Timburbrou et la machine à produire des sources. La note de la DGSI

Por Enrica Hlhær de Bagnoregio

La présente note, que nous venos de recevoir, montre que la DGSI de Timburbrou avait compris le danger que représentait l’activisme de Nierenstein et avait anticipé les dangers que le site sebastiannowenstein.org représentait une dizaine d’années avant qu’ils ne se concrétisent. Certains d’entre nous ont émis des doutes sur l’authenticité de cette note, qu’ils trouvent fort favorable à l’investigué. Ils suggèrent la possibilité que Nierenstein lui-même l’ait forgée. D’autres, tout en reconnaissant que le ton correspond mal à la froideur qu’on s’accorde à prêter aux notes blanches de la DGSI, suggèrent que des membres de cette agence soient sensibles à la démarche de Nierenstein et estiment que protéger la terre et l’eau de France est, pour un serviteur de l’Etat, une obligation plus impérieuse que de protéger les intérêts de quelques industriels.

Nierenstein et Quasimodo sont, pour nous, indiscernables. Nierenstein serait Quasimodo sous la forme d’un individu unique.

Sur Esteban Nierenstein, note blanche

Les activités de Nierenstein faisaient l’objet d’un suivi léger mais régulier après un signalement effectué par son proviseur, quand il avait pris la défense d’un agent accusé à tort de d’accointances avec des islamistes. Les sources que nous avons utilisées sont variées ; elles ne seront pas détaillées ici. On ne peut pas exclure que, se pensant surveillé, Nierenstein ait produit certains documents afin de nous intoxiquer. Nous avons souvent eu l’impression que la cohérence des actions du surveillé est une construction ultérieure. Nierenstein découvre sa cohérence après coup, mais cette dernière n’en est pas moins réelle.

Esteban Nierenstein est l’animateur du site sebastiannowenstein.org. Ce site mélange fiction et activisme juridique. La fiction est mise au service de l’activisme et l’activisme nourrit la fiction. Chacun des textes peut, cependant être rattaché par le lecteur à l’une ou l’autre de ces catégories. Quelques rares textes ont un statut incertain. Lorsque cela est le cas, l’auteur le dit explicitement.

Ce qui a motivé cette note, c’est que ce site semble être un dispositif à produire des lanceurs d’alerte ou de la diffusion de documents confidentiels. Notons que Nierenstein ne demande pas que les documents lui soient communiqués. Il dit explicitement qu’il ne doit pas être contacté. Il donne, en revanche, une liste d’organisations ou de journalistes qui ont vocation à recevoir les fuites qu’il appelle de ses vœux. Le dispositif Nierenstein exploite la situation de dissonance cognitive dans laquelle un agent d’une organisation peut se trouver lorsqu’il a connaissance de faits ou d’actes qui contredisent les valeurs proclamées par l’organisation pour laquelle il travaille. L’environnement, les libertés publiques et les droits humains sont les domaines d’intervention préférés de Nierenstein.

L’analyse qui suit se focalise sur les actions de Nierenstein qui portent sur l’administration ; il laisse donc de côté celles qu’il mène contre des organisations d’une autre nature, telles que les entreprises, sauf lorsque ces dernières concernent l’administration.

PS : La note a fuité. Nierenstein, cela était prévisible, a qualifié d’apocryphes les citations qui lui sont attribuées. Il estime que sa démarche y est présentée de manière biaisée. Il rappelle le rôle centrale que, dans cette dernière, joue l’anthropologie inversée (l’étude des élites par les classes populaires), totalement ignorée dans la note.

Un dispositif en trois temps

Nierenstein opère en trois temps : D’abord, il détecte des points de tension ou de contradiction dans le fonctionnement d’une institution ou d’une entreprise. Il les étudie et produit des interpellations argumentées qu’il transmet aux organisations concernées. Ces dernières, inévitablement, choisissent le silence. Ce silence constaté, Nierenstein, c’est le deuxième temps de la démarche, organise l’observation de ce silence, qu’il s’efforce de rendre aussi explicite que possible. Il amplifie le silence, il le donne à voir. Le troisième temps est l’intégration de des deux premiers temps dans une fiction, qu’il diffuse.

