Des propositions de lieux émanant d’Islandais souhaitant créer une antène de la Fédération internationale Léonardo Blomo.

Ils reconnaissent que ces lieux ne sont pas des places, mais ils pensent qu’ils doivent être considérés comme telles au vu des flux massifs de touristes qui les encombrent depuis quelques années.

Krafla,

Marmites de boue bouillonante.

Le mélange d’eau, de basalte dissous et d’acide sulfurique boue.

Dans certains endroits, les remontées d’eau et de gaz chauds sont plus faibles. Aussitôt l’agitation cesse, le mélange devient lourd, comme huileux, plus menaçant encore, dans la colère sourde qui le nourrit.

Alors, comme dans une dérision brutale d’une carte postale suisse, la boue luisante se met à refléter ce qui l’entoure.

Dans les zones plus calmes, autour d’un rocher, dans les points où les ondes concentriques que suscitent les bouillonnements se rencontrent, des couches d’un gris plus foncé se forment. Ce sont des colonies de bactéries extrémophiles, ces bactéries qui se situent aux limites de température, pression ou acidité au-delà desquelles la matière vivante cesse de s’aventurer.

Autour, sur le sol, les tâches blanches d’une croûte siliceuse et chaude indiquent des endroits où la terre, rongée, se déroberait sous quiconque se pencherait par trop sur un monde qui n’est pas le sien.

Jökulsárlón,

lagon glaciaire.

Il faudrait garder dans sa mémoire Jökurlsárlón sous le brouillard, dégagé des tons bleus que lui donne un soleil parfois trop étincelant.

Jaillit alors un autre lieu, une autre vérité, soupçonnée plutôt que vue. Il arrive que le brouillard montre ce que la clarté voile.

Le ciel descend jusqu’à se mêler à la glace et aux cendres comme voulant traverser son reflet dans l’eau. La lumière ne vient plus du ciel, mais de la glace qui la réfléchit ou la crée, on ne sait.

Les cris des sternes deviennent moins aigus. Parfois, un bout de glace se détache et son bruit semble répondre à celui, plus lointain, des vagues qui rongent chaque jour un peu plus la frontière ténue entre le glacier et la mer.

Hveravellir,

Au centre de l’Islande, le vent.

Quand je pense à Hveravellir, je pense au vent qui maltraite les tentes et aux moments de répit volés dans la source chaude.

Je me rappelle avoir remonté le petit ruisseau chaud, la caresse de la boue tiède dans les pieds alors que le vent mord la peau.

Je goûte à l’illusion de pouvoir le défier, ce vent. Illusion, car mon défi n’ira pas au-delà des quelques enjambées qui me séparent encore de la source.

La sérénité peut-elle exister dans ce lieu ? L’y ai-je connue ?

Une fois, peut-être. J’avais marché jusqu’au Strýtur, autour de minuit. La lumière, au départ, était orangée. Au retour, une brume bleue s’était déposée sur le site et cachait le refuge.

Mais la sensation d’hostilité, d’un vague danger, persiste quand je pense à Hveravellir.

Hormis quelques grottes, hormis le refuge, seules les choses peuvent vivre ici. Ces choses que le vent indiffère, même s’il leur arrache des particules à chaque passage.

La prochaine fois, bien habillé, allongé sur le sable, à l’abri d’un rocher, je tâcherai de voir ce que les choses voient. Je tâcherai de devenir un peu pierre, un peu minéral.

Snæfellsnesjökull,

Une bande de neige.

Peut-on vraiment envisager que ce lieu existe ? Peut-on imaginer que la lune se projette sur terre sous forme de langue de neige, allant jusqu’à y imprimer les taches dessinées sur sa surface ?

Non.

Pas plus qu’on ne conçoit des montagnes s’alignant en étrange adoration d’un point, à peine visible dans le ciel pâle et bleu, vers lequel tout converge ici.

Des roches volcaniques rouges et torturées dessinent avec une netteté infinie et chaotique leur pourtour sur la neige.

Ce lieu, je ne l’ai jamais vu. Pourtant, j’y ai été. Mais, trop occupé par le groupe que je menais, je ne l’ai découvert que sur une photo.

