« Je suis coupable » : l’étrange pièce que jouent les étudiants de l’Université libre de Timburbrou, mars 2032

Timbur, le 22 mars 2032

Orlando Hlaer

 » « Comment osez-vous ? » Le président Stanislas Desmarais s’adresse au tribunal et au ministère public. « Comment osez-vous ? », martèle-t-il.

C’est à une scène étrange que j’ai assisté dans les locaux de l’ULT, l’Université libre de Timburbrou, un univers parallèle au nôtre. Les étudiants de droit, dans un exercice qui avait quelque chose de carnavalesque, ont imaginé un procès dans lequel le président Desmarais admettait ses torts et reconnaissait les faits qui lui étaient imputés. Mais, combatif, hargneux, suivant le mot trop facile de l’un des étudiants qui assistait à la mise en scène, il entreprenait de démontrer que sa faute était bien légère en comparaison avec les actes accomplis par la puissance publique, qui finançait des milices libyennes qui, pour protéger les frontières de l’Europe, commettaient des actes inhumains1.

“On me dit que j’ai utilisé de l’argent sale, mais ai-je payé des gens pour commettre des crimes. J’aurais utilisé de l’argent sale pour gagner des élections. Mais l’Europe (c’est-à-dire, les États qui la composent) finance des crimes des milices libyennes avec de l’argent public. Sans cet argent, sans les bateaux que nous finançons ou que nous leur donnons, ces milices n’iraient pas enlever en mer les migrants pour les réduire en esclavage, les torturer, les violer et rançonner leurs familles. Sans cet argent, Béloko Zoungoula, dont je demanderai qu’on entendra la voix dans cette enceinte, n’aurait pas été frappé comme il le fut, et il n’aurait pas vu sa compagne Bélia, dont le prénom signifie la force de vivre, mourir dans ses bras après avoir été salie par un groupe de ces bourreaux, que nous formons au respect des droits humains. Sans cet argent, le chalutier à bord duquel il avait pris place n’aurait pas été intercepté par un bateau donné par l’Italie grâce aux coordonnées transmises par une compagnie privée payée par Frontex.

Oserez-vous me condamner alors que les responsables de la politique migratoire européenne sont honorés ?

Oui, vous oserez, car la justice est comme la Vierge: il faut qu’elle paraisse de temps en temps, sinon le doute s’installe. La phrase, bien sûr, est d’Audiard.

Oui, vous oserez, et je m’en félicite, madame la présidente. Si la justice se déshonore en regardant ailleurs quand nous finançons les crimes des milices libyennes, elle s’honore en me poursuivant.”

Nous ne citerons pas davantage une pièce qui est peut-être tolérée en raison des immunités que l’on accorde aux paroles tenues à l’intérieur des enceintes universitaires, mais qui ne bénéficie pas nécessairement de la même mansuétude lorsqu’elle en sort ou quand un chroniqueur la ramène dans notre univers. Ces propos tenus dans des univers parallèles au nôtre sont, du point de vue du droit, des terras incognitas. »