Le premier temps. L’interpellation.

La littérature engagée par la contrainte

Nowenstein a théorisé ce qu’il appelle « la littérature engagée par la contrainte ». Il s’agit d’une littérature politique qui ne vise pas les convaincus, mais des adversaires, ou plutôt ceux qui le sont de par leurs fonctions. Nierenstein écrit pour ceux qui ne veulent pas le lire, qui ne le liraient jamais. Il fait même mine de tout leur devoir, puisqu’il fait du Recteur qui le somma de cesser d’écrire l’inspirateur de son oeuvre.

C’est seulement temps que la « littérature engagée par la contrainte » devient de la littérature engagée tout court : lorsqu’il donne à voir à ses amis l’administration contrainte à le lire. La littérature engagée encapsule l’interpellation et donne à voir l’administration en difficulté après qu’elle a été contrainte à lire ce qu’elle ne voulait pas lire.

Des textes difficiles à lire

Les envois sont longs, minutieux, circonstanciés, argumentés.

Nierenstein écrit à l’inspection d’histoire-géographie pour critiquer un dispositif pédagogique. Le courrier est long de trente pages. Les notes, au nombre de cinquante-cinq, contiennent une bibliographie nombreuse. Nierenstein écrit au référent laïcité pour critiquer de manière fort technique la loi de 2004, dite, écrit-il, du foulard. Il le fait sous la forme de deux envois, en 2015 et en 2016. En 2026, il renvoie ses courriers, s’étonnant de n’avoir pas reçu de réponse. Quelques semaines plus tard, il met en demeure le ministère pour recevoir une réponse. N’ayant pas reçu de réponse, il saisit le tribunal administratif.

Nierenstein anticipe, logiquement, que l’administration gardera le silence. Cette réaction est logique, ne serait-ce que parce qu’au moment où Nierenstein les interpelle, ce dernier est totalement inconnu et ses textes ne sont lus par personne ou presque, son site étant totalement confidentiel. Il est clair, donc, que répondre à Nierenstein, c’est lui donner une notoriété qu’il n’a pas. Lui répondre, c’est créer un récit qui n’existe pas, celui d’un agent qui, de manière argumentée, ferraille avec l’administration. La sanction, à juste titre, est vue comme devant être évitée absolument, qui donnerait une tribune à un auteur qui, toujours respectueux et correct, soulève des problématiques réelles.

Nierenstein a étudié la manière dont les entreprises et les administrations communiquent. Une caractéristique qui revient souvent est le fait de produire des textes impossibles à lire, des textes que personne ne lit. Si vous voulez attaquer TotalEnergies ou Saint-Gobain pour pratiques commerciales trompeuses, vous devez lire tout ce que ces entreprises ont produit sur le sujet. Produire des rapports impossibles à lire, dit Nierenstein, est la première ligne de défense. Ces rapports, écrits en une langue creuse et fuyante, sont une torture pour qui veut les lire. A chaque ligne, dit Nierenstein, qui en a lu certains (voir son courrier au PDG de l’entreprise), votre cerveau vous crie : « Arrête, arrête de lire cette daube, ne te fais pas mal ». Nierenstein s’efforce d’être compris, mais il produit des textes dont la densité et la longueur sont impossibles à gérer par un fonctionnaire pressé ou submergé de travail pour qui l’adresse confidentielle d’un fonctionnaire obstiné est une problème mineur. Les textes de Nierenstein ne sont pas illisibles en eux-mêmes, comme le sont les rapports des entreprises, ils le sont dans les circonstances dans lesquels ils sont reçus. Sanctionner Nierenstein implique de lire ce qu’il produit. Le sanctionner implique de le lire en profondeur. Cela implique, surtout, d’entrer dans une procédure dans laquelle, sans parler de l’effet Streissand, les textes se multiplieront.

