La conversion de Desmarais, l’homme que Sarkozy n’était pas. Quand le Kärcher se tourne vers les élites

Monsieur le Président Sarkozy,

Le texte qui motive ce courrier est né d’une perplexité : on poursuit, à juste titre, Sarkozy pour ses liens avec Kadhafi (vous avez été condamné en première instance pour association de malfaiteurs, mais vous avez fait appel et vous êtes donc présumé innocent), mais on épargne celles et ceux qui se rendent complices des milices libyennes qui commettent des crimes contre l’humanité. Pourtant, vous, monsieur Sarkozy, vous n’avez jamais payé pour que des crimes soient commis. On vous reproche d’avoir reçu de l’argent d’un régime terroriste, responsable notamment de la mort de 54 Français. L’argent que vous auriez reçu est de l’argent sale et, pour ainsi dire, tâché de sang. Mais ce sang, vous n’avez pas payé pour qu’il soit versé. Les actes de l’Union européenne paraissent, quant à eux, incommensurablement plus graves. Lorsque l’Union européenne (et, par conséquent, la France), finance, pour qu’elles protègent ses frontières, les milices libyennes qui kidnappent, torturent, violent et tuent, elle se rend complice de leurs crimes.

D’un côté, on voit le crime de celui qui aurait reçu l’argent d’un criminel pour gagner une élection et, de l’autre, on ne voit pas le crime de celui qui paye un criminel qui commet des crimes. Le criminel est-il différent ? Pas tant que cela : la collaboration avec la Libye de Kadhafi a commencé au milieu des années 2000 ; elle s’est poursuivie après la mort du Guide. Les noms changent, les politiques restent. l’État libyen ou la fiction (bien pratique) de l’État libyen perdure. J’ai entendu il y a quelque temps une ministre parler de l’État libyen comme étant celui qui reçoit les fonds qui permettent de protéger nos frontières. Dont acte.

Je me suis demandé ce qu’il se serait passé si vous aviez adopté une défense de rupture : « Oserez-vous me condamner pour mes compromissions supposées avec Kadhafi, alors que vous regardez ailleurs quand la France paye par l’entremise de l’UE les milices libyennes ? ». Ce n’est pas le choix que vous avez fait, on le sait. Mais j’ai imaginé un président, Desmarais, qui, dans des circonstances assez proches des vôtres, aurait adopté une telle défense de rupture.

Desmarais n’est donc pas Sarkozy. Mais Sarkozy pourrait devenir Desmarais. Je voudrais vous inviter à devenir Desmarais. Tel est le but de ce courrier.

J’ai situé Desmarais dans un univers parallèle au nôtre. Dans cet univers, des jeunes de La Courneuve, rigolards et, surtout, magnanimes, écrivent une pièce de théâtre, « Le Kärcher », dans laquelle Desmarais adopte la défense de rupture dont je parlais plus haut. Desmarais, le président Desmarais, informé de l’existence de la pièce, décide de se montrer à la hauteur du personnage et devient le Desmarais fictionnel. A l’aide des étudiants et avec ses co-détenus de la Santé, Desmarais réécrit la pièce à sa manière et la monte. Après avoir purgé sa peine, l’ancien président, en compagnie de certains de ses co-détenus désormais en liberté et des jeunes à l’origine de l’initiative, joue la pièce, qui rencontre un grand succès. Desmarais publie alors un livre dans lequel il raconte, minutieusement et avec sincérité, sa vie politique. Desmarais dit tout de ses liens avec Kadhafi. Il détourne le Karcher des quartiers populaires et l’actionne pour nettoyer les écuries d’Augias des cercles les plus restreints du pouvoir.

Je dois indiquer aussi que c’est dans l’exercice de mes fonctions d’enseignant que j’ai écrit le texte dont vous trouvez plus bas quelques extraits. Quand j’envisage de donner un travail à faire, je le fais moi-même à l’avance. Ici, la consigne sera : « Imagine une fiction inspirée de Tema del traidor y del héroe, de Borges. »

Deux précisions supplémentaires sont nécessaires : 1) Les travaux que je donne à mes élèves ont vocation à se poursuivre aussi longtemps que ces derniers le souhaitent : il m’arrive de recevoir des textes qui prolongent des travaux initiés il y a trente ans. Ne vous étonnez donc pas si je vous dis que ce que vous recevez aujourd’hui n’est que le début d’un feuilleton sans limite dans le temps. Il se poursuivra, du reste, même s’il n’a pas d’autre lecteur que vous et même si vous ne le lisez pas. 2) S’ils le souhaitent, les élèves s’emparent des travaux de leurs camarades et les prolongent à leur guise. Il se pourrait donc que d’autres que moi prolongent ce que vous commencez à lire aujourd’hui. Il se pourrait, de manière analogue, que d’autres que moi s’emparent du présent récit.

