Timburbrou enquête sur les PFAS, I. Note du 12 mars 2032

Les enquêtes publiques participatives sur les PFAS, lancées par le lycée de Timburbrou1, puis reprises par des médias, se multiplient dans cet univers parallèle au nôtre. Les intimidations visant des journalistes travaillant sur le sujet ont eu l’effet contraire ce ce que leurs commanditaires escomptaient. Nous entamons la publication, sans dénaturation ou altération, des documents sur le sujet que nous avons reçus à ce jour. Nous ferons de même pour ceux qui, nous l’espérons, nous parviendront dans l’avenir. Notre première note se fonde sur les documents reçus entre le premier et le sept mars 2032.

Nous avons reçu 112 documents. D’autres sont annoncés. Nous avons fait le choix de présenter à nos lecteurs les documents au fur et à mesure que nous les étudions. Des notes hebdomadaires rendent compte des documents analysés, qui figurent en annexe (voir ANNEXES, plus bas). Observons que les documents reçus sont instables et résistent à la copie : il se pourrait, cher lecteur, que leur accès te soit refusé. Nous te prions de croire que nous ne serons pour rien dans ce refus et te conseillons d’insister : suivant une périodicité qui, si elle existe, nous échappe, des temps d’ouverture succèdent à des temps de clôture, et l’état d’un document (ouvert ou ou fermé) ne préjuge pas de celui d’un autre. Les documents ne nous parviennent pas nécessairement dans un ordre chronologique, ce qui peut nous conduire à revenir sur des notes déjà publiées pour intégrer des documents qui concerneraient des documents qui les concernent. Nos notes sont donc provisoires. Agacés par ces instabilités qui ne correspondent pas à la manière dont les corpus ou les archives doivent, à leur estime, se comporter, des lecteurs (qui se désignent eux-mêmes comme les Reconstitueurs) ont entrepris d’écrire à nouveaux frais ces documents qui se dérobent pour les rendre accessibles en permanence et pour être en mesure d’écrire des notes définitives. Nous reprouvons cette impatience, qui nous semble néanmoins compréhensible. Nous avons demandé que les documents reconstitués soient clairement présentés comme tels et distingués des documents authentiques que nous recevons. Notre choix, nous insistons, est autre : nous acceptons l’instabilité des documents et le caractère provisoire de nos notes, qui en découle2.

Nos notes sont signées, mais elles sont le résultat d’un travail collectif.

Avant d’aller plus loin, un mot sur les PFAS. Les PFAS sont des molécules dans lesquelles un carbone au moins est complètement fluoré (tous les hydrogènes ont été remplacés par des atomes de fluor). Ces molécules sont extraordinairement résistantes et inexistantes ou presque dans la nature, ce qui explique qu’il n’existe pas de micro-organismes qui les dégradent efficacement ; elles sont bioaccumulables : nos organismes ne les éliminent pas (ou très lentement). Les PFAS sont nocifs pour notre organisme et pour l’environnement. Ces molécules sont partout sur la planète, tant dans notre univers que dans celui, parallèle, de Timburbrou.

Note du 12 mars 2032. Documents reçus entre le premier et le sept mars 2032.

Ces documents montrent trois différences remarquables entre Timburbrou et nous : A Timburbrou, les enquêtes publiques participatives ont eu un poids considérable, de même que le recours à la fiction.

Alors que, chez nous, une personne, Stéphane Horel, du Monde, a été déterminante dans l’enquête, à Timburbrou, ce sont les enquêtes publiques participatives qui l’ont été. La seconde différence est l’émergence, à Timburbrou, d’une délibération publique active et sérieuse sur les PFAS, qui n’a pas eu lieu chez nous. Enfin, alors que chez nous, la fiction a ignoré le sujet, à Timburbrou, elle s’en est emparé avec gourmandise. Une série un particulier, Les PFAS n’étaient qu’un un instrument, a eu une grande popularité.

Mais il faut se garde de donner trop d’importance à des différences qui pourraient n’être que provisoires, qui pourraient n’être qu’un effet d’optique dérivé du décalage temporel qui existe entre l’univers Timburbrou et le nôtre. Ce décalage, on le sait, se situe autour des cinq années. Il se pourrait que ce que nous considérons comme étant des singularités propres à Timbubrou soit, en réalité, notre avenir proche. Nous savons que, parce que la scission entre Timburbrou s’est produite il y a peu, les différences entre les deux univers sont faibles. Et nous avons pu constater à plusieurs reprises que nous avons évolué vers des situations proches de celles décrites par les documents que nous avons reçus.