Il est des endroits où l’on revient, année après année. Il en est d’autres, fugitifs, éphémères, improbables, que seule l’énergie insignifiante d’un regard étonné fait vivre un instant. Le temps d’un regard, le temps d’un frémissement, et ils se dérobent déjà.

Ils nous laissent dans la bouche le goût du bonheur, des souvenirs d’enfance, du temps où notre épais épiderme d’adulte ne nous séparait pas cruellement du monde.

Arnarstapi,

Rochers basaltiques.

L’Islande est faite à 95 % de basalte, à 99 % de magma.

Comment la diversité des paysages de l’île surgit-elle de cet unique matériau ?

On connaît les grandes étapes de cette évolution : du magma qui gronde dans les réservoirs souterrains jusqu’aux paysages d’aujourd’hui :

La différenciation magmatique, les éruptions, sous-glaciaires ou aériennes, l’alternance du gel et du dégel, l’altération chimique, l’activité biologique,…

Partout, le climat et le temps écoulé fournissent le cadre de ces transformations.

Mais dire ceci, c’est dire toute l’histoire de l’Islande. En ce sens, ces rochers sobres, à peine colonisés par la vie, contiennent, dans les infinies mutations que la pensée anticipe ou rappelle, tous les paysages de l’Islande.

Reykjanes,

Aurore boréale.

Des éruptions solaires se succédant en cycles d’une dizaine d’années forment des vents de particules chargées électriquement qui traverseront l’espace pour couler, comme l’eau sous la quille d’un navire, vers les pôles magnétiques de la terre.

Les mots gardent-ils un sens ? Le soleil a des éruptions dont les produits voyagent jusque nous. Ces lumières mouvantes, fluides, liquides, visibles dans le ciel islandais seraient-elles donc des coulées ?

On marche en Islande sur des coulées. On lève les yeux et on en voit d’autres, reflet céleste d’une même cause : l’éruption.

Les mots gardent-ils encore un sens ?

Mývatn

Être plante dans les cendres noires…

Pousser dans cette mer de cendres volcaniques est ardu. Il faut des racines longues. Le vent arrache les graines à peine germées.

Il n’y a pas d’eau, que rien ne peut retenir.

Pousser, c’est rester au sol. Rester, ne pas mourir, est exceptionnel.

Pour aller plus haut, il faudrait que les racines arrivent à forcer le sol à l’apaisement.

Sans cela, ces sables noirs, chauffés par le soleil, resteront l’apanage des champignons et des bactéries microscopiques.

Des pierres solitaires dans les sables sont des îlots de stabilité et d’humidité qui abritent quelques silènes, quelques saxifrages.

Þórsmörk,

Grotte de glace, eaux.

Un mélange translucide d’eau et de glace va lentement vers la pointe par où il quittera, en ligne droite parfaite, le ciel de glace auquel il appartenait.

L’impact avec le sol transforme en paraboles ces droites que l’eau décrit en s’écoulant.

Un ciel de glace. Du pourtour éblouissant, jusqu’au noir où la lumière s’engouffre, toutes les nuances, tous les cieux..

La neige à l’ombre, dehors, est bleutée.

Sous le soleil, l’eau liquide nous aveugle ; elle est presque noire ailleurs.

Le brouillard est translucide ici, blanc là. Il se mêle à ce qu’il voile.

Un seul pas d’homme enfoncerait la mousse dans la terre détrempée où elle pousse.

Sur terre, l’eau est la seule molécule qui, de façon naturelle, se trouve à l’état solide, liquide et gazeux.

Myrðarsjökull,

Crevasse, cendre, glace.

L’Edda, poème qui nous livre la cosmogonie germanique, dit qu’Ymir, le géant primordial dont le corps allait servir à former l’Univers, est né de la rencontre du froid et du chaud.

Ceux qui créèrent cette mythologie ignoraient tout de l’Islande, inconnue alors.

Mais ceci importe peu. Nous avons fait, aujourd’hui, de l’Islande la terre qui a accouché de tous les mythes, de tous les débuts, de tous les commencements.

Cette crevasse, où des cendres crachées par les volcans reposent sur la glace, attire à elle une cosmogonie que les hasards de l’histoire des hommes firent naître ailleurs. Nous le croyons ainsi aujourd’hui, ici.