La suite que vous donnerez ou ne donnerez pas à ce courrier ne manquera pas d’influencer la manière dont Desmarais évoluera, c’est inévitable. Pour le moment, ce qui apparaît dans mon esprit est, surtout, la défense de rupture du personnage. Je vois plus les conséquences de sa conversion que la genèse de cette dernière. Je vous livre donc aujourd’hui des extraits de cette défense. Si je comprends mieux le processus qui conduit à la conversion, je l’ajouterai à mon récit.

Une dernière chose, monsieur le Président. Vous pourriez vouloir m’attaquer en justice en affirmant que je mets dans votre bouche une reconnaissance de culpabilité que vous n’avez jamais effectuée. Je crois sincèrement qu’une telle accusation serait infondée. J’imagine un président de la République qui, condamné pour des faits comparables à ceux pour lesquels vous avez, vous-même, été condamné, reconnaît sa culpabilité. Mais, si vous avez parfaitement le droit d’exiger qu’on ne vous attribue pas des aveux que vous n’avez nullement formulés, il n’en reste pas moins que vous n’êtes pas le propriétaire exclusif des circonstances qui ont entouré votre présidence et que l’on a le droit d’installer un personnage de fiction dans le cadre de l’Histoire de France du début du vingt et unième siècle.

Dans la mesure où tout ce qui vous définit, vos actes, vos paroles, rend parfaitement invraisemblable que vous agissiez comme Desmarais, chacun comprendra que Desmarais n’est pas vous. Et si vous devenez Desmarais, c’est que, par une conversion radicale, vous aurez cessé d’être vous.

Bien à vous,

Sebastian Nowenstein, professeur agrégé, lycée Robert Schuman, Lille.

***

Extraits de la défense du président Desmarais

« Comment osez-vous ? » « Comment osez-vous ? »

“On me dit que j’ai utilisé de l’argent sale, mais ai-je payé des gens pour commettre des crimes ? J’aurais utilisé de l’argent sale pour gagner des élections. Mais l’Europe (c’est-à-dire, les États qui la composent) finance des crimes des milices libyennes avec de l’argent public. Sans cet argent, sans les bateaux que nous finançons ou que nous leur donnons, ces milices n’iraient pas enlever en mer les migrants pour les réduire en esclavage, les torturer, les violer et rançonner leurs familles. Sans cet argent, Béloko Zoungoula, dont je demanderai, madame la Présidente, qu’on entende la voix dans cette enceinte, n’aurait pas été frappé comme il le fut, et il n’aurait pas vu sa compagne Bélia, dont le prénom signifie la force de vivre, mourir dans ses bras après avoir été salie par un groupe de ces bourreaux que nous formons au respect des droits humains. Sans cet argent, le chalutier à bord duquel le couple avait pris place n’aurait pas été intercepté, grâce aux coordonnées transmises par une compagnie privée payée par Frontex, par un bateau donné par l’Italie aux garde-côtes libyens, que rien ne distingue des milices.

Oserez-vous me condamner alors que les responsables de la politique migratoire européenne sont honorés ?

Oui, vous oserez, car la justice est comme la Vierge: il faut qu’elle paraisse de temps en temps, sinon le doute s’installe. La phrase, bien sûr, est d’Audiard.

Oui, vous oserez, et je m’en félicite, madame la présidente. Si la justice se déshonore en regardant ailleurs quand nous finançons les crimes des milices libyennes, elle s’honore en me poursuivant.”