*

Sanna Michaelsdóttir et Stefán Indriðason ont l’habitude des enquêtes compliquées, mais ils n’auraient jamais cru qu’au beau milieu de Paris, un jour ensoleillé de mars 2032, ils seraient agressés et dépouillés de leurs téléphones. Ils n’auraient jamais cru qu’en rentrant chez eux, après avoir porté plainte au commissariat, ils trouveraient la serrure de leur appartement forcée et leurs ordinateurs disparus, de même que… leur chat.

Des enquêteurs islandais en France, la chose était inhabituelle. Qu’ils fussent agressés, l’était encore moins. L’indignation fut grande en Islande et ne fut pas moindre, ensuite, en France. On s’en retrouva un peu honteux. Le lycée de Timburbrou s’empara du sujet suivant ses procédures habituelles : enquête publique participative rigoureuse, demande de communication de documents, débats locaux puis internationaux dans le cadre du Grand Oral3 et, naturellement, écriture de fictions dans le cadre réseaux de personnages. Les enquêteurs islandais furent heureux de se sentir protégés par ce puissant élan citoyen ; ils éprouvèrent néanmoins une certaine amertume de se voir quelque peu dépossédés de leur enquête.

Le nombre important de documents que nous avons reçus n’est sans doute pas un hasard : nous avons déjà constaté que les flux s’accroissent lorsque les événements se précipitent chez nous, ou vont le faire. Parfois, les arrivages, comme nous les appelons, s’accélèrent avant les événements retentissants. Ceci peut avoir deux explications : le décalage temporel existant entre les deux univers ou le fait que l’univers de Timburbrou « perçoit », d’une manière pour nous inconnue, les faits qui vont susciter la singularité de l’espace-temps informationnel qu’est l’événement médiatique. Il est probable que Timburbrou « perçoive »4 la masse (ou la déformation de l’espace-temps informationnel) avant la chute de l’objet (l’événement médiatique).

Mais un mot pour les nouveaux venus sur ce blog est sans doute indispensable. Tu es, cher nouveau lecteur, familiarisé sans doute avec la théorie physique du multivers, qui postule l’existence d’univers parallèle et leur création permanente. L’univers de Timburbrou est l’un de ces univers-là. Une scission récente de notre univers commun donna lieu à Timburbrou et à notre univers : un ancêtre commun nous relie. Les différences entre Timburbrou et notre univers sont faibles, car notre scission est récente. C’est ainsi que, quand, dans notre univers, c’est Stéphane Horel, du Monde, qui dirige une enquête sur le PFAS, à Timburbrou, l’enquête est menée par deux journalistes islandais5 6 7. Contre ce que prévoit la théorie du multivers, nous recevons des documents en provenance de Timburbrou, univers parallèle8.

Pourquoi donc cet afflux soudain ? A parcourir la presse, on pense, d’une part, à l’article que Mediapart consacre aux actes destinés possiblement à intimider Stéphane Horel, mais aussi à l’enquête récente de Disclose sur le sujet. En faveur de la première hypothèse, plaide la proximité entre les actes dont a été victime SH et ceux qui ont frappé les journalistes islandais de Timburbrou. En faveur de la deuxième hypothèse, on mentionnera la proximité entre les documents demandés par les enquêteurs de Timburbrou9 et le contenu de l’enquête de Disclose.

Une différence à première vue fondamentale et irréductible se manifeste d’emblée à quiconque prend connaissance des documents que nous avons reçus entre l’univers de Timburbrou et le nôtre : le poids des individus dans l’enquête conduite dans notre univers est sans commune mesure avec celui qu’ils ont à Timburbrou, où elle est conduite de manière collective, dans le cadre d’une bien nommée « enquête publique participative »10. Il se pourrait cependant que cette différence soit un artéfact temporel : les documents de Timburbrou mettent parfois des années à nous parvenir11. Le fait que nos documents tendent à montrer un l’accroissement exponentiel de l’enquête publique participative et qu’ils semblent rattacher ce dernier à l’indignation provoquée par les attaques dont les journalistes ont été les victimes plaident en faveur de cette dernière thèse. De même que le font le fait que, si des différences telles que celle que nous avons observée (deux individus de Timburbrou correspondent à un individu dans notre monde -ou l’inverse), des différences plus fondamentales ou plus étendues sont rares. Nous pensons donc probable, que l’indignation provoquée dans notre monde par les intimidations dont les journalistes ont été les victimes suscitera une réaction homologue dans notre univers à celle qui s’est produite à Timburbrou et qui, à notre connaissance, se poursuit encore.