Car, ici, ce sont les cataractes glaciales de Niflheim qui paraissent l’emporter. Les cendres se montrent aussi froides que la glace ou le bout de ciel gris qui nous domine et la vie semble ne pas devoir surgir. Pourtant, ces cendres silentes et noires façonnent le glacier. Elles déterminent l’énergie solaire qui l’atteint, la chaleur qui le baigne.

Le mythe ignore le temps et la durée. Il ne dévoile pas combien de temps il fallut pour que le géant Ymir surgît. Je le fois naître ici, en cette glace que les cendres soufflées par les volcans modèlent, pendant l’infini déroulement d’un temps si long qu’il en devient pour nous irréel,. C’est le temps des mythes et des cosmogonies, celui des glaciers et des cendres.

Bláa Lónið,

Lieu humain.

Une forêt de lave à l’horizon.

Le ciel est gris, comme la mer qui entoure la péninsule.

Des eaux lourdes, comme un ciel crépusculaire qui choit.

Ces eaux n’auraient jamais vu la surface sans l’intervention de l’homme, sans la géothermie.

L’homme est devenu un agent géologique.

Dans quelques centaines de milliers d’années, peut-être avant, ce lieu ne sera qu’une anomalie infime dans une couche sédimentaire, et l’homme, rien d’autre que l’un des avatars que la vie aura connus.

Lieu humain, site naturel, ici, la distinction est oiseuse.

En Islande plus qu’ailleurs, l’homme est insignifiant : un agent géologique.

Hrafntinnusker,

En Islande, le magma acide qui produira l’obsidienne se forme par différenciation magmatique, un mécanisme comparable à celui qui, au commencement de la terre, donna naissance aux continents.

L’obsidienne est un verre noir, plus rarement vert, formé lors du refroidissement brutal du magma. Les atomes n’ont pas le temps de s’organiser en cristaux et restent à l’état de structure amorphe, à l’état de verre. Très pure, elle devient glace, miroir coupant et sombre qui capture la lumière et n’en rend que des reflets épurés.

Aujourd’hui, le soleil couchant irise la pierre en rouges, dorés, bleus et noirs, tous les reflets de toutes les obsidiennes :

Les reflets de la première de ces pierres qui fut aux origines éclairée par le soleil.

Les reflets de la pierre que l’on taillait dans un campement néolithique.

Les reflets du couteau que le prêtre aztèque va plonger dans la poitrine du sacrifié au soleil.

Les reflets d’un jeu d’échecs taillé dans un village mexicain.

Les reflets de cette même pierre où l’on voit un photographe s’apprêter, sans hâte, à recomposer une histoire qui, jusque-là, ne nous était parvenue que fragmentée.

Þórsmörk,

Móberg, eau, mousses.

Móberg (palagonite) est le nom islandais que l’on donne à la roche friable dont ce lieu est fait. Formée lors d’éruptions s’étant déroulées sous d’immenses glaciers, elle est constituée de laves pulvérisées au contact de la glace et ressoudées sous l’effet de la pression.

Des milliers d’années après, c’est encore l’eau qui dessine le paysage : les torrents des trois glaciers qui entourent encore la vallée dessinent à loisir gorges, parois, grottes, statues grotesques et créatures féroces.

Puis la lumière épouse le cheminement de l’eau. Leurs divagations forment une danse qui transperce le temps et accroche des pans de mousse aux parois verticales.

Jökulsárlón,

lagon glaciaire.

Ce lagon glaciaire va bientôt disparaître. Aujourd’hui, un mince filet de terre le protège encore de la mer.

Des taches noires recouvrent certains icebergs ou zigzaguent dans la masse de glace qui se déverse dans l’eau. Ce sont des cendres volcaniques. Invisibles haut dans le glacier, la fonte les découvre dans la langue lorsque l’été arrive. Elles dévoilent les mouvements lents du glacier.

Souvent, on voit dans ces eaux mi-douces, mi-salées des phoques qui viennent se nourrir de saumon et de hareng.

Hekla,

éruptions.

Pendant les deux premiers jours de l’éruption de 1991, le débit moyen du magma expulsé par le volcan Hekla était de 800 mètres cubes par seconde, avec des pointes à 2000 mètres cubes par seconde. Contrairement à l’éruption de 2000, il n’y eut pas en 1991 de signe précurseur.