« L’article 40 du Code de procédure pénale, Madame la Présidente, quelqu’un va-t-il s’en servir dans le scandale, avéré, celui-là, du financement des milices libyennes ? Personne n’en a informé la procureure de la République ici présente, personne ne compte le faire ? M’entend-elle seulement ? Dormez-vous, madame la Procureure ? »

« J’ai accepté de l’argent, me dit-on, de quelqu’un qui avait fait tuer 54 Français, mais, en même temps, tout se passe comme si les Libyens et les migrants enlevés en mer n’existaient pas. »

Le président Desmarais fouille dans ses affaires et brandit une feuille. « J’ai ici, madame la Présidente, une liste non-exhaustive rapports parfaitement crédibles qui établissent l’horreur des camps libyens. » Et l’accusé d’égrener d’une voix terne sa liste :

  1. Rapport MANUL-HCDH, décembre 2018 — « Migrants and Refugees in Libya »
  2. Rapport de la Mission indépendante d’établissement des faits sur la Libye (Conseil des droits de l’homme, A/HRC/50/63), 2022
  3. Rapport de la Mission d’enquête indépendante de l’ONU, mars 2023
  4. Rapport MANUL-HCDH, février 2026

Une deuxième feuille apparaît, comme par magie, entre les mains de l’ancien avocat : « Vous pourriez aussi vouloir prendre connaissance de quelques rapports d’ONG qui nous accablent :

  1. Amnesty International, juillet 2021
  2. Human Rights Watch, Rapport mondial (annuel)

Enfin, vous voudrez bien verser au dossier ces six rapports qui fondent mon accusation de complicité à l’égard des autorités européennes (et italiennes). Vous me rappellerez sans doute que je suis l’accusé, pas le Procureur ? Eh bien, madame la Présidente, je me désigne, je me nomme, je m’institue Procureur. Je serai le Procureur des sans voix, de celles et ceux dont on sait les souffrances sans vouloir les voir. Puisque le procès qui leur rendrait justice n’a pas lieu, je ferai de votre tribunal celui qui le tiendra. Ce sera ma défense. Je n’en ai pas d’autre. »

« Je devrais avoir honte de me défendre ainsi ? C’est indigne d’instrumentaliser la souffrance des gens pour esquiver ses responsabilités ? Peut-être, mais un autre moyen que ces cris soient entendus, je vous prie ? Est-ce de ma faute si le procès digne qui leur aurait rendu justice, celui que la Justice française se serait honorée d’avoir organisé, n’a jamais eu lieu ? Alors, ce sera pendant mon procès qu’on les entendra, pendant ce procès sale, le procès d’un homme qu’on accuse de corruption, de financement illégal de campagne électorale, etc. Elles méritaient mieux, ces victimes. Là-dessus, nous sommes d’accord. Et puis, je n’esquive pas, madame la Présidente. Je suis là devant vous. Ma condamnation était probable. Ma défense la rendra inévitable. Je ne me suis pas enfui. »

« Coupable ? Oui, je le serai, puisque vous en avez décidé ainsi. Mais vous voulez savoir ce que j’en pense moi-même, madame la Présidente. C’est sans importance. Tout ce qui compte, c’est ce que je déclare ici. Le reste est mon affaire. J’ai besoin de me déclarer coupable pour pouvoir instrumentaliser les poursuites dont je fais l’objet et votre tribunal afin qu’on entende les migrants que nous livrons aux milices. Mon sort importe peu et, du reste, il était déjà scellé avant que cette audience ne commence. Au fond de moi, madame la Présidente ? Au fond de moi, vous n’en saurez rien. Récemment, un enseignant a écrit à la procureure de la République pour s’accuser d’apologie du terrorisme tout en s’estimant innocent. Il dénonçait par son geste l’inflation délirante (auxquelles mon action a contribué) des poursuites pour apologie du terrorisme. J’ai bien aimé, je dois vous le dire, même si cet enseignant, par ailleurs, je le trouve détestable. Analyse de la personnalité ? Oui, l’analyse de la personnalité de l’accusé est un moment important des procès. Mais qui est ici l’accusé, madame la Présidente ? Moi ? Non, madame la Présidente, vous vous méprenez. Je suis le Procureur. C’est la vôtre de personnalité que nous allons analyser. Ou celle de la procureure, ici présente. Car l’article 40, vous ne l’avez toujours pas mobilisé, me trompé-je ? Alors, oui, je vous accuse. Voyons, madame la Présidente… : comment expliquer que vous vous obstiniez à ne pas saisir la Procureure ici présente de la complicité de crime contre l’humanité commis contre les migrants dont vous venez d’acquérir ici même la connaissance ? Comment vivez-vous la dissonance cognitive que vous mettez en place pour ne pas le faire ? Allez-vous expliquer à vos enfants ce soir pourquoi vous regardez ailleurs, pourquoi vos oreilles, soudain, se bouchent ? Il faut que vous répondiez, madame la Présidente. Il est important que nous soyons éclairés sur votre personnalité pour que nous puissions vous juger comme il faut. »

