Desmarais et le financement libyen, la défense de rupture qui embarrasse les l’UE. Timburbrou, mars 2032

En mars 2032 a eu lieu le procès de l’ex-président Stanislas Marais, poursuivi pour des faits de corruption, d’association de malfaiteurs, d’abus de pouvoir, de trafic d’influence, de corruption d’agent étranger, subornation de témoin, recel de subornation de témoin, escroquerie au jugement. Une expérience a été mise en place par un groupe d’enseignants qui ont voulu faire de cette affaire l’objet d’un travail pluridisciplinaire. Des étudiants de disciplines différentes ont travaillé sur le dossier lors d’épreuves qui se sont déroulées en même temps. Ces jeunes personnes se sont ensuite rencontré.es et ont partagé leur regards sur l’affaire, mais aussi l’expérience qu’ils avaient connue en travaillant, comme ils l’avaient fait, sur le dossier. Une rencontre a pu ensuite être mise en place avec le président Desmarais à la prison de la Santé. De cet échange est née une pièce à laquelle les co-détenus du président ont contribué, en participant tant à son écriture qu’à sa mise en scène.

On le sait, le président Desmarais, voulant se montrer à la hauteur de celui qu’il était dans la pièce, a accepté de dire toute la vérité dans un ouvrage paru récemment. Il le dit lui-même : la question de la sincérité de sa conversion est sans importance, puisque, ce qui compte, n’est pas la pureté de ses intentions, mais les faits qu’il a dévoilés. Il n’hésite pas à s’accuser de cynisme : « J’ai menti par cynisme ; souffrez que je dise la vérité par cynisme. Les raisons de ma conversion sont sans importance. Je ne demande pas que la haine que j’ai suscitée cesse. Elle était justifiée. Elle doit demeurer ».

Il y a eu ainsi deux pièces de théâtre : la première, qui ne fut jamais écrite, qui ne fut jamais jouée, fut conçue uniquement pour amorcer le travail des étudiants ; elle est un simple outil pédagogique. La seconde fut rédigée et jouée à La Santé, puis connut un succès considérable lorsqu’elle franchit les murs de cette prison, qui fut la première à accueillir un ancien président français qui y dormit, du moins le prétendit-il, la tête haute. Nous pensons que la conversion d’un politicien sans scrupules en un contempteur de l’hypocrisie de celles et ceux qui, tout en se réclamant de valeurs élevées, n’hésitent pas à les bafouer est quelque chose de plus singulier, de plus unique que le fait de voir un ancien président dormir en prison. Que cette transformation se soit faite à l’occasion de l’écriture d’une pièce ajoute une dimension étrange ou barroque à l’extraordinaire transformation de monsieur Desmarais.

Merci à Laurette, à Gustavo et à tant d’autres d’avoir partagé avec nous leurs expériences. Sans eux et elles, ce récit n’aurait jamais existé. Leur regard porte un éclairage nouveau sur quelque chose de plus nouveau de plus unique qu’un président emprisonné.

Estrato Naranjo, professeur à l’université d’Asunción, Paraguay, qui est à l’origine de l’initiative, a dévoilé récemment qu’au moment de la conception du projet, il y a eu des divergences sur l’opportunité de faire appel à un pseudonyme pour ne pas désigner le président Desmarais par son vrai nom. Merci à Marta Jiménez qui a su rendre aux témoignages des participants leur fraicheur tout en nous permettant d’accéder aux impressions si personnelles et si riches de chacun.

Pour des raisons légales autant que méthodologiques, qui paraissent, avec le recul, étonnantes et heureuses, nous avons décidé de travailler non à partir des faits eux-mêmes, mais à partir du compte-rendu d’une pièce de théâtre jouée dans un univers parallèle dans laquelle le président Desmarais opte pour une défense de rupture. Il me paraissait logique de rester dans cette logique et de donner au président Desmarais un pseudonymes. Des collègues s’y sont opposés et m’ont convaincu. Ils ont expliqué que donner un pseudonyme pour occulter l’identité du premier président de la République française à dormir en prison était absurde ou grotesque. Ils affirmaient aussi que le fait de savoir si la fiction pouvait s’emparer du réel ou si on pouvait traiter le réel avec les outils de la fiction devait faire partie de la démarche. Je me suis rendu à leurs arguments. Ce que nous ignorions, évidemment, c’était que le président Desmarais allait rentrer dans la fictions pour se changer, pour se réinventer. Je crois que si nous avions choisi un pseudonyme, il ne l’aurait pas fait, tout simplement parce que notre expérience ne serait jamais arrivé à ses oreilles.

