"Il ne faut pas dire que c'est cancérigène". Lettre au président Macron au sujet de ses déclarations sur le chlordécone.

À Lille, le vendredi 15 mars 2019.

par la voie hiérarchique, s/c du chef d’établissement

Monsieur le Président,
1. Au sujet du chlordécone, vous avez déclaré1 :

« Il ne faut pas dire que c’est cancérigène. Il est établi que ce produit n’est pas bon, il y a des prévalences qui ont été reconnues scientifiquement, mais il ne faut pas aller jusqu’à dire que c’est cancérigène parce qu’on dit quelque chose qui n’est pas vrai et qu’on alimente les peurs. »

2. Le journal Le Monde, a contacté les services de l’Élysée pour obtenir des explications sur vos affirmations2 :

Contacté, l’Elysée a tenté lundi d’éteindre la polémique et s’est voulu rassurant, récusant tout « retour en arrière » et plaidant un « malentendu », explications sémantiques à l’appui. « Le président n’a jamais dit que le chlordécone n’était pas cancérigène, a-t-il soutenu au Monde. Quand il dit : “Il ne faut pas dire que c’est cancérigène”, c’est une façon de dire : “On ne peut pas se contenter de dire que c’est cancérigène, il faut aussi agir.” »

3. Je présume dans ce qui suit que vous ne contestez pas l’exactitude de ces citations. À ma connaissance, elles n’ont pas été démenties, alors même qu’elles étaient, sans doute en raison de leur étrangeté, fortement relayées par la presse.
4. Je vous écris car je souhaite vous interroger respectueusement sur la deuxième de ces citations, par laquelle, si je comprends bien, vos services affirment que quand vous avez dit qu’il n’est pas vrai que le chlordécone soit cancérigène, vous n’avez pas dit qu’il n’est pas vrai que le chlordécone soit cancérigène.
5. Il ne serait pas à mon estime dépourvu d’intérêt que nous réfléchissions avec nos élèves à une situation où, au plus haut niveau de l’État, on semble dire qu’une affirmation et sa négation sont vraies en même temps. On pourra confronter le propos de vos services à la notion de novlangue, développée par Orwell dans 1984, un roman que nos élèves connaissent souvent bien. Il pourra aussi être utile d’explorer le principe de non-contradiction qui affirme que les propositions p et non-p ne peuvent pas être vraies en même temps. Je voudrais donc créer un dossier à l’attention des collègues qui souhaiteraient travailler en classe sur les explications que vos services ont données au Monde et, plus généralement, sur la question de l’utilisation du chlordécone dans les Antilles françaises.
6. Monsieur le Président, pourriez-vous m’indiquer comment il faut comprendre, selon vous, les explications données par vos services au Monde ? Ont-ils, eux aussi, ces services, donc, dit autre chose que ce qu’ils ont dit ?
7. En annexe à cette lettre vous trouverez quelques considérations sur le communiqué par lequel les professeurs Multigner et Blanchet rétablissent les faits ou la vérité après vos déclarations. Vous trouverez aussi la suggestion respectueuse que soit organisé un Grand Débat entre vous et des élèves antillais sur la question du chlordécone.
8. Je publie cette lettre à l’adresse http://sebastiannowenstein.blog.lemonde.fr/2019/03/15/il-ne-faut-pas-dire-que-cest-cancerigene-lettre-au-president-macron-au-sujet-de-ses-declarations-sur-le-chlordecone/
Je vous prie d’agréer, monsieur le Président, l’expression de mes salutations dévouées.
S. Nowenstein,
professeur agrégé.
 