« Et pour ce qui est de la mienne, de personnalité, vous insistez, eh bien, vous ne l’aurez pas. Je ne vais pas m’humilier, je ne vais pas chercher à vous apitoyer. Vous devrez vous contenter d’une déclaration qui est peut-être insincère : « je suis coupable ». Le spectacle peut reprendre, madame la Présidente. »

« Après avoir analysé, de manière quelque peu sommaire, certes, en raison de leur silence obstiné, la personnalité des inculpées ici présentes, nous allons en venir aux crimes qui vont nous occuper et à notre complicité collective dans leur commission.

Passons donc aux choses sérieuses, madame la présidente, passons aux véritables crimes, à ceux que l’UE et les Etats qui la constituent commettent en livrant des êtres humains aux milices libyennes. »

« Vous voulez savoir pourquoi j’ai attaqué en justice l’auteur de cette fameuse pièce qui me met en scène en train de faire à peu près ce que je fais ici. C’est très simple. Pour aider l’auteur. Pour le faire connaître. J’ai beaucoup d’amitié pour lui. (Hélas, je ne crois pas qu’il en ait pour moi. Je ne lui en veux pas : comment pourrait-on avoir de l’amitié à mon endroit ?). »

« Ecoutez, l’attaquer en justice, c’était quand-même la moindre des choses. Cet homme a changé ma vie. Il m’a offert un destin. Je suis ému, madame la présidente, quand je pense à lui. Permettez-moi de vous lire les premières lignes du courrier qu’il m’a adressé. »

« Monsieur le Président Desmarais,

Il y a quelques années, alors que j’attendais mon train à la gare de Lille-Europe pour rentrer à Bruxelles, où j’habite, nos regards se sont croisés. Vous me tendîtes la main ; je la refusai. Vous étiez à mes yeux l’homme d’une liste invraisemblable de turpitudes.

Mais, si je vous écris aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour évoquer cet épisode que je n’ai pas oublié et que votre esprit a dû effacer au bout de quelques secondes.

Je vous écris pour vous inviter à devenir un autre homme. J’ai écrit une pièce dans laquelle vous instrumentalisez votre procès en appel pour accuser l’UE de complicité dans les crimes que les milices libyennes commettent contre les migrants qu’elles capturent.

Je vous écris pour vous proposer de devenir cet homme que j’ai imaginé. Je vous invite à faire le sacrifice de votre défense pour devenir procureur et porter devant la justice la voix de ces malheureux. »

« La lettre continue encore sur quelques paragraphes, mais j’ai lu l’essentiel. »

« Madame la Présidente, un homme dans ma position reçoit souvent des courriers d’insultes. Ce courrier me les épargnait. A la place, il me proposait de devenir quelqu’un de bien. »

« J’avoue que j’ai apprécié l’humour du courrier. »

« Le lendemain, c’était décidé : j’allais rentrer dans le jeu. Perdu pour perdu… »

: « Madame la Présidente, j’ai refusé, il y a deux jours, de me livrer au jeu un peu ridicule par lequel votre tribunal a voulu analyser ma personnalité. Mais je souhaite ici vous dire un mot de ma « conversion », pour reprendre le mot de madame la procureure, de cette conversion qui me conduit à mettre ma défense au service des victimes des crimes de l’UE plutôt qu’à obtenir une peine douce pour moi. »