L’éruption de 2000 fut l’occasion de la plus grande opération de l’histoire de la Sécurité Civile Islandaise. Il fallut évacuer plus de 2000 curieux venus assister au spectacle offert involontairement par le volcan et qui étaient restés bloqués dans leurs véhicules par d’importantes chutes de neige.

Les fleuves de lave suscitaient autrefois plus de craintes : on a vu dans le volcan Hekla l’un des soupiraux de l’enfer.

Hekla est le volcan le plus actif d’Islande. Ses éruptions ont donné lieu à des catastrophes démographiques. Cinq cents personnes sont mortes de faim l’hiver qui a suivi l’éruption de 1300-1301, alors que la population de l’île était à peu près de 40.000 âmes.

Hekla

« Les éruptions sont des choses terribles. On en a fait des récits épouvantés (le moine Herbert), des récits haletants (Kraft). Des bombes volcaniques incandescentes tombent du ciel, les poussières qu’elles dégagent font parfois le tour de la planète, affament des populations ou causent la disparition d’espèces entières. Des tremblements de terre les précèdent.

Mais ce n’est pas cela que nous voyions. Les montagnes bleutées en arrière plan, leurs flancs enneigés, ce léger brouillard, nuançaient la violence de la rivière de lave.

Cette éruption, nous la savions formidable et elle ne nous effrayait pas.

Le magma surgit des entrailles de la terre et poursuit son chemin, il ignore l’humain et ne tue que par mégarde. Ces rougeoiements ne sont pas les flammes de l’enfer. »

Þingvellir,

Champ de lave.

Les gaz contenus dans la lave brisent parfois sa croûte et laissent des dépressions où, avec le temps, la végétation s’installe. Dans les zones les plus humides et ombragées, on voit souvent des fougères dont le vert tendre s’oppose au noir du basalte.

Ici, la lave est cordée. Entre les « cordes » ou les « rouleaux » s’accumulent les sédiments, que le vent chassera plus difficilement. Des mousses y trouveront un support étroit.

À peine plus loin, elle es chaotique et vacuolaire.

Kjarval a été le premier peintre islandais à rendre ces lignes brisées, ces labyrinthes infinis que sont les champs de lave. Le premier Islandais, dit-on, à trouver beaux ces jardins hostiles que nul architecte n’a dessinés.

Kjarval, faisant fi de l’opinion commune, aimait à rester des semaines dans ces lieux, loin de tout, loin de tous.

Où sont-ils, nos champs de lave, ces lieux que nous méprisons ?

Un peintre viendra-il nous déciller pour nous faire aimer autre chose ?

Pourquoi aimes-tu ?

Hrafntinnusker,

Une grotte de glace.

Les grottes de glace noient les êtres dans l’oubli.

Pour éviter de glisser, les mouvements deviennent précautionneux.

Ils donnent aux corps des postures étranges qui peu à peu se nichent dans l’esprit. Le vent, laissé derrière, n’assourdit plus, c’est désormais le silence qui le fait. L’enceinte paraît sombre d’abord, puis l’œil s’habituant, elle devient bleutée.

Lorsque le temps vient de quitter le ventre du glacier, le monde qui apparaît nous semble irréel, invraisemblable. On sort d’un endroit où l’on n’est jamais entré. On appartient à la glace et ce bout de ciel vaguement bleuté n’est en fait qu’un avatar des teintes qu’emprunte la matière qui nous entoure. On regarde avec des yeux de glacier.

Námaskarð,

Souffre.

Il est minuit.

Nous arrivons de Leirhnjúkur.

Le bruit et l’odeur de souffre annoncent les marmites de boue.

Sous nos pieds, le sol n’est plus fait de coulées noires. Un sable fin et jaune remplace le basalte. Cette argile silencieuse et élastique contraste avec le crissement meuble et lâche de la lave.

Devant nous, les fumeroles s’échappent, traversées par les rayons du soleil couchant.

Dans ces marmites, l’hydrogène sulfureux se transforme en acide sulfurique, qui dissout le basalte. Des émanations de souffre se mêlent à l’air translucide. Une sorte de Purgatoire.

