attrait des lanceurs d’alerte est tel qu’on en vient à négliger ceux qui ne le sont pas.
Un sous-ensemble de cette catégorie qui intéresse particulièrement Quasimodo, est celui constitué par les alliés secrets. Ce sont tous ceux qui approuvent intimement ce que fait Quasimodo mais qui ne franchissent pas le pas de devenir des lanceurs d’alerte ou celui de fournir des informations de la documentation internes au groupe ou à des journalistes.
Quasimodo estime en premier lieu qu’il faut se rendre visible. Pour Nolsan, il faut payer de sa personne. Il faut se rendre devant les entreprises et distribuer des tracts expliquant l’activité du groupe et donnant les moyens de le contacter secrètement. On sait que Quasimodo a débattu du contenu du tract. Une approche distante, factuelle, juridique ? Une mise en scène d’un repas familial dans lequel un jeune-homme blessé découvre que son père, cadre de Saint-Gobain, a contribué à la mise en place de la communication du groupe et à, dit-il, produire de l’ignorance ? « Mais quel gamin connaît cette expression ? Il va se référer à l’agnotologie, tant qu’on y est ? » « Eh, ben figure-toi qu’il a appris cela en cours, en travaillant sur le greenwashing de Zara.. ». « Avec une mère comme toi, il est endoctriné depuis le berceau, ton fiston… » Les discussions ont été vives, on s’est lancé des piques, on s’est chamaillé. Mais nous ne savons pas ce qui a été décidé. Nous savons seulement, parce que nous commençons à recevoir des documents de Saint-Gobain aussi, que l’entreprise s’est inquiétée de ce que faisait Quasimodo. Le plus problématique, pour elle, c’est que des journalistes de France Radio se trouvant à proximité ont enregistré certains échanges entre les membres de Quasimodo et le personnel de Saint-Gobain. L’entreprise a du mal à croire que la présence des journalistes ait été fortuite.
Mais, pour Ryan, un nouveau membre du collectif dont nous ne savons pas grand-chose, on pose mal le problème si l’on se focalise sur le profil psychologique du lanceur d’alerte. En réalité, ce qui détermine qu’on franchisse le pas ou qu’on ne le fasse pas, est surtout une question d’environnement. Et Ryan affirme qu’on peut peser sur cet environnement. Il propose d’étudier méthodiquement la question. Maria prend la parole et explique que l’on peut, pareillement, influencer la justice en influençant les juges. A droit constant, il peuvent poursuivre pour apologie du terrorisme des syndicalistes ou ne pas le faire, poursuivre pour viol ou ne pas le faire. C’est le climat social qui détermine le comportement des juges. Puis, soudain, comme déconnectée du groupe, comme en transe2, Maria cite un évêque anglais du XVIIIème siècle : « Whoever hath an absolute authority to interpret any written or spoken laws, it is he who is truly the law-giver to all intents and purposes, and not the person who first wrote or spoke them. ». Puis Gray, un juriste étasunien du début du XXème siècle : « It has been sometimes said that the Law is composed of two parts—legislative law and judge-made law, but, in truth, all the Law is judge-made law. […] [I]t is with the meaning declared by the courts, and with no other meaning, that statutes are imposed upon the community as Law. » Et, enfin (on respire, avec soulagement), Michel Troper : « Si la norme est la signification d’un texte et si cette signification est déterminée par l’interprète, la norme est le produit de l’interprétation. L’auteur de la norme n’est donc pas le rédacteur du texte, mais l’interprète. »
Ryan, peut-être le seul à avoir suivi Maria dans sa transe, reprend : « Oui, on peut influencer le personnel de Saint-Gobain. On peut créer un cadre favorable à ce qu’ils fassent prévaloir leurs obligations à l’égard de la vérité sur la loyauté à l’entreprise ». Puis, se tournant vers Maria, il ajoute : « Et nous devons nous efforcer d’influencer les juges. Le législateur ultime est l’opinion, l’opinion publique, qui influence le juge, qui édicte la norme à partir de la loi. » Eva, magistrate, réagit : « Tu caricatures, comme toujours ».
Nous ne savons pas grand-chose d’autre de cette discussion à bâtons rompus. Nous savons juste qu’un concours d’écriture symétrique à celui qui portait sur les lanceurs d’alerte fut mis en place qui s’intéressait à ceux qui ne l’étaient pas. Ryan protesta : « Le lanceur d’alerte du premier concours, si les circonstances sont différentes, sera celui qui se tait dans le deuxième ». Cette possibilité n’invalidait pas, selon la majorité des présents, l’intérêt des deux concours.