Une différence entre les deux univers semble cependant perdurer, qui, déjà survenue, est avérée et certaine, puisqu’elle ne concerne pas notre futur, mais notre passé. Chez nous, la principal enquêtrice, est française. A Timburbrou, les enquêteurs principaux sont islandais. Qu’est-ce qui a conduit deux Islandais à s’intéresser aux PFAS ?

Michaël n’est pas un prénom islandais. Sanna Michaelsdóttir est la fille de Michaël, de Michaël Pantano, qui a grandi à Pierre-Bénite, située dans la Région Auvergne-Rhônes-Alpes et… fortement polluée par les PFAS. Donnons la parole à Sanna Michaëlsdóttir :

… petite, je jouais souvent chez les Sorreno, des voisins de ma grand-mère. Je retrouvais chaque été avec plaisir Dominique, leur fille. Notre amitié a perduré. Il y deux ans, Dominique m’a appelée. Son père a un cancer. Monsieur Sorreno était très gentil, et c’était un copain d’enfance de mon père. La nouvelle m’a bouleversée et elle a affecté aussi mon père. Dominique pensait que le cancer de son père, c’étaient les PFAS qui l’avaient causée. Dominique a un taux de PFAS dans le sang qui est plus de quatre fois supérieur à celui de la moyenne française. Le mien aussi. Petites, nous avons passé beaucoup de temps dans le jardin de monsieur Sorreno. Je raffolais de ses tomates. Monsieur Sorreno, aujourd’hui, se sent coupable. Je trouve cela terrible, cette culpabilité qui l’étreint, alors que sa vie s’éteint.

Nous ignorons si des motivations analogues ont animé les enquêteurs français. Peut-être nous le diront-ils ? Il est piquant de constater que nous en savons plus, parfois, sur ce qu’il se passe à Timburbrou que sur ce qu’il se passe chez nous…

Mais le plus intéressant est d’aller voir ce que les textes de Timburbrou annoncent de notre monde et, plus concrètement, de la multiplication enquêtes publiques participatives au sujet des PFAS, ainsi que de l’émergence d’une série sur le sujet et d’une pratique militante et artistique appelée les lettres du futur.

Il y a eu des deux côtés (dans notre univers et à Timburbrou), on le sait, des demandes de communication de documents concernant des mails disparus de Bercy. Les demandes des Islandais furent très proches de celles de madame Horel. Et il y eut, comme chez nous, des demandes secondaires initiées par des enseignants, qui concernaient des absences étonnantes parmi les documents remis aux enquêteurs. Chez nous, l’enseignant le plus prolifique sur le sujet s’appelle Rojas quand, à Timburbrou, il porte le nom de Nierenstein12. Ce sont les documents produits après ces saisines, survenues dans les deux univers, qui sont les plus intéressants pour nous en ceci qu’ils nous renseignent sur ce qu’il adviendra très vraisemblablement chez nous.

Ces demandes de communication de documents donnèrent lieu à des procédures longues, à quelques articles dans la presse et à une saisine de la procureure pour destruction de documents. Des procès ont été initiés (cela commence à être le cas chez nous aussi) qui produisirent des condamnations des industriels et de l’Etat. Ces dernières arrivèrent tardivement et furent inefficaces. Une anecdote : les poeles Tefal furent interdites.

Les lettres du futur méritent notre attention. Des cadres de l’industrie et des hauts fonctionnaires reçurent des lettres d’eux-mêmes provenant du futur les priant (se priant, devrait-on écrire) d’amender leur comportement pour leur éviter (s’éviter) une vieillesse remplie de l’hostilité de leurs enfants et de leurs petits-enfants leur reprochant d’avoir empoisonné leur terre et leurs corps. Dans d’autres textes, peut-être plus cruels, ce sont les PFAS qui parlent et qui se félicitent de leur extraordinaire réussite : les humains se sont mis à leur service pour permettre de naître (les PFAS n’apparaissent pas spontanément dans la nature) et de se diffuser partout.

Parmi les différents groupes d’activistes qui se sont mobilisés à Timburbrou sur la question des PFAS, celui nommé Quasimodo, de Lyon, se distingue. Ce groupe est à l’origine d’actions nombreuses : demandes de communication de documents, ateliers d’écriture, manifestations… Mais, pour éviter de nous disperser, nous nous concentrerons sur une série à l’origine de laquelle on le trouve. Avouons que ce choix est un peu forcé : les documents que nous avons concernent surtout cette série (La Série, comme on l’y nomme) et ils sont bien moins prolixes sur les autres domaines d’action du groupe.