Estrato Naranjo n’est pas certain du nombre d’étudiants qui ont pris part à l’expérience, mais il est certain que chacun d’eux a reçu un sujet différent, même si, bien entendu, tous tournaient autour du financement supposé par la Libye de la campagne du président Desmarais. Nous voulions avoir des regards différents, tout simplement, dit-il.

Laurette Ontelek, France

 » « Comment osez-vous ? » Le président Stanislas Desmarais s’adresse au tribunal et au ministère public. « Comment osez-vous ? », martèle-t-il.

C’est à une scène étrange que j’ai assisté dans les locaux de l’ULT, l’Université libre de Timburbrou, un univers parallèle au nôtre. Les étudiants de droit, dans un exercice qui avait quelque chose de carnavalesque, ont imaginé un procès dans lequel le président Desmarais admettait ses torts et reconnaissait les faits qui lui étaient imputés. Mais, combatif, hargneux, suivant le mot trop facile de l’un des étudiants qui assistait à la mise en scène, il entreprenait de démontrer que sa faute était bien légère en comparaison avec les actes accomplis par la puissance publique, qui finançait des milices libyennes qui, pour protéger les frontières de l’Europe, commettaient des actes inhumains1.

“On me dit que j’ai utilisé de l’argent sale, mais ai-je payé des gens pour commettre des crimes. J’aurais utilisé de l’argent sale pour gagner des élections. Mais l’Europe (c’est-à-dire, les États qui la composent) finance des crimes des milices libyennes avec de l’argent public. Sans cet argent, sans les bateaux que nous finançons ou que nous leur donnons, ces milices n’iraient pas enlever en mer les migrants pour les réduire en esclavage, les torturer, les violer et rançonner leurs familles. Sans cet argent, Béloko Zoungoula, dont je demanderai qu’on entendra la voix dans cette enceinte, n’aurait pas été frappé comme il le fut, et il n’aurait pas vu sa compagne Bélia, dont le prénom signifie la force de vivre mourir dans ses bras après avoir été salie par un groupe de ces bourreaux, que nous formons au respect des droits humains. Sans cet argent, le chalutier à bord duquel il avait pris place n’aurait pas été intercepté par un bateau donné par l’Italie grâce aux coordonnées transmises par une compagnie privée payée par Frontex.

Oserez-vous me condamner alors que les responsables de la politique migratoire européennes sont honorés ?

Oui, vous oserez, car la justice est comme la Vierge: il faut qu’elle paraisse de temps en temps, sinon le doute s’installe. La phrase, bien sûr, est d’Audiard.”

Nous ne citerons pas davantage une pièce qui est peut-être tolérée en raison des immunités que l’on accorde aux paroles tenues à l’intérieur des enceintes universitaires, mais qui ne bénéficie pas de la même mansuétude lorsque elles s’aventurent dans des univers parallèles au nôtre, qui sont, à ce jour et du point de vue du droit, des terras incognitas. »

Laurette leva les yeux et regarda l’enseignant qui avait l’air de s’ennuyer. L’épreuve allait durer 7 heures. Il fallait répondre à une série de questions emboîtées : L’enseignant pouvait-il donner un tel sujet d’examen ? L’auteur du texte pouvait-il être poursuivi par Desmarais ? Les étudiants de Timburbrou, dont le droit est le même que le nôtre, pouvaient-ils jouer une telle pièce et mettre dans la bouche de monsieur Desmarais des propos qu’il n’avait jamais tenus ? Mais, surtout : la justice pouvait-elle condamner Desmarais et épargner les responsables de la politique européenne qui faisait appel aux milices libyennes ?

Laurette compta le nombre de guillemets par lesquels commençait la question. Il fallait cartographier soigneusement le dossier. Depuis quelque temps, les sujets des examens étaient comme celui-ci, afin d’empêcher les étudiants de répondre en faisant faire le travail par une IA. Ces dernières, en effet, étaient spécialement malhabiles à naviguer dans ces structures emboîtées et à distinguer réalité et fiction, alors que les humains, eux, y arrivaient aisément. Enfin, aisément, se dit Laurette, pas tant que ça. Elle n’était pas la seule, du reste, à avoir du mal avec ce genre d’exercice. Sa génération avait été éduquée par des IA, qui, apparemment, ne comprennent rien à la frontière entre fait et fiction. Ses enseignants, eux, avaient grandi en adulant un obscur écrivain argentin qui aimait beaucoup les histoires emboîtées comme des poupées russes. Ils se vengeaient comme ils pouvaient, ces profs, de leur incapacité, que Laurette avait tant de mal à comprendre, d’avoir une relation apaisée avec leur IA.