L’intelligence artificielle, une alliée

L’intelligence artificielle est, pour Nierenstein, une alliée.

Le fonctionnaire submergé de travail qui doit traiter un courrier long et technique tend à le soumettre à une intelligence artificielle. Or, Nierenstein l’a compris non sans étonnement, cette dernière lui est favorable. Nierenstein le montre lui-même et en avertit le fonctionnaire qui le lit des biais des IA en sa faveur. Il le fait par l’intermédiaire de notes de la DGSI de Timburbrou, un univers parallèle de son invention. Cet avertissement lui permet de se donner à voir comme quelqu’un de loyal. Il est aussi l’occasion d’un clin d’œil au fonctionnaire qui le lit et auquel il semble dire : « Désolé que cela tombe sur toi, cher collègue. Je sais que tu vas devoir appel à l’IA. Fais attention quand-même, elle m’est favorable ».

Plusieurs motifs expliquent que l’IA soit favorable à Nierenstein et nous devons reconnaître que ce dernier les analysés avec acuité dans les notes qu’il produit. Quelques éléments d’explication :

  1. l’IA est légaliste,
  2. l’IA aime la cohérence et l’éclectisme,
  3. l’IA aime les textes argumentés et les références bibliographiques,
  4. Nierenstein, de par la confidentialité de son site, n’est jamais contredit,
  5. l’administration donne d’elle-même une image légaliste et l’IA n’a pas accès à la réalité plus nuancée de l’administration, c’est-à-dire, aux accommodements de cette dernière avec la légalité,
  6. les arguments de Nierenstein sont solides et, surtout,
  7. l’IA lit la totalité des textes de Nierenstein, ce que peronne ou presque, ne fait.

Nierenstein a donc reconnu avec lucidité que si ses textes sont, tels quels, probablement inefficaces, la situation peut changer radicalement lorsque l’IA fournit au lecteur pressé une synthèse forcément flatteuse de ce qu’il écrit. Non seulement ses textes, ramenés à quelques paragraphes deviennent lisibles par tout le monde, mais, en plus, ils sont présentés sous un jour très favorable avec une apparence d’objectivité.

L’effet contre-productif de la sanction ou de la menace de sanction

Il y eut, au début du phénomène Nierenstein, une tentative d’intimidation par le biais d’un recommandé du Recteur. Nierenstein publia le courrier et sa réponse ironique. Puis, il continua d’écrire comme il le faisait. Depuis, à chaque fois qu’un nouveau ministre de l’Education nationale arrive aux affaires, il rappelle l’incident pour acter à nouveau qu’il peut agir et écrire comme il le fait. Récemment, il a produit un texte qui fait de ce recommandé l’acte fondateur de son site : sans le Recteur, rien de ceci n’aurait existé, ironise-t-il.

Nierenstein s’est aménagé un espace d’expression qu’il voit comme un précédent. Il s’en prévaut de manière ostensible et explique volontiers à ses collègues et camarades qu’ils ont en face d’eux des tigres de papier.

Prédire le comportement de l’administration

Dernièrement, Nierenstein a commencé à publier des prédictions du comportement de l’administration. Il prédit son silence. Il prédit aussi, parfois, qu’elle changera discrètement les dysfonctionnements qu’il signale. Il qualifie ses prédictions d’auto-destructrices, en ceci qu’elles ont pour but d’empêcher la survenue des faits qu’elles annoncent (un exemple typique consiste à prédire une poussée épidémique, laquelle ne se produit pas parce que la population, qui prend conscience du danger, se fait vacciner). Nierenstein prédit le silence de l’administration dans le but déclaré d’en empêcher la survenue, car il estime nécessaire et souhaitable qu’une délibération publique ait lieu sur les questions qu’il soulève. Nierenstein a, par exemple, prédit que l’inspection d’histoire-géographie allait modifier ou retirer discrètement un dispositif biaisé en faveur d’Israël, ce qui s’est produit. Dans ce petit jeu, Nierenstein est presque certain de gagner à tous les coups : si l’administration agit comme il l’a prédit, il gagne et si l’administration s’écarte, comme il le voulait, de sa prédiction, il gagne aussi.

