A Lille, le mars 2024
Je me permets de vous transmettre quelques réflexions sur la manière dont Le Monde a rendu compte des déclarations de la ministre Bergé sur les propos supposément ambigus des associations féministes au sujet des attaques du Hamas du 7 octobre.
Ces notes ont été rédigées le 22 février pour la première et le 5 mars pour la seconde, après que j’ai pris connaissance de votre article du 2 mars par lequel vous rendiez compte des déclarations de la ministre selon lesquelles le passage au crible des associations féministes financées par le gouvernement n’avait révélé aucune déclaration problématique.
Note du 22 février.
Le Monde a rendu compte des déclarations de la ministre Bergé sur Radio J par lesquelles elle annonçait qu’elle demandait à son administration de passer au crible les déclarations des associations féministes au sujet des attaques perpétrées par le Hamas. La ministre annonçait également que les associations ayant tenu des propos ambigus au sujet de ladite attaque ou n’ayant pas su les caractériser ne devraient pas être financées par des fonds publics.
Je souhaite vous manifester mon étonnement, car votre article omet une information fondamentale : la ministre a prétendu que des milliers de femmes israéliennes ont été exterminées, assassinées, violées ou brulées. Si l’étalon utilisé pour qualifier les positions des associations féministes est la réalité alternative mise à jour par la ministre, il est à craindre qu’il faille supprimer le financement public de l’ensemble de ces associations et que l’administration de madame Bergé soit amenée à effectuer un travail aussi titanesque qu’absurde, puisque des centaines d’associations sont, selon la ministre, concernées.
À ma connaissance, la ministre n’a pas corrigé ses propos, qui perdurent. La diffusion d’une fausse information par une ministre de la République ne devrait-elle pas par elle-même faire l’objet de l’attention du Monde ? C’est à juste titre que votre journal s’inquiète de la désinformation véhiculée par des puissances étrangères, mais celle qui émane du gouvernement français devrait aussi retenir son attention.
Je subodore, monsieur le médiateur, qu’une forme de gêne ait pu empêcher Le Monde de reproduire les propos de la ministre et, surtout, d’en analyser les conséquences. C’est, pour ma part, avec embarras et incrédulité que j’en ai pris connaissance. Que dirais-je à mes élèves, me suis-je demandé, s’ils m’interrogeaient sur les estimations de la ministre et sur les instructions qu’elle donnait à son administration ? Je me permets de vous transmettre le courrier que j’ai adressé à la ministre et la demande de communication de documents que je formule pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de cette affaire. Je ne sais pas quelle suite doit donner Le Monde à ces déclarations, mais il me semble qu’elles en appellent une. Il ne devrait pas être anodin qu’une ministre, sur un sujet aussi grave, s’autorise à diffuser de fausses informations. Est-ce que, si personne ou presque n’y réagit, la déclaration de la ministre ne mérite pas un article ? Quel est l’effet sur la société de ce genre de propos ? Quel en est l’effet sur mes élèves, qui reprochent à l’État de pratiquer le deux poids, deux mesures ?
Faut-il se dire que « des milliers » n’est pas véritablement une estimation, mais une façon de manifester son émotion ? Peut-être. Mais imaginons un instant qu’un ministre multiplie par dix le nombre de victimes palestiniennes pour exprimer son émotion. Le tollé aurait été immense et immédiat. Il faut aussi noter que le nombre de victimes israéliennes est parfaitement connu. Ce fait est important, car si l’on ne peut pas faire autrement que d’accepter les approximations lorsqu’on estime le nombre de Juifs tués par l’Allemagne ou le nombre de disparus de la dictature argentine, la décision de la ministre de présenter des données fausses ne saurait être analysée de la même manière dans le cas qui nous occupe.
J’ai tendance à penser que l’indifférence avec laquelle le propos de la ministre est accueilli témoigne d’une banalisation de la désinformation dont un journal tel que Le Monde devrait rendre compte.