Il y avait aussi un sujet différent par candidat. Rosalie, Laurette l’avait vu involontairement après s’être levée pour aller aux toilettes, devait rédiger un article pour pour la revue du Syndicat de la Magistrature qui abordait techniquement l’argumentation de l’accusé. Laurette éprouva, fugacement, une forme de vertige. Elle regarda l’enseignant et se senti vaguement émue. Plus loin, Anne-Marie, Laurette ne le savait pas, travaillait sur une action contre l’Italie et l’UE d’une rescapée des camps libyens2.

Allez, Laurette, au travail, se dit-elle.

Le dossier contenait des témoignages de migrants. Ceux des femmes et des enfants étaient particulièrement insoutenables. Les avocats du président Desmarais avaient appelé certains d’entre eux à la barre. Le président du tribunal, estimant que leur témoignage n’apportait rien à la compréhension de l’affaire, avait fait semblant de vouloir les écarter, mais, soutenus par l’opinion publique qui, quoi qu’en dise, influence la justice, les avocats eurent beau jeu de dénoncer une atteinte insupportable aux droits de la défense, qui put, donc, interroger les témoins à loisir.

Les avocats du président rappellent qu’il n’y a pas de preuve matérielle directe de la culpabilité de leur client, alors que la politique européenne tendant à faire capturer les migrants par les milices libyennes est reconnue officiellement : que d’efforts et de raisonnements plus ou moins rigoureux pour montrer la culpabilité de notre client, ironisent-ils, alors que vous avez sous les yeux, monsieur le président, des faits reconnus, des faits publics.

Le président Desmarais, toujours dans la pièce, fait mine de s’interroger ? : « L’article 40 du Code de procédure pénale, monsieur le Président, quelqu’un va-t-il s’en servir dans le scandale, avéré, celui-là, du financement des milices libyennes ? Personne n’en a informé la procureure de la République ici présente, personne ne compte le faire ? M’entend-elle seulement ? Dormez-vous, madame la Procureure ? »

« J’ai accepté de l’argent, me dit-on, de quelqu’un qui avait fait tuer 54 Français, mais, en même temps, tout se passe comme si les Libyens et les migrants enlevés en mer n’existaient pas. »

Le président Desmarais fouille dans ses affaires et brandit une feuille. « J’ai ici, madame la Présidente, une liste des principaux rapports qui établissent l’horreur des camps libyens. » Et l’accusé d’égrener d’une voix terne sa liste :

  1. Rapport MANUL-HCDH, décembre 2018 — « Migrants and Refugees in Libya »
  2. Rapport de la Mission indépendante d’établissement des faits sur la Libye (Conseil des droits de l’homme, A/HRC/50/63), 2022
  3. Rapport de la Mission d’enquête indépendante de l’ONU, mars 2023
  4. Rapport MANUL-HCDH, février 2026

Une deuxième feuille apparaît entre les mains de l’ancien avocat. Vous pourriez aussi vouloir prendre connaissance de quelques rapports d’ONG qui nous accablent :

  1. Amnesty International, juillet 2021
  2. Human Rights Watch, Rapport mondial (annuel)

Enfin, vous voudrez bien verser au dossier ces huit rapports qui fondent mon accusation de complicité à l’égard des autorités européennes (et italiennes). Vous me rappellerez sans doute que je suis l’accusé, pas le Procureur ? Eh bien, madame la Présidente, je me désigne, je me nomme, je m’institue Procureur. Je serai le Procureur des sans voix, de celles et ceux dont on sait les souffrances sans vouloir les voir. Puisque le procès qui leur rendrait justice n’a pas lieu, je ferai de votre tribunal l’enceinte qui les entendra. Ce sera ma défense. Je n’en ai pas d’autre.

Je devrais avoir honte de me défendre ainsi ? C’est indigne d’instrumentaliser la souffrance des gens pour esquiver ses responsabilités ? Peut-être, mais un autre moyen que ces cris soient entendus, je vous prie ? Est-ce de ma faute si le procès digne qui leur aurait rendu justice, celui que la Justice française se serait honorée d’avoir organisé, n’a jamais eu lieu ? Alors, ce sera pendant mon procès qu’on les entendra, pendant ce procès sale, le procès d’un homme qu’on accuse de corruption, de financement illégal de campagne électorale, etc. Elles méritaient mieux, ces victimes. Là-dessus, nous sommes d’accord. Et puis, je n’esquive pas, madame la Présidente. Je suis là devant vous. Ma condamnation était probable. Ma défense la rendra inévitable. Je ne me suis pas enfui. »

On se concentre, Laurette, on se concentre. Il faut cartographier le dossier, il faut être rigoureuse. Faisons une liste, une liste numérotée3.