 
ANNEXE I.
Au sujet des faits scientifiques, de la définition légale des produits cancérigènes et des avis de l’Inserm et de l’OMS.
Les éléments suivants peuvent enrichir la réflexion proposée dans le dossier que je prépare. Ils ne sont pas, cependant, strictement nécessaires, puisque, ce qui doit être éclairé, c’est le défi à la logique qui, à première vue, recèlent en elles-mêmes les explications données au Monde par vos services.
1. L’article R4412-60 du code du travail dispose :

On entend par agent cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction les substances ou mélanges suivants :

1° Toute substance ou mélange qui répond aux critères de classification dans la catégorie 1A ou 1B des substances ou mélanges cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction définis à l’annexe I du règlement (CE) n° 1272/2008

2. L’annexe I du règlement (CE) n° 1272/2008 définit comme suit la catégorie 1B :

les substances dont le potentiel cancérogène pour l’être humain est supposé; la classification dans cette catégorie s’appuyant largement sur des données animales.

3. Afin de rétablir les faits après vos déclarations, les professeurs Multigner et Blanchet ont publié un communiqué et fait des déclarations dépourvues d’ambiguïté, comme le montre, par exemple, le dossier de La Première.
4. Vos contradicteurs sont des scientifiques reconnus qui ont publié leurs travaux dans une revue réputée, le Journal of Clinical Oncology. Leur article est en accès libre : Chlordecone Exposure and Risk of Prostate Cancer.
5. Vous avez affirmé vous fonder sur l’OMS et l’Inserm3 :

« Je me suis prononcé sur ce que l’OMS et l’Inserm nous ont donné. »4

Souhaitant intégrer à mon dossier les documents de l’OMS et de l’Inserm auxquels vous faites allusion, je vous demande respectueusement de bien vouloir me les communiquer en vertu de la loi du 17 juillet 1978. En vertu de la même loi, je vous demande de bien vouloir me communiquer également les documents par lesquels vous avez saisi l’OMS et l’Inserm pour solliciter leur avis sur la question du chlordécone.
Je ne puis manquer de noter que le professeur Multigner travaille au sein de l’Inserm, et que cet institut diffusa un communiqué de presse qui rendait compte des découvertes dudit professeur : Chlordecone exposure and risk of prostate cancer. A ma connaissance, ni le communiqué des professeurs Multigner et Blanchet, ni le communiqué de l’Inserm n’ont été retirés, contredits ou critiqués par l’Inserm.
Je forme des vœux pour que la publications des documents que je vous demande permette de surmonter cette apparente contradiction. C’est que, monsieur le Président, vous le comprendrez aisément, la confiance des élèves dans les institutions scientifiques est un enjeu majeur pour tout enseignant et que, après vos déclarations, celles de vos services et le communiqué des professeurs Blanchet et Multinger, on peut avoir le sentiment qu’une certaine confusion prévaut.
ANNEXE II.
En complément du Grand débat national, un débat argumenté et loyal avec les lycéens ?
1. Vous avez choisi, monsieur le Président, de situer le Grand débat national en dehors des règles de la Commission du débat public5, ce qui vous permet, par exemple, de ramasser les micros de vos contradicteurs antillais6 lorsque vous estimez que l’abondance ou la nature de leurs questions nuisent à la clarté de vos explications ou à leur bonne réception7.
2. Se conçoit-il, monsieur le Président, qu’en complément du Grand débat national mis en place par vos services ou par ceux du premier ministre, des débats interviennent avec des lycéens qui seraient conformes aux exigences de la délibération argumentée que nous nous efforçons d’inculquer à nos élèves ? Peut-être trouverez-vous le temps de vous engager dans une délibération au long cours avec des lycéens -avec les lycéens antillais, en particulier- sur la question du chlordécone ? Et au-delà, pourquoi ne pas débattre avec eux des notions de vérité et de transparence et du rapport que l’État entretient avec elles ?
5. Je crois que ce serait là un formidable moment de démocratie et une preuve que l’État, après avoir toléré l’empoisonnement, pour reprendre le terme du cancérologue Dominique Belpomme, de leurs parents et grands-parents, prend désormais au sérieux ces enfants8.
6. Travailler sur le chlordécone et situer la problématique sur le temps long peut permettre de réfléchir à la question plus générale de la vérité et de ce qui la détruit, le secret ou le mensonge, le mensonge d’État, par exemple ou le mensonge collectif, pour reprendre une expression que vous avez employée quand vous avez voulu qualifier le comportement des Guadeloupéens qui ne payent pas leur facture d’eau.
7. Ne vous sentez pas visé, je vous prie, monsieur le Président, par le paragraphe 69.
8. Chacun a pu admirer l’énergie, la résistance physique et même, selon certains, le courage dont vous avez fait montre en vous exprimant pendant un nombre incalculable d’heures devant les maires de France. Ces qualités personnelles et admirables peuvent, toutefois, être utilement complétées par la tenue d’un débat sérieux et argumenté, comme celui que je me permets d’envisager ici. Car, s’il est vrai, que l’État est une entité immatérielle que ses agents et serviteurs incarnent10, les qualités personnelles de ces derniers, fussent-elles celles du premier d’entre eux, ne sauraient se substituer à la délibération sérieuse qui est indispensable à toute vie démocratique11.