Note du 5 mars.
Le Monde rend compte d’une interview donnée par la ministre Bergé au Parisien pendant laquelle celle-ci déclare :
***
Si vous prenez la peine de lire le courrier que j’ai adressé à la ministre, vous verrez que je prends appui sur l’article que Le Monde a consacré aux efforts que déploie Israël pour documenter les violences sexuelles commises par le Hamas. Cet article, qui contient des informations de valeur, me paraît cependant problématique en ceci qu’il présente les explications de la partie israélienne sans toujours prendre la distance qui aurait été, à mon estime, nécessaire.
Votre correspondant écrit :
Les analyses médico-légales n’ont pas pu être effectuées à cause de l’urgence ou de l’état des cadavres, dont un grand nombre a été brûlé. «
https://www.lemonde.fr/international/article/2023/12/08/israel-s-organise-pour-documenter-les-violences-sexuelles-commises-lors-de-l-attaque-du-hamas_6204604_3210.html
Cette affirmation aurait dû être précédée de la mention « Selon les autorités israéliennes », ne pensez-vous pas ?
Votre correspondant affirme que des indices émergent et en cite certains. Mais ces indices sont-ils fiables ? Rien n’est sûr, en vérité ; et ces indices sont tous indirects, ce qui invite à la prudence. Leur multiplication ne supprime pas le flou qui les entoure. N’aurait-il pas fallu rappeler qu’Israël est engagé dans une guerre d’information et que Haaretz avait déploré que les récits non vérifiés renforcent ceux qui nient les atrocités commises par le Hamas ? Dans l’article du journal israélien, publié quatre jours avant celui du Monde, est cité un courrier envoyé par l’épouse du premier ministre à la première dame étasunienne. Ce courrier contient un récit non fondé, faux, selon toute vraisemblance, concernant l’enlèvement d’une femme enceinte qui aurait accouché en captivité.
« Les témoignages surgissent et vont encore surgir », dit madame vvv, citée dans l’article. Il ne semble pas, deux mois après, qu’il y ait eu beaucoup de témoignages nouveaux ou qu’ils aient été rendus publics.
Les faits dénoncés par Israël se sont peut-être produits. Les mettre en doute est difficile émotionnellement, mais aussi risqué, car le premier ministre israélien n’est pas le seul à s’en prendre avec violence à celles et ceux qui n’endossent pas la version israélienne comme allant de soi.
La crainte de prendre de la distance par rapport au récit israélien qu’il me semble percevoir dans l’article précité n’est-elle pas la même que celle qui rend difficile l’examen rigoureux des déclarations de la ministre Bergé ?
Je publie ce courrier à l’adresse
Si vous estimez opportun d’y donner suite, je ne manquerai de publier votre réponse dans ce blog.
Bien à vous,
SN
PS : J’ai rédigé ce courrier à la fin février. Je n’ai pas voulu vous l’envoyer immédiatement, pensant que la ministre Bergé répondrait peut-être à celui que je lui ai adressé ou que Le Monde reviendrait de façon plus circonstanciée sur les questions que je me posais. La ministre n’a pas répondu et les doutes sur la réalité de ses estimations n’en sont plus : leur caractère mensonger est désormais évident. Il suffit pour s’en convaincre d’observer que les affirmations de vos confrères du New York Times, beaucoup plus modérées, sur l’emploi supposé des agressions sexuelles comme arme de guerre par le Hamas sont battues en brèche et que, malgré ses efforts, le journal ne réussit pas à les documenter de manière directe ou solide. Alors qu’on apprend avec effarement et incrédulité que l’article que ce journal réputé sérieux a consacré aux agressions sexuelles commises par le Hamas a été co-écrit par une ancienne membre des services de renseignement de l’armée israélienne, on aimerait que Le Monde enquête en profondeur sur les actions souvent couronnées de succès par lesquels l’État d’Israël parvient à désinformer l’opinion publique, aux États Unis et ailleurs.