L’association GO s’emploie à revitaliser et à étendre en dehors des murs de l’école le Grand Oral, une épreuve qui, introduite en 1949, est confrontée au recours massif à l’intelligence artificielle par les élèves.
Nous avons rencontré Carda Astralda, présidente de l’association GO.
Qu’est-ce que le Grand Oral ?
Le Grand Oral est une épreuve du baccalauréat introduite en 1949 et que vise à mettre les élèves en situation de communication orale à partir d’une question sur laquelle ils ont travaillé.
Le Grand Oral est-il en crise ?
Disons que le Grand Oral, comme d’autres activités scolaires qui impliquent la réalisation d’un travail à la maison en dehors du contrôle de l’enseignant, se cherche une nouvelle vie. Le recours à l’intelligence artificielle est massif et dénature souvent la démarche pédagogique proposée. Les enseignants reçoivent des travaux remarquables dont ils se doutent, dont ils savent, en réalité, qu’ils ont été faits non à l’aide de l’intelligence artificielle, mais par l’intelligence artificielle.
… Et, donc, qu’on ne sait pas comment noter ?
C’est l’un des aspects du problème, mais pas le principal. La société confie à l’école la mission de trier la jeunesse à l’aide des notes. Mais aussi, plus fondamentalement, celle de transmettre des connaissances. Pour nous, le problème principal d’un travail fait avec une IA, c’est que l’élève n’apprend rien, ou pas grand chose, quand tout ce qu’il accomplit, c’est de demander à l’intelligence artificielle de faire le travail à sa place.
Il y a l’oralité, cependant.
Vous avez raison. Mais ce qu’il faut voir, c’est que le recours à l’IA est tellement généralisé que la piètre performance qui suit le fait de ne pas avoir réfléchi au sujet dont on devra parler et d’essayer juste de mémoriser quelques mots produits par l’IA est devenu une sorte de norme. J’ajoute que, si comme Dennett l’a montré, le langage a pu être initialement une technologie permettant de faire fonctionner le cerveau, l’écriture peut être vue comme un raffinement de cette technologie. Se priver d’écriture, c’est rendre plus difficile l’apprentissage et, peut-être, le fait de penser.
Que fait GO ?
Nous nous sommes dit qu’il fallait d’abord que les sujets intéressent les élèves. C’est paradoxal, dans une épreuve dans laquelle l’élève choisit lui-même son sujet, me direz-vous. Mais ce qu’il se passe bien souvent, c’est que l’élève choisit son sujet non à partir de ses intérêts, mais à partir de ce qu’il croit qu’on attend de lui. Des listes circulent. L’élève choisit un sujet plus ou moins au hasard et le reste, c’est l’IA qui le fait. Je ne dis pas que tous les élèves travaillent de cette manière, mais une partie significative d’entre eux le fait.
Qu’avez-vous fait ?
Nous avons d’abord proposé des sujets qui étaient conformes à la lettre du dispositif, mais qui étaient de nature à heurter les institutions et que les élèves, à notre avis, excluraient parce que, non sans raison, ils les considéreraient inacceptables pour l’institution qui allait les noter et donc susceptibles de leur valoir une sanction en termes de note. Nous ne disons pas que les sujets que nous avons proposés avaient été envisagés puis exclus de leur esprit par les élèves. Nous avons seulement constaté qu’ils ont suscité leur intérêt quand ils leur ont été suggérés. Nous pensons qu’un ensemble de mécanismes cognitifs empêchaient ces sujets d’émerger spontanément dans leurs esprits. Nous pensons que le fait qu’ils aient été formulés par une équipe d’enseignants a favorisé leur diffusion et leur acceptation.
Vous avez fait comprendre que les sujets possiblement polémiques n’étaient pas moins légitimes que les autres…
Je crois pouvoir dire sans fausse modestie que notre équipe a localement un peu modifié l’espace social autour d’elle : des sujets à la fois passionnants et controversés sont devenus possibles. La difficulté restait cependant la transition. Nous savions ce que nous voulions et ce que nous pouvions atteindre, mais nous ne voulions pas mettre en danger les élèves, car il nous semblait que ce risque était réel, surtout pour celles et ceux qui, les premiers, s’engageraient dans la démarche.
Comment avez-vous fait face à cette difficulté ?
Il nous fallait donc créer un espace de légitimité pour les questions « polémiques ». Un nid, si vous voulez, dans lequel elles pourraient se développer. Nous avons travaillé sur trois axes : l’enquête historique ou journalistique, l’action légale et le théâtre. Mais, surtout, nous avons créé des ateliers Grand Oral en dehors de l’école, ouvert à toutes et tous, des espaces dans lesquels il y avait l’exigence de rigueur de l’école, mais sans sa fonction de tri social.