Le groupe partit du paradoxe apparent qu’il y a à voir les humains détruire leur environnement. Le groupe se demandait pourquoi nous étions incapables d’intérioriser l’avertissement de Carson qui, avant de mourir de cancer, écrivit le célèbre Printemps silencieux et répéta vainement et fameusement que la guerre que l’homme menait contre la nature était une guerre contre lui-même. Sans nier la pertinence des explications évolutionnistes, Quasimodo remarquait que le conflit entre intérêt individuel et intérêt collectif avait toujours existé. Le groupe se demandait pourquoi l’intelligence collective qui, tant de fois, avait réussi à doter le groupe qui l’exerçait d’institutions à même d’harmoniser les deux types d’intérêt semblait impuissant face à la dégradation accélérée de l’environnement13.

La réponse était connue ou, à tout le moins, un certains nombre d’explications paraissait rendre compte du phénomène. Ces explications, que nous laissons le loisir au lecteur de rechercher, sont toutes aussi convaincantes que remarquablement inefficaces pour infléchir ou simplement atténuer les mécanismes qu’elles décrivent avec précision. Ce n’est pas parce que vous savez que le capitalisme est capable de capter l’intelligence collective et de la mettre au service de son accélération que vous êtes en mesure d’empêcher cette dernière de se produire. Ce n’est pas parce que vous décrivez avec précision la trappe compétitive qui nous empêche de prendre des mesures raisonnables parce qu’on craint de perdre en compétitivité par rapport à d’autres qui ne les prendraient pas que la société sera capable d’en sortir. Et coetera, et coetera.

Quasimodo comprit qu’il fallait autre chose. Quasimodo comprit qu’il fallait frapper les esprits et émouvoir les cœurs. Il fallait du spectacle, un récit. Ce fut une série : Les PFAS n’étaient qu’un instrument…

La série

Nous ne disposons pas de tous les épisodes de cette série. Ce qu’on va lire est un résumé des tout premiers. Nous ne manquerons pas de signaler tout nouvel arrivage à nos lecteurs, que nous invitons à revenir régulièrement sur cette page.

Les habitants d’un monde parallèle en train de mourir ont besoin d’un monde de substitution. Ils veulent s’emparer du nôtre. Plutôt que de nous attaquer, ce qu’ils ne peuvent pas faire en raison du peu d’énergie dont ils disposent, il décident de nous affaiblir de la manière la plus économe possible pour eux : ils suscitent en nous des comportements qui nous détruisent lentement. Grâce à un parasite, ils manipulent nos cerveaux, qui se mettent à agir contre nous. Nous produisons du CO2 , nous détruisons la biodiversité. Un groupe des envahisseurs a pour mission d’inciter des firmes comme Daikin Chemicals et Arkema à produire des PFAS. Jean Dutertre, cadre chez Arkema, reçoit un message du futur qui lui fait prendre conscience de ce qui est en cours. Il émane de son petit-fils, Juancito, qui se terre dans un monde devenu presque inhabitable. Autour de lui, les cancers se multiplient.. Les habitants du monde parallèle commencent à arriver. Le message provient de l’année 2042.

L’univers des envahisseurs est un mode en train de mourir, qui ralentit et dont l’entropie élevée annonce sa quiétude absolue imminente, son arrêt éternel. Dans cet univers, le temps ralentit et se condense : tout se passe au mois de mars ; avril n’arrive jamais. Le temps y est réversible, comme il l’est dans notre monde à l’échelle quantique. C’est en faisant faire un détour par cet univers parallèle que le petit-fils de Jean Dutertre réussi à faire parvenir des messages au passé.

Le premier message que Jean Dutertre reçut lui fut murmuré par son petit-fils, pendant son sommeil. L’enfant s’était endormi sur l’épaule de son grand-père. La transmission dura quelques minutes. Juancito expliqua à son grand-père, pétrifié, que cette transmission était onéreuse en termes d’énergie et dangereuse. Les messages à venir arriveraient sur la messagerie privée de Jean Dutertre. Ce premier message avait pour objet de garantir l’authenticité de ceux qui allaient suivre. Juancito voulait s’assurer que son grand-père n’éliminerait ses messages sans les lire, parce qu’il les aurait attribués à un plaisantin. Les messages suivants contiendraient des allusions à des aspects de la vie de Juancito et de son grand-père qu’eux seuls connaissaient14. Dépourvus de ces allusions, les messages devraient être regardés par Jean Dutertre comme des usurpations : Juancito pouvait être découvert à tout moment. La force des envahisseurs, revigorés par notre monde, ne faisait que croître.