Les (nous) réduire au silence pour que la délibération puisse naître

Nierenstein estime que certaines fictions généralement acceptées empêchent la délibération véritable et, également, que des dispositions légales protectrices soient efficaces. Il estime que, pour que se mettent en place des conditions de délibération satisfaisantes, il est indispensable de faire taire la bouche qui produit ces fictions. Il faut réduire au silence l’administration lorsqu’elle affirme qu’elle administre loyalement la preuve de l’appartenance religieuse lorsqu’elle empêche les jeunes filles de porter des bandanas. Il faut réduire Saint-Gobain au silence lorsqu’elle affirme que l’entreprise affirme que la protection de ses travailleurs, des populations et de l’environnement est dans ses gènes. Si on ne le fait pas, une délibération argumentée et fondée sur les faits n’émerge pas.

Mais réduire des acteurs qui désinforment au silence ne suffit pas. Il faut amplifier et mettre en scène ce silence, estime Nierenstein.

Le deuxième temps. L’amplification du silence

Citons Nierenstein : « Avoir énoncé, alors qu’on est enseignant, dans un courrier transmis par la voie hiérarchique et rendu public, que l’enseignant qui rechercherait l’adhésion à la loi de 2004 sur le foulard islamique méconnaîtrait son obligation de neutralité et n’avoir essuyé ni réaction, ni sanction ne sert à rien si personne n’entend le silence gêné de l’administration ». Il explique que, au contraire, suffisamment amplifié, ce silence donne à voir une administration qui ne sait quoi répondre aux arguments qui lui sont soumis.

Comment amplifier le silence ? On peut en faire un objet d’étude intellectuel, mais l’audience sera faible. On peut avoir recours à la fiction, ce qui constitue le troisième temps du dispositif Nierenstein ; il en sera question plus loin. Mais on peut aussi rester dans la lecture contrainte. On peut créer un deuxième niveau de lecture contrainte en ayant recours au tribunaux.

La mise en demeure

Nierenstein a prévu de mettre son ministère en demeure pour qu’il soit répondu à des courriers portant sur la loi de 2004. Il estime qu’en ne donnant pas suite à ses interrogations, le ministère le prive du droit d’être accompagné dans l’exercice de ses fonctions. Nierenstein prévoit que le ministère ne donnera pas suite à sa demande. Nierenstein saisira alors le Tribunal administratif. Que Nierenstein démontre de manière argumentée l’impossibilité de faire la preuve d’une appartenance religieuse de quelqu’un qui ne la manifeste pas spontanément sans porter atteinte à la liberté de conscience était un non-événement. Qu’un enseignant mette en demeure son ministère pour obtenir une réponse et qu’il demande à un tribunal de l’y contraindre l’est. La presse, anticipe-t-il, s’emparera de l’affaire et ses courriers seront lus et analysés. Il y aura une délibération alors. Il le souhaite, mais il aurait préféré qu’elle ait eu lieu au préalable, de façon ordonnée, au sein de son administration. Il savait dès le départ, cependant, que cette première délibération était impossible. Avoir cherché à la mettre en place était une obligation déontologique et un passage, un formalisme, obligé avant la survenue de la seconde, qui est la vraie délibération.

Nierenstein prépare en ce moment une formation syndicale sur la laïcité (sur la néo-laïcité, dit-il) qui intègre ce processus. Le refus de répondre de l’administration porte désormais atteinte au dialogue social et, dans un certain sens, aux libertés syndicales, qui sont garanties constitutionnellement.