Les deux concours furent relayés dans des masters d’écriture créative aux Etats-Unis.
- Quasimodo est, pour nous, un groupe d’individus, mais le caractériser comme un individu collectif est souvent pertinent ou utile heuristiquement. L’idée de la fourmilière-individu, qui fait de la colonie une superorganisme peut lui être appliquée. Quasimodo serait un individu sans épiderme dont les cellules seraient ses membres. L’énoncé « Timburbrou a travaillé dans les milieux polaires » signifie, pour nous, que certains membres de Timburbrou ont travaillé dans les milieux polaires. ↩︎
- Ces moments de saisissement n’étaient pas absents du corpus, mais nous sommes frappés par l’augmentation de leurs occurrences. Nous n’avons pas, à ce stade, d’explication satisfaisante de ce phénomène. Nous éprouvons, en revanche, de la crainte. ↩︎
La Série repart. Timburbrou enquête sur les PFAS, V
On a cru La Série finie. De nouveaux documents prouvent qu’il n’en est rien.
Myriam Duncan, cadre de Saint-Gobain, qui, on s’en souvient, avait pris contact avec Jean Dutertre et lui avait communiqué des documents de l’entreprise, a passé en revue les engagements de sa société portant sur la protection de l’eau, de l’environnement et des populations qui habitent à proximité des sites dans lesquels le PFAS est utilisé. C’est accablant. Une vraie note, naturellement, a été préparée par Quasimodo et transmise aux scénaristes, mais, auparavant, le groupe l’a adressée à Saint-Gobain pour commentaires. Quasimodo a également écrit au ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche pour lui demander de saisir le collège de déontologie de l’enseignement supérieur et de la recherche de la convention de mécénat liant Saint-Gobain au Collège de France. Le courrier envoyé au ministre contient, en annexe, la note adressée à Saint-Gobain. Les deux courriers ont été transmis le même jour. Le Collège de France est en copie de celui adressé au ministre.
La note s’interroge sur la possibilité que Saint-Gobain soit poursuivi pour avoir exécuté des pratiques commerciales douteuses. Elle est, essentiellement, une longue liste d’affirmations glanées dans la communication de Saint-Gobain que des faits bien établis contredisent ou que, au mieux, l’entreprise ne démontre pas. La note rappelle la condamnation récente de TotalEnergies pour ladite infraction et conclut qu’il est vraisemblable que Saint-Gobain fasse l’objet de poursuites comparables à celles ayant conduit à la condamnation de TotalEnergies. Elle estime vraisemblable que Saint-Gobain soit condamné car sa communication est de nature à inciter le consommateur moyen à prendre des décisions qu’il n’aurait pas prises si l’entreprise ne l’avait pas induit en erreur en se présentant comme étant vertueuse à la fois dans la défense de l’environnement et dans la protection de ses travailleurs et des populations affectées par les pollutions que son activité engendre.
Malheureusement, ces textes ne peuvent pas être reproduits, ils résistent à la copie, s’effacent et réapparaissent fugacement1. Les Reconstitueurs ont proposé une version tant de la lettre que de la note. Ceux d’entre nous qui ont eu la chance de consulter les documents initiaux reconnaissent que le travail des Reconstitueurs est globalement fidèle à l’esprit des textes originels. Mais, nous le comprenons maintenant, la démarche des Reconstitueurs pose une problème plus vaste que celui de l’authenticité des archives.
Notre univers et celui de Timburbrou ont divergé il y a peu. De notre histoire commune nous avons hérité des causes communes, ce qui a pour effet que nos présents et nos avenirs proches ont des caractéristiques similaires. Que les faits s’étant déroulés à Timburbrou annoncent notre futur nous a donc toujours paru logique. Mais l’activité des Reconstitueurs et leur publication, à notre avis malvenue, voire irresponsable, des textes (reconstitués) de Timburbrou vient brouiller les choses : on ne sait plus si, quand un fait annoncé par les textes que nous recevons se produit chez nous, il le fait parce que nos univers possèdent un passé commun ou si parce qu’avec l’aide des Reconstitueurs, Timburbrou nous empêche de diverger en nous imposant son propre enchaînement de causalités. On sait que les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets. Timburbrou et les Reconstitueurs semblent conjuguer leurs efforts pour que les causes s’organisent chez nous de manière aussi proche que possible de celle de Timburbrou. Deux systèmes isolés et identiques n’évoluent pas de la même manière, parce que le hasard joue et parce qu’aucun système n’est parfaitement déterminé. Cependant, si un système en « informe » efficacement un autre de son évolution, cette évolution restreint l’éventail des possibles et atténue les divergences. Peut-être sans le savoir, les Reconstitueurs font beaucoup plus que compléter des archives pour qu’elles soient d’une lecture agréable. Que les documents que nous recevons disparaissent et soient instables aménage la possibilité qu’on les tienne pour inauthentiques. Les reconstitutions risquent d’être regardées comme plus vraies que les documents authentiques.