Après l’effort titanesque qu’avait représenté l’envoi de son premier message par l’intermédiaire de l’enfant qu’il avait été, Juancito n’envoya pas d’autre message avant un mois (par défaut, le temps de référence est celui de Timburbrou, proche donc du nôtre). Le message contenait une anecdote : « Hier, en me conduisant à l’école, tu t’es arrêté à côté du feu pour refaire tes lacets » et cinq noms latins, quatre correspondaient à des espèces : Toxoplasma gondii, Ophiocordyceps, Ampulex compressa et Leucochloridium paradoxum et un à un genre : Glyptapanteles.

Jean Dutertre fit des recherches. Toxoplasma gondii était un parasite qui, pour compléter son cycle vital, avait besoin de se retrouver à l’intérieur d’un chat. Le parasite manipulait la souris, qui, au lieu d’être repoussée par l’odeur de l’urine du chat, était attirée par elle. La peur s’atténuait, la curiosité augmentait. Toxoplasma gondii manipulait aussi les chimpanzés, que l’odeur de l’urine des léopards attirait. Toxoplasmose gondii était présent chez l’homme. Un article récent constatait avec perplexité et sans l’expliquer l’augmentation de la prévalence de la toxoplasmose chez l’humain.

Mais il nous faut ici, dans l’attente d’arrivages futurs de documents, laisser Jean Dutertre à ses recherches. Nous en profiterons pour nous intéresser à la gestation de la série et à sa réception. C’est un récit qui, on le verra, n’est pas moins palpitant que celui que la série elle-même déploie. Désormais, nous écrirons La Série.

La Série, gestation, controverses et écosystème

Gestation

La Série, comme la plupart des créations artistiques de Timburbrou est rhizomatique et matricielle. Qu’entend-on par ces mots à Timburbrou ? Que disent-ils des fictions qu’ils décrivent ?

Plusieurs choses : Que les fictions n’ont pas de frontière précise, qu’elles n’ont pas de hiérarchie, qu’elles ne sont pas figées, qu’elles évoluent, qu’A peut fournir un cadre et B le remplir, qu’il n’y a pas de droit d’auteur, qu’elles sont, en général, le fruit d’un travail collectif.

Ces caractéristiques des créations artistiques de Timburbrou constituent une différence remarquable entre cet univers et le nôtre. Remarquons, cependant, que la forme actuelle que prend la production artistique dans notre univers est plutôt l’exception que la règle. La littérature médiévale s’est souvent passé du droit d’auteur et de l’auteur tout court. Des récits émergent tous les jours chez nous qui sont des créations collectives, anonymes et qui, même, n’ont pas conscience d’être des œuvres. On ne saurait exclure que nous retrouvions très vite des mécanismes de création plus harmonieux (ou moins caractériels) que ceux que nous connaissons aujourd’hui.

La Série est donc une oeuvre collective. Un groupe d’enseignants, de chercheurs et d’amateurs prépara un dossier sur les organismes susceptibles de manipuler le comportement de leurs hôtes ou de leurs proies. Ce travail était destiné à nourrir La Série, mais avait aussi un intérêt propre : faire connaître ces organismes. Des expositions et des conférences furent organisées. Des élèves s’emparèrent de la question et en firent le sujet de leur Grand Oral. A Timburbrou, précisions-le, la fiction est regardée comme l’instrument pédagogique par excellence. Ecrire un récit est, par défaut, la manière d’apprendre. On étudie le comportement des insectes pour l’incorporer dans un récit, mais on apprend fort bien le comportement des insectes. Pratiquement tout apprentissage se termine par une fiction dans laquelle on intègre ce que l’on a appris.

Que La Série soit matricielle signifie que chacun peut s’en réclamer. La Série se constitue par matrice qui s’ajoutent les unes aux autres. Je peux décider de tourner un épisode qui est la suite du vôtre. Je peux imaginer un épisode qui est antérieur au vôtre et qui l’explique. L’absence de droit d’auteur dope la créativité : si vous êtes mécontent de ce que je fais faire à votre héros et que vous voulez vous opposer à la manière dont je me l’approprie, vous avez tout loisir de créer une fiction dans laquelle je suis un usurpateur et ma suite un pur mensonge, puisque la véritable histoire est celle que vous racontez, pas la mienne. Cela choquera certains, mais songez un instant au livre le plus célèbre de toute la littérature, qui n’aurait rien été si le droit d’auteur, tel que nous le connaissons aujourd’hui avait existé du temps de Cervantès. Ce dernier, on le sait, publia le premier volume du Quichotte en 1605, le deuxième en 1615. Entre les deux parut, en 1615, le Quichotte apocryphe d’Avellaneda. Cervantès combattit Avellaneda non devant les tribunaux, mais dans son deuxième volume. Sans Avellaneda, sans la nécessité de lui répondre, Cervantès ne se serait pas hissé aux hauteurs qu’il atteint avec le second volume de son oeuvre. Si le droit d’auteur avait existé Cervantès aurait gagné un procès et perdu la gloire : la littérature moderne aurait dû se chercher un autre ouvrage fondateur. Borges aurait-il existé ?