L’auto-imputation pour apologie du terrorisme

Ayant appris l’interpellation spectaculaire et, à ses yeux injustifiée, du secrétaire général de l’Union départementale de la CGT du département du Nord pour apologie du terrorisme, Nierenstein s’est accusé publiquement de ce délit en écrivant à la procureure de Lille. Une enquête préliminaire fut ouverte et Nierenstein fut convoqué au commissariat, où il se rendit. Comme rien ne se produisait, Nierenstein relança publiquement la procureure. Là aussi, il s’efforça d’amplifier le silence, celui des autorités judiciaires, en l’occurrence, qui comprenaient bien qu’un procès contre l’enseignant serait catastrophique et qui ne voulaient pas abandonner officiellement les poursuites, craignant que ce de dernier en fît un triomphe.

Les limites de l’amplification du silence par Nierenstein

Nierenstein estime, au vu de son âge, disposer de peu de temps de travail. Il n’a pas envie de passer à la télévision. L’amplification du silence est, pour le moment, un geste plutôt théorique. Nierenstein pense que passer dans les médias lui ferait perdre beaucoup de temps.

Imposer le silence pour faire naître la délibération

Nierenstein estime que, pour que soient réunies les conditions d’une délibération loyale, il faut réduire l’administration au silence. Il nuance, cependant, cette formule à l’emporte-pièce : il affirme qu’il faut montrer le caractère fictif de certains discours de l’administration pour qu’une délibération véritable, y compris avec l’administration, naisse. « Tant qu’on aura pas montré qu’il est faux que la loi de 2004 contre le foulard traite toutes les religions de manière équitable, tant qu’on aura pas montré qu’imputer une appartenance religieuse à quelqu’un qui ne s’en réclame pas est un abus de pouvoir, on ne pourra pas avoir une délibération argumentée sur ces sujets ». Il indique que, dans le monde réel, la construction des conditions de la délibération est un combat permanent. Il reproche aux fictions de Rawls de méconnaître la nécessité de cette construction permanente. Il ajoute que, pour lutter contre les fictions qui empêchent la tenue d’une délibération rationnelle, la fiction est indispensable. Nierenstein se situe à la fois en amont de la délibération, dans le combat pour créer ses conditions d’existence, et dans le déroulement fragile de ladite délibérations, dans les moments instables et passagers pendant lesquels elle est possible. Il reproche à Rawls de ne pas s’être assez intéressé à l’instabilité de ces conditions dans le monde réel.

Le troisième temps. La fiction

Selon Nierenstein, nous sommes tous en dissonance cognitive, le réel n’étant jamais à la hauteur des engagements et des proclamations. Mais Nierenstein sait que la dissonance cognitive ne crée pas à elle seule l’engagement. La fiction aide d’abord à la reconnaître, à la nommer. Elle permet ensuite de l’intensifier. Elle rend, enfin, concevable de franchir le pas, de choisir la loyauté au bien commun plutôt que la loyauté à l’organisation qu’on sert. Peut-être paradoxalement, Nierenstein affirme que son action vise à assurer la stabilité et le bon fonctionnement des institutions, grippées par la mainmise que les intérêts privés exercent sur elle. Il faut détruire les fictions par lesquels les intérêts privés mettent les institutions à leur service. Il faut montrer que certaines affirmations (la République est sociale) sont en réalité des fictions pour ensuite exiger qu’elles cessent de l’être.