Il y a un café à Reykjavik que les intellectuels fréquentent volontiers et qui n’est guère connu des touristes. Nous ne donnerons pas son nom ici. C’est dans ce café qu’un homme au regard hagard reconnut Sunna Michaelsdottir et Stefán Indriðason, qui travaillaient à une table située à l’écart. Il leur demanda s’il pouvait leur parler. Il leur parla de la note que nous avons reçue. Il sortit son téléphone et la leur communiqua. L’affaire Saint-Gobain était relancée ; elle allait retrouver (ou trouver) la place qu’elle méritait dans la presse. De son côté, La Série montrait Myriam Duncan, cadre chez Saint-Gobain, livrant des documents de la société à Jean Dutertre, puis publiant la note préparée par Quasimodo. Nous supposons que dans notre univers Stéphane Horel et Le Monde (ou Disclose, ou Emilie Rosso) recevront des documents analogues. Ces documents, nous ne saurons jamais si ce sont ceux forgés par les Reconstitueurs ou s’ils ont surgi de manière autonome chez nous. Ce que nous savons avec certitude, c’est que Quasimodo a établi une longue liste d’affirmations problématiques de Saint-Gobain et que les auteurs de La Série ont imaginé que cette liste avait été préparée par une cadre de Saint-Gobain. On peut penser que cette différence était une manière de suggérer l’idée chez les cadres de l’entreprise de compléter le dossier avec des documents non publics, une manière de les inviter à le faire. La fiction allait rendre concevable, espérait sans doute Quasimodo, que les cadres choisissent de défendre la vérité sur les atteintes à la santé et à l’environnement commises par l’entreprise plutôt que d’opter pour la loyauté à cette dernière. Il faut donner des modèles aux gens, avait dit Safaa, leur montrer qu’on peut être un héros et que c’est bien de l’être.
Mais ce qui est le plus frappant pour nous est la méthode déployée par Quasimodo pour préparer le dossier qui allait permettre de définir le personnage de Myriam Duncan. Nous sommes certains que Quasimodo a contacté des associations, des syndicats, des autorités publiques, mais Saint-Gobain aussi. Dans le courrier adressé à l’entreprise, Quasimodo explique candidement que, sur la base de la note que le groupe avait transmis à Saint-Gobain, un scénario s’écrivait dans lequel un cadre de l’entreprise publie la note que Quasimodo a rédigée et envoyée à Saint-Gobain. Quasimodo demande à Saint-Gobain comment l’entreprise réagirait face à cette situation hypothétique.
Quasimodo ne reçut pas de réponse de l’entreprise. Le groupe d’activistes décida alors de lancer un concours d’écriture intitulé sobrement « Le lanceur d’alerte ». Il s’agissait de demander à la population d’imaginer les lanceurs d’alerte qui auraient pu l’avertir de ce que leurs entreprises faisaient. Les langues acceptées étaient le français, l’anglais, l’espagnol et l’islandais. Les participants devaient situer le lanceur d’alerte dans des entreprises et des lieux précis. Le dossier préparé par Quasimodo était mis à la disposition des participants. Le concours n’avait pas de prix et il n’avait pas de fin. On pouvait soumettre autant de récits qu’on le souhaitait. Nous espérons que nous recevrons certaines de ces histoires. Nous espérons aussi qu’elles s’écriront chez nous et qu’elles feront naître des vocations.
PS : Nous venons de recevoir une information troublante : suite à une demande de communication de documents formée par un journaliste lyonnais, la PRADA (Personne responsable de l’Accès aux Documents administratifs) du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de notre univers a communiqué un document très proche du courrier adressé au ministre par Quasimodo. Il se pourrait donc que des flux dans les deux sens opèrent ou que le décalage temporel existant entre nos deux univers n’est pas aussi stable qu’on l’a cru.
- Les documents seront, semble-t-il visibles et stables une fois écoulé le délai donné à Saint-Gobain et au ministre pour y apporter leurs commentaires. Nous n’avons pas la date de l’envoi de ces deux courriers, mais supposons qu’il a déjà eu lieu. ↩︎