La controverse

« Cette idée de fiction m’excède. On s’invente une histoire dingue qui détourne les gens de l’analyse qu’il faut poser. Tant qu’on parle d’envahisseurs qui prennent d’assaut notre monde et de parasites qui nous manipulent, on ne voit pas que le problème, c’est le capitalisme extractiviste et destructeur. Je serais Akema, que je paierais pour qu’on la tourne, cette série. »

Akema ne paya pas. Et celui qui s’exprimait ainsi, Edouard Eilingsen, dut rapidement se rendre à l’évidence : il s’était trompé.

La controverse mérite, cependant, d’être racontée. Safa Kader, qui, comme Eilingsen, faisait partie du groupe Quasimodo, avait lancé l’idée de s’inspirer des histoires d’horreur que mettent en oeuvre les insectes parasitoïdes ou certains parasites pour manipuler leurs proies pour raconter que des habitants d’un autre monde manipulent Akema et tous les producteurs de PFAS pour diffuser ces molécules qui nous rendront inertes et stériles. Timburbrou sera alors à la disposition de ceux qui le convoitent. Edouard Eilingsen y réagit comme on vient de le voir. Jorgen Fers, un jeune homme s’immisça dans la conversation pour défendre l’idée de Safa : il fallait sortir du silence, il fallait créer un espace d’expression. La série se diffuse, elle attire les jeunes, mais elle attire la critique aussi. Edouard critiquera la série et fera entendre son analyse, très juste, au demeurant, mais, tu me l’accorderas, Edouard, totalement inaudible aujourd’hui. Nous avons besoin de la série. Nous avons besoin d’ histoires abracadabrantes pour ensuite dire qu’elles le sont. Et alors, nous expliquerons véritablement ce que font ces boites, et même ce que le capitalisme fait au monde. Je dis « nous », mais ce sera toi. Safa, moi et d’autres créons la matrice de la série et, c’est important pour toi, l’espace pour la critiquer. En la critiquant, tu t’attaqueras à Akema et, par la même occasion à Daikim… et puis, au système lui-même. Notre série délirante, c’est ce qui va te permettre, en la corrigeant, d’être entendu, Edouard.

L’écosystème

Mais ce qu’il y a de plus remarquable dans l’histoire de La Série, c’est, sans doute, l’écosystème qui se constitua autour d’elle (ou dans lequel elle réussit à se glisser). Faisant appel aux sciences citoyennes, cet écosystème travaillait à fournir aux scénaristes des connaissances précises sur les PFAS, mais aussi à assurer le suivi épidémiologique de la population affectée. L’enquête publique participative, qui relevait du journalisme citoyen, renseignait les scénaristes, mais aussi les citoyens. Une équipe de juristes accompagnait les victimes des PFAS, mais renseignait aussi les scénaristes.

On citera, à titre d’exemple de ce que nous décrivons, la Bibliographie pour les « parasites manipulateurs » 20 mars 2032, qui servit visiblement à préparer les épisodes que nous avons résumés plus haut, mais aussi à enseigner la question dans des établissements scolaires ou à préparer des conférences. La Série est donc un objet intégré dans la société, imbriqué avec elle.

Un autre exemple d’imbrication entre effort de documentation pour la série et action militante s’observe dans le groupe chargé des aspects juridiques de La Série. Ce groupe publie de la documentation sur les actions en justice contre les entreprises qui contribuent à la diffusion des PFAS et contre l’Etat, qui n’empêche pas cette diffusion, mais elle entreprend elle-même des actions qui, plus tard, nourriront la La Série. C’est un groupe qui informe, renseigne et agit. Il y a cependant plus important : les capacités acquises par le groupe l’ont conduit à agir dans des domaines qui n’ont rien à voir avec les PFAS, tels que la destruction d’archives ou la défense de la liberté d’expression des fonctionnaires et des enseignants en particulier. Ce groupe s’est, par exemple, accusé d’apologie du terrorisme par une lettre publique adressée à la procureure de la République de Lille15. Il a aussi écrit à la procureure de Paris pour dénoncer la destruction d’archives publiques16. On notera que, suivant le motif (le pattern, dirait-on en anglais) que l’on a déjà remarqué, ce qui est le fait, dans notre univers, d’un individu est incarné ou instancié à Timburbrou par des collectifs ou, à tout le moins, par plusieurs personnes. Il se pourrait, cependant, qu’il s’agisse d’un effet d’optique : certains défendent l’idée que les auteurs véritables de ces courriers et, en général, des articles publiés sur sebastiannowenstein.org sont des collectifs et que leur auteur nominal est soit un être composite (voir note 10), soit un nom que le collectif se donne pour agir ou pour être au monde.