  1. L’article ou le pseudo-article qui décrit la pièce de théâtre.
  2. La pièce de théâtre.
  3. Les textes de loi susceptibles de fournir le fondement des poursuites contre les responsables du financement par l’UE et par différents États des milices libyennes.
  4. L’article 40 du Code de procédure pénale.
  5. Un article du Monde décrivant les pratiques inhumaines des milices libyennes et les preuves de leur financement par l’UE et certains États.
  6. Une estimation du nombre de personnes capturées par les milices libyennes.
  7. Le nombre de personnes mortes dans des faits de terrorisme imputés à Abdallah Senoussi, militaire libyen et beau-frère de Kadhafi, au bénéfice duquel le dictateur libyen aurait financé la campagne électorale de monsieur Desmarais.
  8. Les principaux rapports établissant les mauvais traitements et les crimes dont les migrants sont les victimes en Libye.
  9. Les principaux documents permettant d’établir la responsabilité de l’UE et de pays européens (l’Italie, notamment) dans le financement des milices libyennes.
  10. Un article du Monde qui évoquait les poursuites contre le cimentier Lafarge qui établissait que la complicité naît nécessairement du fait que ladite entreprise savait que l’argent qu’elle versait à Daesh pouvait servir à commettre des attentats. Point n’était besoin de démontrer que l’entreprise souhaitait que les attentats soient commis.

  1. L’univers parallèle de Timburbrou a divergé du nôtre. La personne qui s’y appelle Desmarais ne doit pas être confondue avec le Stanilslas Desmarais de notre univers. Cette homonymie s’impose à nous et nous ne saurions l’occulter ↩︎
  2. Quelques semaines après l’épreuve, Laurette apprit que des étudiants de différentes disciplines des universités de Reykjavik, Bruxelles, Philadelphie et Séville avaient travaillé sur des sujets analogue. Il y avait des étudiants de droit, comme elle, mais aussi d’autres disciplines. Ceux de Bruxelles reconstituaient la pièce de théâtre et avaient l’intention de la jouer. Le vertige qui la saisit à nouveau eut cette fois-ci quelque chose de nauséeux ; la jeune femme eut l’impression désagréable de faire partie d’un vaste organisme sans épiderme. Petite, son père lui avait parlé de ce qu’il appelait les super-organismes, ces structures qui, comme les fourmilières, pouvaient être regardées comme des organismes sans épiderme dont les individus seraient les cellules. ↩︎
  3. Nous avons pu retrouver la liste que Laurette a constituée. Nous ne disposons pas cependant de la totalité des documents qui lui ont été fournis. Nous n’avons pas pu nous procurer l’article (le numéro 1 de la liste). Quant à la pièce de théâtre, elle nous est parvenue, mais comme il arrive souvent avec les documents de Timburbrou, elle est instable et résiste à la copie. Les documents du dossier de Laurette que nous mettons à la disposition du lecteur se trouvent en annexe (ANNEXE). ↩︎

Gustavo Rormal, Bruxelles

Le président Desmarais peut-il attaquer l’auteur de l’article ?

Le dossier de Gustavo contenait le l’article qui rendait compte de la représentation de la pièce dans un univers parallèle. Il y avait aussi une présentation des rigid designators de Kripke et de la théorie des mondes possibles.

Je n’y comprends rien. Telle est la réaction initiale de Gustavo. Mais l’épreuve est importante. Il faut que je comprenne. Il faut, en tout cas, que j’écrive quelque chose et, pour cela, il faut que je comprenne. En tout cas, il faut que je fasse semblant de comprendre et, pour cela, il faut que je me convainque que je comprends. Tout ça se bouscule dans ma tête. Je souffle. Je consulte les documents. Et très vite, je commence à comprendre (à me convaincre que je comprends).

La question est de savoir si le Desmarais de notre univers peut attaquer celui qui diffuse l’article qui rend compte dans notre monde de la représentation d’une pièce de théâtre se déroulant dans un univers parallèle et dans laquelle ledit Desmarais reconnaît une culpabilité qu’il a toujours niée dans notre monde. Il faut ajouter que la diffusion de l’article intervient après que Desmarais (le vrai Desmarais, celui de notre univers) a été jugé coupable par la justice d’une partie des infractions dont il reconnaît la culpabilité dans la pièce, mais qu’il a fait appel et qu’il doit être, dès lors, présumé innocent en dépit de sa première condamnation et ce, en attendant la décision de la Cour d’appel. Cette circonstance complexifie le dossier, mais est subalterne : la question centrale est de savoir si Desmarais peut ou non attaquer l’auteur d’un texte qui décrit quelque chose qui se passe dans un univers parallèle.

La première chose à faire, je me dis, c’est ne pas parler d’univers parallèles, mais de mondes possibles. Un monde possible est un monde différent du nôtre, mais possible. Un monde dans lequel le président Desmarais reconnaît sa culpabilité est un monde possible. Les mondes possibles sont tous ceux qui sont logiquement possibles. Un monde dans lequel les cercles sont carrés n’est pas un monde possible.