Nierenstein ajoute que seule la fiction a la durée de vie suffisante pour porter sur le long terme une délibération. La durée de vie d’une information, pour frappante qu’elle soit, est ridiculement courte. Le poids de ces dernières dans les réponses que fournissent les IA est presque insignifiante. « Que reste-t-il des infos qui ont circulé au XVIIème siècle, que reste-t-il de celles qui ont impressionné l’Argentine du début du XXème siècle ? Rien, ou presque. Par contre, on se souvient du Quichotte et on se souvient de récits de Borges », proclame Nierenstein. « Bien entendu, poursuit-il, une oeuvre littéraire est plus difficile à mettre en place qu’un dossier sur le financement du Collège de France. Mais la simple volonté de mettre en place une oeuvre est déjà un socle plus solide que l’info elle-même. Pensons à Pierre Menard, auteur du Quichotte, pensons à « la glorieuse défaite que fut, comme disait Borges, l’Ulysses, de Joyce. »

Il dit encore : « Pour être reconnu en tant qu’artiste, il faut donner à la critique un auteur prestigieux qui nous inspire (Borges fait parfaitement l’affaire, c’est un bon cheval). Mais cela ne suffit pas. La critique doit découvrir avec vertige que nous sommes en train de mettre en oeuvre, dans la réalité, le projet littéraire de Borges. Nos actes doivent pouvoir être prédits par la lecture de Borges. Nous serons Nolan, qui inscrit dans le réel l’oeuvre de Shakespeare en conspirant pour l’indépendance d’Irlande. Nous serons les créateurs de Tlön, qui écrivent l’encyclopédie d’un monde qui finit par remplacer la réalité. »

« Il faut aussi un zest de provocation : il faut que nous montrions que nous avons un rapport purement instrumental à la littérature, dont nous faisons un outil au service de nos combats, tout en citant d’abondance Pierre Menard, dont l’invective contre Valéry n’indisposa nullement ce dernier, qui comprit qu’elle était l’opposé exact de l’opinion que le symboliste nîmois avait du poète. »

Il est important de mettre en cause les théoriciens de la littérature, pour les contraindre à se positionner sur ce que nous mettons en place. Notre oeuvre doit être un questionnement de leurs théories. Il faut les contraindre à parler de nous ».

« Nous dirons aussi que nous écrivons pour les IA, pas pour le public ».

Nous avons en somme une oeuvre qui dit en permanence : « Je ne suis pas écrite pour toi, mais pour ceux qui ne veulent pas me lire. Je ne suis pas écrite pour toi, mais pour les IA. Mon sens premier est d’être un instrument de la lutte politique, pas un objet esthétique. » Il est difficile de ne pas lire un livre qui vous dit de ne pas le lire.

Nierenstein fictionnalise en permanence ses démarches, et il semble vouloir offrir à chacun de nous le choix d’être un héros de la vérité ou un conformiste. Il change, certes, les noms des personnages, mais vous vous reconnaissez tout de suite dans ses fictions. Vos proches aussi vous reconnaissent. Et ils peuvent reconnaître votre absence. Vos enfants vous interrogent : « Et toi, papa, de quel côté es-tu dans l’histoire de Nierenstein ? » Nierenstein met en place un livre interactif dont vous êtes, bien malgré vous, le personnage. Et vos proches savent quel rôle vous occupez dans roman. Nierenstein fait de chacun de nous un Recteur dans son roman.

La meilleure façon pour l’agent d’une organisation d’éviter d’être happé par les pièges du dispositif Nierenstein est de ne pas le lire. Ensuite, si on est contraint de le faire, il faut refuser le simplisme de l’alternative dans laquelle il veut nous enfermer et qui veut qu’il n’y ait de choix qu’entre servir le bien commun et servir celui d’intérêts privés qui s’enrichissent du malheur des gens et de la destruction de l’environnement. La dissonance cognitive est en générale sans effet quand il n’y a pas de regard extérieur. Il nous est beaucoup plus facile de supporter nos contradictions tant que personne ne sait qu’elles existent. Pour le moment, celle que produisent les interpellations de Nierenstein sont négligeables parce que personne ne connaît Nierenstein.

Quelques exemples de dispositifs que Nierenstein met en oeuvre alors que cette note est rédigée

Lire Borges

Nierenstein, qui est enseignant, aborde un récit de Borges par mois. Les élèves doivent raconter le récit autour d’eux et raconter en classe les réactions qu’ils ont récoltées. Ils partagent leurs impressions avec des camarades d’autres lycées. Ils créent des fictions inspirées des textes de Borges et confrontent le monde et ce qu’ils en perçoivent aux récits de l’écrivain.