On le voit : à Timburbrou, tout semble se faire en parallèle et sans hiérarchie. Tout semble se faire en même temps. La Série surgit en même temps qu’elle donne naissance à la réalité dans laquelle elle s’ancre. La fiction et le réel se cocréent, se co-produisent, se co-spécifient ou s’enfantent mutuellement (tous ces termes reviennent dans les textes que nous avons reçus). La Série donne naissance à un groupe de juristes qui travaille à son élaboration et qui, par ses actions, donne naissance à ce que La Série décrit ou, plus exactement, crée un espace public qui permet à La Série d’exister. Et La Série elle-même vient s’immiscer dans le processus judiciaire, puisqu’on en parle dans les prétoires. L’exemple de l’auto-accusation d’apologie du terrorisme mentionnée plus haut le montrera.

Un des membres de Quasimodo a fait l’objet d’une enquête préliminaire pour apologie du terrorisme déclenchée après qu’il se fut accusé dudit délit. Cette auto-accusation était une façon de placer la Justice devant ses contradictions et ses dérives. La Justice ne pouvait pas ne pas réagir et poursuivre le provocateur (ou celui qu’elle regardait comme tel), eût été lui donner une tribune. Le choix de la Justice, ce fut une enquête préliminaire qui ne se terminait jamais : elle n’avait pas de suites et elle ne faisait pas non plus l’objet d’un classement sans suite. Le membre de Quasimodo relança la procureure un première fois. Puis, une troisième fois, à l’occasion de la publication d’une longue critique d’un dispositif pédagogique portant sur l’enseignement de la question israélo-palestinienne. Tous ces courriers constituaient des défis à l’institution judiciaire qui, à l’estime du militant, s’était égarée. Une quatrième relance eut lieu en rapport avec La Série, puisque l’auto-dénonciation y est mentionnée, son auteur trouvant aussi une place dans La Série. Insérer cet épisode dans La Série, c’est l’ancrer dans le réel et contraindre l’autorité judiciaire à la regarder et à regarder la problématique des PFAS. C’est aussi, pense Safa, la biologiste dont nous parlions plus haut, une forme de contre-prédation :

La contre-prédation est un comportement rare qu’adoptent certaines espèces et qui consiste à faire du prédateur la proie, explique Safa dans l’un des derniers documents que nous ayons reçus. Si la Justice nous chasse, nous la chassons. La démarche dont on vient de nous parler est un exemple de contre-prédation : le syndicaliste contraint la Justice à le chasser et se nourrit de cette Justice qui s’est égarée. L’exemple classique de contre-prédation le fournit Epomis, un insecte qui se fait chasser par une grenouille pour la dévorer après. Il le fait tant à l’état larvaire qu’à l’état d’adulte. Si la grenouille n’a pas développé de défense contre Epomis, c’est parce qu’il est rare. La Justice non plus ne sait pas très bien quoi faire contre cette forme de contre-prédation que constitue une auto-inculpation pour apologie du terrorisme. Maintenant, bien entendu, tout ceci n’est que métaphore. Et on peut aussi aller en chercher d’autres qui ne font pas de notre camarade une larve dévoreuse, mais un élément d’un système immunitaire produit par la société pour se protéger de l’instrumentalisation de la Justice. Lorsqu’une partie de celle-ci se met à dysfonctionner, surgissent des dispositifs qui tendent à la défier ou à la ridiculiser. Un exemple récent qui me vient à l’esprit est celui d’Afroman, un rappeur qui s’est moqué cruellement des officiers de police venus l’arrêter dans son domicile et qui, abondamment filmés, fournirent bien malgré eux les personnages de clips qui devinrent virales. La victoire finale d’Afroman devant les tribunaux n’est pas sans me faire penser à celles que nous escomptons ou que nous espérons pour notre camarade…

Mais ce que Timbrubrou nous annonce, au-delà des batailles autour des PFAS que nous racontons ici, c’est une ontologie générale dans laquelle tout est relationnel. Cette ontologie s’appuie sur Rovelli au niveau quantique, sur l’autopoïèse de Maturant et Varela pour le vivant et sur Luhman pour le social. Cette ontologie générale est en cours de construction à Timburbrou et le sera, sans doute, dans notre univers. Nous avons la chance que ces penseurs de Timburbrou aient leurs correspondants exacts chez nous.