Ce souffre n’est pas totalement innocent. La fin de la guerre de cent ans porta un coup sévère à l’économie locale : l’Europe s’est soudain montré moins affamée de poudre et cessa d’importer le souffre et la mort de Námaskarð.

Landmannalaugar,

Une question.

Mais pourquoi ?

Nous sommes au sommet du Bláhnjúkur. J’entends la question derrière moi.

J’ai souvent expliqué la manière dont la rhyolite se forme, à partir de la différentiation de magmas basiques. J’ai parlé des intrusions basaltiques de Laugarhraun, des éruptions sous-glaciaires qui se sont déroulées ici. Puis des oxydations successives et de la circulation hydrothermale qui expliquent ces couleurs.

Je suis guide, je réponds aux questions. Mais au fond, que veut-elle savoir, cette jeune femme qui s’interroge ébahie devant le paysage qui l’entoure ? Du reste, est-ce une question ? La pose-t-elle à quelqu’un d’autre qu’à elle-même ?

Ces paroles émergent d’un monde dont le langage est plus ardu que celui de la géologie. Elle est, comme ces mots que l’on dit en dormant, l’écume des rêves.

J’ai cherché les explications des géologues, mais je sais que jamais il ne me sera donné de répondre à cette question entendue une fois derrière moi.

Reykjanes,

Des lignes, des fantômes, des récifs.

On dit qu’en Islande, le nombre de fantômes dépasse de loin celui des habitants.

Sont-ce ces brumes qui les ont fait naître ?

Ces rochers aux pourtours humains dont on croit entendre la voix?

Ces crépuscules qui prolongent l’heure incertaine où nuit et jour se côtoient ?

Ou, alors, les lignes : des îlots que la mer a épargnés dessinent une ligne qui happe le regard vers le large, la pensée vers ce qui nous est caché.

Des lignes tirées au cordeau, faites de la plus torturée et sinueuse des matières, apaisée un instant dans un voile de brouillard.

La fixité de ces rochers est pourtant illusoire. Immobilisés le temps d’une pensée, on sait que leur course a continué, une fois notre rêverie éteinte, notre regard détourné.

Entre chien et loup, cette heure qui n’est ni jour ni nuit. Il arrive, en Islande, que le crépuscule du matin s’étire jusqu’à celui du soir ; que des géants de lave s’immobilisent le long des côtes. Dans le bruit éteint des vagues qui sourd du brouillard, on croit se souvenir que Valéry écrivit un jour que le songe est savoir.

Vestfirðir,

Crépuscule.

Ultima Thule, extrême occident.

Il a plu dans le sud. Les nuages sont arrivés dans les fjords du nord-ouest déchargés de leur eau. Le soleil se couche, interminablement.

Extrême occident de l’Islande, extrême occident de l’Europe.

Les fjords du nord-ouest se vident. La péninsule de Hornstrandir est désormais déserte, plus de routes, que des ruines de quelques fermes abandonnées dans les années cinquante.

Seuls dans ces côtes, campant sur une plage au sable jaune, sous le regard atemporel des phoques dont le soleil voudrait allonger jusque nous les ombres, nous avons voulu compter les hommes qui, depuis mille ans, ont été baignés par la lumière de ces crépuscules. Ils ne sont pas nombreux.

Námaskarð,

Un monde funambule.

Ce lieu, aujourd’hui, n’existe plus.

Les conduits que l’eau thermale emprunte pour gagner la surface, si souvent bouchés par les sédiments, changent sans cesse, l’eau n’émerge pas toujours aux mêmes endroits ou avec le même débit. Des filets d’eau apparaissent ou s’effacent d’année en année.

Il arrive que l’eau retrouve le chemin de l’un de ses ruisseaux où elle n’avait plus coulé : les lignes brisées du limon desséché deviennent surface fluide et mouvante et l’eau tiède fait onduler de longs filaments vert-bleus, des cyano-bactéries, des êtres parmi les plus anciens que nous connaissions.

Sur Mars, de l’eau à l’état liquide a pu couler. Il n’en resterait aujourd’hui que des traces ténues. Ce ruisseau montre l’instant invraisemblable où un monde funambule, ni tout à fait mort ni tout à fait vivant, hésite entre verser dans la complexité croissante de la vie ou dans celui des variations infinies d’un motif simple, ce jeu que l’inanimé affectionne.

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