« Lorsque j’ai été condamné en première instance, j’ai fait appel, mais, un mandat de dépôt ayant été délivré, j’ai dû passer un peu plus d’un mois en prison. Je pris avec moi la Bible et 2066, un roman de l’écrivain chilien Arturo Bolano. De ma lecture de la Bible, je parlerai plus tard. Mais le roman me plongea dans les féminicides dont cette ville-frontière du nord du Mexique fut le théâtre. J’eus alors cette idée étrange que le sort des femmes que nous livrons aux Libyens n’était pas différent de celui de ces femmes dont les corps suppliciés sont régulièrement découverts dans cette ville-dragon dans laquelle la vie est faite de morts violentes et de corps suppliciés qu’on regarde à peine. Il a été affirmé que ces crimes affreux faisaient des corps des femmes suppliciés le vecteur de messages que des groupes criminels s’envoyaient. Les corps des femmes auraient été, monstrueusement, des parchemins et les coups et les blessures une sorte d’écriture. Je me suis dit l’Union Européenne aussi transmettait aussi un message avec des corps suppliciés : ne venez pas. Mais le cas de Ciudad Juárez est, en réalité, plus énigmatique ; je pense que des causalités nombreuses s’entremêlent et qu’il n’est pas possible d’attribuer tous les assassinats à une cause unique. Je me suis dit que les crimes dont l’Union se rendait complice étaient plus proches de ceux des narcotrafiquants mexicains ou de l’Africa Corps russe, qui multiplie les crimes effroyables au Mali. »

« Je me suis rappelé une visite au musée Guggenheim, à Bilbao. Ce temple de l’art contemporain m’apparaît aujourd’hui comme le temple de l’art officiel du capitalisme. Y sont exposées des oeuvres financées par des hommes ou des femmes d’affaires richissimes, ou par leurs fondations. Je me suis dit que l’enseignante, le médecin ou l’avocate qui visitait en famille ce musée et transmettait le goût de l’art contemporain à ses enfants agissait comme ces classes éduquées qui, dans les pays communistes, se rendait dans les musées et montrait l’art officiel du socialisme aux enfants, qui apprenaient à l’aimer ou, parfois, à le haïr. L’art des pays socialistes, les consignes qui étaient données, de même que les sanctions qui frappaient les artistes qui s’en écartaient, étaient, certes plus explicites que maintenant, mais les contraintes imposées par le capitalisme, plus subtiles, plus douces, peut-être, ne sont pas dénuées d’efficacité.

Il y avait foule à Bilbao. Des gens venus de partout. Je me suis dit que le tourisme était une forme légèrement laïcisée des pèlerinages religieux. Le Guggenheim est un peu la Mecque ou le Saint-Jacques de Compostelle des classes moyennes éduquées. C’est d’y avoir été qui compte, le contenant, plus que le contenu.

J’ai étendu ma réflexion sur l’art officiel du capitalisme et sur les injonctions diffuses qu’il produit à la communication, à la propagande qu’il engendre, aussi bien au sein des entreprises qu’au sein des appareils étatiques qui vivent en son sein. Cette communication est moins grossière que celle des structures compassées et peu efficaces qui existaient dans les pays socialistes. Vous avez la communication des entreprises comme TotaleEnergies, qui finance, ce n’est pas une plaisanterie, la chaire Avenir Commun Durable du Collège de France. Et vous avez la communication de l’UE en matière d’immigration. L’UE a compris que, sans renoncer à la communication directe, celle qui était la plus efficace et peut-être la moins onéreuse était celle produite par les victimes de sa politique elle-même.

« J’ai préparé un tableau, madame la Présidente, qui permettra de rendre compte des conclusions auxquelles je suis parvenu dans ma cellule. Je vous demande de le verser au dossier. Non, madame la Présidente, ne vous inquiétez pas. Je présenterai les conclusions de mon tableau oralement. »

Stanislas Desmarais marque un temps d’arrêt : « Madame la Présidente, je ne veux pas verser dans le sentimentalisme, mais je vous prie de croire que comprendre ce que l’Union européenne faisait aux migrants fut, pour moi, une sidération. J’ai souvent eu la faiblesse de croire que j’avais contribué à sauver l’Europe en imposant au peuple français un traité fameux qu’il avait rejeté par référendum. Je me suis dit que si je n’avais pas imposé Maastricht, la France ne serait pas déshonorée aujourd’hui par le scandale des crimes payés par l’UE. Ce sont la des élucubrations, je vous l’accorde, madame la Présidente. C’est avec vertige que je me sentis responsable et redevable de ce que j’avais fait et, surtout, que je l’étais de tous mes actes. Je croyais ma conversion limitée et j’avais tort : elle passait en revue tous les actes de ma vie politique, voire de ma vie personnelle. »