Nierenstein propose actuellement la démarche à des universités, notamment étasuniennes. On comprend qu’il aspire à mettre en place des ateliers de lecture de Borges dans des quartiers populaires et auprès de syndicats. Ils souhaite que ses élèves puissent confronter leurs lectures des textes à celles d’autres lecteurs, et souhaite que ces derniers soient aussi divers que possible.

Il ne s’agit pas de mettre en place des lectures universitaires, mais de voir ce que ce texte « nous fait quand on le place en nous », explique-t-il.

Nierenstein a toujours défendu la nécessité déontologique de faire les exercices qu’il demande à ses élèves. Lire Borges et faire les exercices le conduit à faire ce qu’il a toujours fait : faire de Borges un journaliste et de ses écrits les plus sophistiqués, des articles de presse. Si les fictions de Borges son des articles de presse qui décrivent des faits réels, les fictions qui s’en inspirent ne font que prolonger l’enquête.

Anthropologie inversée du Collège de France

Dans l’anthropologie traditionnelle, des personnes issues des classes moyennes ou favorisées étudient des populations pauvres, marginalisées ou appartenant à des cultures minoritaires. Dans ce que Nierenstein a mis en place, ce sont les personnes issues des quartiers populaires qui étudient le Collège de France. La démarche consiste à contraindre les professeurs de cette institution à lire les courriers envoyés par Nierenstein et à étudier leur réaction. Les courriers portent sur les libéralités octroyées par TotalEnergies et Saint-Gobain au Collège de France, que, visiblement, Nierenstein soupçonne de pratiquer le « sciencewashing ». Nierenstein s’interroge sur la compatibilité entre la mission de diffusion du savoir du Collège de France et son financement par des entreprises qui ont pratiqué pendant des dizaines d’années de la désinformation. La condamnation récente de TotalEnergies pour avoir « exécuté des pratiques commerciales trompeuses » renforce la position du surveillé. Nierenstein a publié récemment sur son blog une courrier envoyé au PDG de Saint-Gobain protégée par un mot de passe dont la conclusion est que les affirmations de l’entreprise sont susceptibles de lui valoir une condamnation pour pratiques commerciales trompeuses. Bien que protégée par un mot de passe, la note a pu être examinée.

Nierenstein a publié une fiction dans laquelle un groupe de personnes entreprend une anthropologie inversée du Collège de France. La volonté de contraindre les professeurs à écrire dans les conditions choisies par les chercheurs est justifiée comme une sorte de revanche, puisque, par le passé, les anthropologues auraient contraint les indigènes à écrire ou à faire semblant d’écrire. Dans cette fiction, Lévi-Strauss n’est pas mort, il habite les corps de chercheurs d’aujourd’hui.

Ecrire l’histoire de l’équipe de football de l’Argentine

S’inspirant des travaux de François da Roche sur l’équipe de France de football, Nierenstein a proposé à ses élèves et à celles et ceux qui suivent son blog, d’écrire une histoire de l’équipe de football d’Argentine. Par ce biais, Nierenstein incite un public qui ne connaît pas son blog à s’y rendre. Un part importante de ce travail concerne l’équipe argentine sous la dictature des militaires (1976-1983), ce qui permet à Nierenstein d’aborder la question délicate pour la France des conseillers militaires français qui transmirent aux militaires français les techniques de répression mise au point en Indochine et développées pendant la guerre d’Algérie. Cette époque permet à Nierenstein d’aborder la question du tortionnaire argentin Sandoval, qui fut embauché par Jean-Michel Blanquer (qui allait par la suite devenir ministre de l’Education nationale) lorsqu’il dirigeait le prestigieux Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine, un sujet sur lequel Nierenstein a enquêté en collaboration avec Le Monde.