Pour que la question « Biden peut-il être poursuivi pour complicité de génocide ? » devienne légitime, il a fallu enquêter sur les transferts d’armes des Etats-Unis vers Israël, sur la responsabilité des chefs d’Etat, etc. Ensuite, nous avons, en vertu de l’article 40 du Code de procédure pénale, la procureure de Lille de l’affaire. Enfin, nous avons écrit une pièce qui mettait en scène le procès de Biden devant la Cour pénale internationale. Dans notre pièce, des acteurs bénévoles, de simples citoyens, des syndicalistes ou des chercheurs ont joué ou nous ont aidés. Et nous avons fait connaître notre démarche, bien sûr, en la diffusant auprès de la presse, en en informant notre hiérarchie, etc. Nous avons procédé de manière un peu analogue pour la question de l’imputabilité des crimes du Hamas à Israël.
Je crois que, sur ce dernier sujet, vous avez encore plus choqué que pour Biden…
Oui, sans doute que la question de la mise en cause de Biden paraissait plus lointaine. Mais sur la complicité possible d’Israël dans les crimes du Hamas, nous avions des éléments sérieux, tels que la reconnaissance par Nétanyahou du fait qu’Israël avait transmis des fonds au Hamas. Et nous avions aussi les précédents Lafarge et Chiquita. Nous avons pu publier sans encombre.
Votre démarche est-elle subversive ?
Peut-être. Mais ce n’est pas le but recherché. Nous prenons juste les textes légaux au sérieux. Nous faisons semblant de croire qu’on nous demande de prendre les textes au sérieux. Nous recherchons loyalement l’esprit de la loi. Ce dernier peut s’avérer subversif. Les mécanismes qui empêchent que les élèves traitent certains sujets ne sont pas légaux, mais sociaux. Nous savons bien qu’en réalité on demande aux enseignants de faire une application du droit qui n’ébranle pas l’ordre social. Cela n’est pas illégitime, mais nous estimons aussi qu’il est parfois nécessaire de retrouver l’esprit de la loi et de laisser un espace pour le jugement critique, pour une forme de respiration critique. Il y a des périodes pendant lesquelles cette respiration critique paraît s’éteindre. Il était évident pour nous, quand nous avons commencé à travailler, en 2025, que la distorsion était trop grande entre les principes et la réalité, en particulier concernant le génocide de Gaza. Cette indignation initiale est toujours présente dans nos travaux, mais nous avons enrichi notre démarche.
Jusqu’à la scission…
Oui (rires). Lors de notre dernière assemblée générale, il nous a semblé que nous risquions de ne plus être lisibles, à trop vouloir embrasser. Deux nouvelles associations ont été créées, comme vous le savez. L’une d’elles s’occupe des sciences citoyennes et l’autre du réseau de personnages. Mais les liens restent très forts et une nouvelle association qui regroupe les trois associations a été créée. Et surtout, nous avons beaucoup de membres actifs dans deux associations, voire dans les trois, en même temps.
Et vous êtes pressentie pour présider cette structure faîtière…
Il appartient aux membres d’en décider.
Un mot sur ces deux nouvelles associations, celle qui anime un réseau de personnages et celle qui promeut les sciences citoyennes dans les établissements secondaires ?
Comme beaucoup de citoyens, nous étions préoccupés par les attaques contre la science, qui se sont accentuées avec Trump, mais qui existaient déjà, bien avant lui. Pendant des dizaines d’années, certains de nos membres avaient fait de la recherche avec leurs élèves. Le projet Arbres est, je crois, l’un des plus aboutis. Il a consisté à étudier sur des dizaines d’années les populations d’insectes qui habitent certains arbres situés à proximité des écoles ou à l’intérieur de celles-ci. C’est un projet qui a été porté par des générations d’élèves. J’ai eu la chance d’y participer étant élève et mes enfants y participent aussi. Confronter les données de leur maman et les leurs, est, pour mes enfants, rigolo et, pour moi, très émouvant. Même si les données sont catastrophiques, bien entendu : l’effondrement des populations d’insectes est effrayant. Nous pensons que l’École doit faire de la recherche et qu’elle est en capacité de le faire, comme le projet Arbres l’a montré. L’École peut et doit être un lieu de refuge pour la science. L’arrivée au pouvoir de Trump a montré de manière spectaculaire à quel point les institutions universitaires sont fragiles. Mais notre travail sur les financements privés, celui que nous avons conduit sur le Collège de France, en particulier, nous a montré que des influences plus insidieuses et, à notre sens, plus dangereuses que les gesticulations de Trump.
Nous n’avons plus que quelques instants pour évoquer les réseaux de personnages et les séries matricielles…
Très vite, alors. Les séries matricielles sont des séries pour lesquelles une matrice générale est proposée que les participants complètent comme ils l’entendent. Les réseaux de personnages sont des réseaux dans lesquels les personnages que les participants inventent interagissent. Chacun peut s’emparer des personnages des autres pour les intégrer dans les histoires de son personnage. Il n’y a pas de droit d’auteur. Si vous êtes mécontente de ce que je fais faire à votre personnage dans l’histoire de mon personnage, vous protestez dans votre fiction, pas devant les tribunaux. C’est ainsi que Cervantes réagit lorsque Avellaneda inventa une suite apocryphe à son roman. Au lieu d’aller devant les tribunaux, Cervantes réagit dans le monde de la fiction. Sans cette escarmouche, le Quichotte n’aurait probablement pas atteint la postérité.
Un grand merci pour vos explications, madame Astralda.
Merci à vous.