« Avais-je cessé d’être moi-même ? Je le crois. Avez-vous déjà songé que vous restez vous-même bien que vos cellules se renouvellent sans cesse ? Peut-être pas. Mais me dire que, moralement, j’avais cessé d’être moi-même me conduisit à m’interroger sur ce paradoxe. Une barque dont vous auriez changé, au cours du temps, toutes les planches est-elle la même barque que vous avez achetée ? Les êtres humains, en général, restent eux-mêmes bien que les cellules changent. Un jour je compris que j’avais cessé d’être moi-même. C’est ce que j’appelle ma conversion. Au demeurant, j’y pense, peut-être vous direz-vous que cette transformation fondamentale, totale, absolue que je décris devant votre tribunal est un stratagème destiné à rendre impossible ma condamnation. Je serais en train de vous dire : « Le Desmarais qui s’est compromis avec Kadhafi n’existe plus, vous ne pouvez plus le juger ». Mais telle n’est pas ma volonté, madame la Présidente. A vous yeux, Desmarais je fus, Desmarais je reste. Quels qu’aient été ses changements ou ses bouleversements, l’homme qui est devant vous assume la totalité de ses actes passés et demande à être jugé pour eux. La Justice, pour fonctionner, requiert que chacun accepte l’idée de la continuité des individus, la continuité du soi, quand bien même cette continuité serait à bien des égards une illusion ou une fiction. Je m’incline humblement et respectueusement devant cette fiction nécessaire au fonctionnement de la société et je le redis : je suis responsables des actes du Président Desmarais. »

« Mais revenons au tableau. En haut de mon tableau, j’ai mis les trois organisations (l’UE, un groupe de narcotrafiquants et l’Africa Corps). Et puis, dans la colonne de gauche, un certain nombre de variables. Il s’est agi ensuite de voir comment les trois organisations se comportent face aux variables. »

J’avais du temps en prison. J’ai consigné 32 variables. Je n’avais pas d’ordinateur, juste ces cahiers. Le tableau occupait six pages de mon cahier. Mais, surtout, étrangement, je parvenais à le déployer devant mon esprit. J’avais l’impression d’avoir plusieurs cerveaux. Cela fait aussi partie de ma conversion, du reste, cette impression de tout voir en même temps. C’est une impression étrange. J’ai peu dormi en prison. Des témoignages de personnes migrantes capturées grâce aux informations données par l’agence européenne aux frontières Frontex aux milices libyennes m’assaillaient sans cesse. Ces témoignages ont été déterminants pour ma conversion. Je vous en parle après, madame la présidente. »

« Oui, je comprends, madame la Présidente, c’est un peu long. Mais l’analyse de ma personnalité, qui, finalement, n’est pas un exercice aussi ridicule que je le pensais, requiert que je vous explique comment j’en suis venu à faire de ma défense celle des plus malheureux d’entre nous. »

« Il ressortait de mon tableau, naturellement, qu’il y avait des différences considérables. L’UE n’assume ni les responsabilité des crimes qu’elle finance, ni être l’auteur des messages que ces derniers produisent. Saviez-vous, madame la Présidente, que l’UE finance et diffuse des vidéos unbranded, comme on dit dans le jargon du marketing, de témoignages des victimes des crimes des milices libyennes ? Unbranded, cela veut dire que l’Union occulte le fait d’être à l’origine de ces messages qui présentent des témoignages effrayants de victimes des milice. Mais ces différences n’effacent pas le fait essentiel : l’UE et les groupes que je considérais avaient en commun d’être à l’origine de crimes qu’ils intégraient, ensuite, dans leur communication. »

« Cinquante mille personnes ont accédé, il y a deux jours, à l’enclave espagnole de Ceuta. La frontière entre le Maroc et Ceuta est, d’ordinaire, bien protégée grâce à la brutalité des forces de l’ordre marocaines. L’UE et les Etats européens est complice de cette brutalité ; elle la finance. Pourtant, l’article 13(2) de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme dispose : « Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. »