  1. Timburbrou, les lecteurs de ce blog le savent, est un univers parallèle au nôtre. ↩︎
  2. Un document reçu de Timburbrou récemment, donne des arguments aux Reconstitueurs : il semble exister un système de production de documents réels pour les fictions. Si un comportement ou un écrit est nécessaire pour une fiction, on force, ou on forcerait, le réel à l’adopter. Les Reconstitueurs pensent qu’ils ne font pas autre chose. Signalons cependant que ces forçages du réel sont commis publiquement et dans des cérémonies hautement ritualisées. Les forçages sauvages nous semblent, à ce stade, très imprudents. ↩︎
  3. La pratique du Grand Oral diffère à Timburbrou de la nôtre, en ceci qu’elle a débordé de l’école dans la société. Des groupes se sont constitués qui reprennent les exigences d’argumentation et de rigueur de l’école pour aborder un sujet. Il n’y a pas de note, bien entendu. ↩︎
  4. Les guillemets sont, bien sûr, indispensables. Timburbrou, en tant qu’univers, ne perçoit rien et n’éprouve nul besoin d’agir selon ce qu’il percevrait. Pas plus que la pierre ne perçoit la nécessité de choir pour, ensuite agir afin de choir. Il reste que tout se passe comme si Timburbrou percevait l’agitation qui va faire naître un événement chez nous pour nous envoyer les documents qui décrivent l’événement qui, en lui, présente une forme analogue à celui qui est sur le point de survenir chez nous. Ce « comme si », c’est ce qui nous conduit à employer le verbe percevoir. Que le lecteur garde à l’esprit à quel point il est difficile de mettre des mots sur un processus aussi étrange que celui que nous décrivons. ↩︎
  5. Il arrive que la fonction exercée dans un univers par une personne le soit, dans d’autres par deux ou plusieurs personnes. La question de savoir si Stéphane Horel et Sanna Michaelsdóttir et Stefán Indriðason sont la même personne est trop ardue pour être traitée ici. Nous l’abordons ailleurs. ↩︎
  6. D’aucuns affirment que les événements qui surviennent chez nous le font parce que Timburbrou les annonce ou, ce qui revient au même, les déclenche par ses textes. ↩︎
  7. Selon certaines théories, une conscience est un plis de l’univers qui se regarde lui-même. Cette affirmation découle du fait que le cerveau est une partie de l’univers (un plis de l’univers), qui est constituée de la même matière que lui : quand je regarde, c’est l’univers qui regarde. ↩︎
  8. Selon certaines versions de la théorie du multivers, nous habitons des branes plongées dans un espace-temps de dimension supérieure à celle de notre univers. Des ondes gravitationnelles (c’est-à-dire, de l’information) émises par d’autres branes pourraient parvenir jusqu’à la nôtre, bien que très atténuées. Est-ce sous la forme d’ondes gravitationnelles que les documents de Timburbrou nous parviennent. C’est improbable, très improbable. Mais elle a beau l’être, c’est la seule hypothèse dont nous disposions. ↩︎
  9. Consultables ici : https://sebastiannowenstein.org/?s=PFAS ↩︎
  10. Voir Retour sur l’information ↩︎
  11. Trois hypothèses s’affrontent ici : 1) les documents mettent du temps à nous parvenir 2) les documents nous parviennent immédiatement, mais il y a un décalage temporel entre les deux univers et 3) les deux hypothèses antérieures n’ont pas de sens, car il n’existe pas temps universel. ↩︎
  12. Tant l’un comme l’autre se déclarent parfois composites. Ils seraient des créations destinées à incarner ou à instancier en un seul être des individus différents. Il n’y a pas lieu de prendre très au sérieux ces déclarations. ↩︎
  13. Voir, sur le sujet, Joseph Henrich, ↩︎
  14. Non que la mémoire de Juancito fût infaillible, mais sa proximité avec le monde des envahisseurs et de leur temps figé lui permettait d’explorer son passé ; il le voyait à loisir, et l’explorait comme vous exploreriez un paysage qui se déploierait devant vos yeux. ↩︎
  15. Cette lettre a un pendant dans notre univers : Je m’accuse d’apologie du terrorisme et en informe la Procureure. 23 octobre 2023 ↩︎
  16. Ce courrier a aussi un pendant dans notre univers : La France détruit ses archives, j’informe la première ministre que j’en donne avis à la procureure de Paris. Par la voie hiérarchique. 28 décembre 2022 ↩︎