« L’UE et les Etats européens financent des dispositifs qui déploient la haine de l’Autre dans le Maghreb. Les déplacements forcés accompagnés de violences racistes se répandent au Maroc, en Algérie, en Tunisie. Quelques mois à peine après que Kaïs Saïed, le président de ce dernier pays, eut prononcé un discours complotiste et haineux, qui évoquait les hordes de migrants qui faisaient partie d’un plan destiné à changer la composition du paysage démographique en Tunisie, l’Union européenne signait un Mémorandum d’entente sur un partenariat stratégique et global entre l’Union européenne et la Tunisie qui allait se traduire par un financement à hauteur de plus de 100 millions d’euros aux forces de sécurité de ce pays, qui allaient donc pouvoir continuer à lutter contre les hordes de migrants avec la brutalité dont elles sont coutumières. »

« Madame la Présidente, on dit vouloir protéger nos frontières, mais on se rend complice de crimes et on sème la haine. Ces gendarmes et policiers, qui abandonnent les migrants en plein désert, qui volent, qui insultent, suivant un mécanisme bien connu, déshumanisent leurs victimes pour justifier leurs actes. Les puissances coloniales ont semé la haine et le mépris en Afrique et cette haine a parfois nourri des idéologies génocidaires. Les puissances post-coloniales financent des politiques lourdes de dangers qui déshumanisent les migrants et qui nous déshonorent. En fermant les yeux sur ces politiques, la Justice s’en fait complice. L’Histoire examinera ses responsabilités, elle examinera les vôtres, madame la Procureure, si vous n’agissez pas. »

« Non, madame la Présidente, je ne m’égare pas. Celle-ci est ma défense, je n’en ai pas d’autre, je le répète. Ma défense, c’est, simplement, de dire que vous ne pouvez pas condamner Desmarais sans poursuivre Macron, von der Layen, Sanchez, Meloni, Rutten, Sarkozy, Desmarais, Hollande, etc. Je n’ai fait qu’un petit détour, dicté par l’actualité, pour montrer que le cas libyen s’insère dans une politique cohérente et ancienne de complicité lucide avec des régimes répressifs et autoritaires et de financement des crimes desdits régimes. »

« Par ses agissements, la France s’est rendue coupable de complicité de crime international. L’article 16 du PROJET D’ARTICLES SUR LA RESPONSABILITE DE L’ÉTAT POUR FAIT INTERNATIONALEMENT ILLICITE, devenu coutume international obligatoire, s’impose à la France. Je lis devant vous l’article 16, qui nous accable :

Article 16
AIDE OU ASSISTANCE DANS LA COMMISSION DU FAIT INTERNATIONALEMENT ILLICITE
L’Etat qui aide ou assiste un autre Etat dans la commission du fait
internationalement illicite par ce dernier est internationalement responsable pour avoir agi de la sorte dans le cas où :
a) Ledit Etat agit ainsi en connaissance des circonstances du fait
internationalement illicite; et
b) Le fait serait internationalement illicite s’il était commis par
cet Etat. »

« Il est étrange, madame la Présidente, je trouve, que je sois poursuivi pour ces histoires de financement de la campagne et que je ne le sois pas parce que, sous ma présidence, une entreprise a fourni des systèmes informatiques au régime de Kadhafi qui lui ont permis de traquer des opposants. Mais, bon, passons. »

« Madame la Présidente, on s’est indigné à juste titre qu’Amesys collabore avec Kadhafi et avec le régime égyptien de Sissi. On s’est indigné à juste titre que Capgemini collabore avec l’ICE de Trump Mais la complicité de l’Etat avec des milices libyennes, encore plus brutales, laisse la Justice de marbre. »

« Soyons honnêtes, madame la Présidente : promouvoir la démocratie et empêcher l’immigration africaine en Europe, ce sont des objectifs inconciliables. Un régime démocratique au service de son peuple enfermerait-il sa population ? Non. La première tâche d’un gouvernement démocratique libyen ou marocain, ce serait de mettre un terme aux politiques tendant à empêcher sa population de quitter son territoire si tel est son souhait. Seuls des régimes autoritaires privilégient les intérêts sécuritaires de puissances étrangères sur celui de leurs peuples. L’Europe a besoin de régimes autoritaires à ses frontières et d’élites nationales réduites qui répriment leur peuple de crainte de perdre les subsides qu’elles reçoivent de l’UE ou de ne plus pouvoir s’y rendre. »