2Source : ibid.

4Vous avez aussi déclaré : L’OMS et l’Inserm indiquent qu’il n’y a pas de lien direct établi. Est-ce que, dans votre esprit, cet énoncé est équivalent à celui qui consiste à dire qu’il n’est pas vrai que le chlordécone soit cancérigène ? Si c’est le cas, la transformation sémantique opérée par vos services et dont informe Le Monde s’applique-t-elle aussi à cette affirmation ? En lisant vos propos, on ne peut pas ne pas penser au style argumentatif utilisée ad nauseam par l’industrie du tabac pour gagner du temps. Comme le rappelle Le Monde, il a fallu des dizaines d’années pour établir de façon indubitable le lien entre tabagisme et cancer du poumon. Votre affirmation pourrait accréditer l’idée qu’à l’instar de l’industrie du tabac, l’État cherche à reculer le moment où il devra indemniser les victimes du chlordécone. Heureusement, comme on l’a vu plus haut, le Législateur a affaibli cette argumentation en adoptant l‘article R4412-60 du code du travail que je citais plus haut.

J’ai donc l’impression que  vos propos peuvent prêter à confusion. Ne faudrait-il pas que vos services resignifient aussi explicitement cette déclaration ?

L’œuvre majeure sur la fabrication de l’ignorance par l’industrie du tabac reste Proctor, Robert N. (2012). Golden Holocaust: Origins of the Cigarette Catastrophe and the Case for Abolition. Berkeley: University of California.

Citons ici rapidement un extrait de l’introduction à cet ouvrage écrite par le professeur Girel :

« On verra, dans le chapitre « L’agnotologie en action », l’étendue de la « boite à outils » de l’industrie du tabac. Elle a alors construit, et parfois imposé, un discours sur les moyens de preuve, sur la différence entre corrélation et causalité, sur la possibilité qu’il y ait plusieurs causes pour un même effet (que le fait d’être malade provienne du tabac, mais aussi de virus, du mode de vie), mais aussi plusieurs effets pour une même cause (que le fait de fumer et celui d’être malade dépendent par exemple d’une prédisposition génétique), sur la légitimité de transférer ce que l’on a appris des tissus du dos de la souris – badigeonnées de goudrons de tabac et développant des tumeurs – à ceux des bronches humaines. Elle produit une forme d’épistémologie dont le caractère artificiel n’apparaît pas forcément en première approche, car elle déplace souvent des modes de raisonnement éprouvés ailleurs, d’où l’intérêt du décryptage que Proctor propose ici ». Source : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01388945/file/Preface_a_R_Proctor_Golden_Holocaust_Par.pdf

5On se souvient, en effet, que la présidente de la Commission du débat public, madame Jouanno, avait refusé de présider au Grand débat national, qu’elle considérait propice à une opération de communication. Source : https://www.nouvelobs.com/politique/20190125.OBS9124/jouanno-le-grand-debat-est-fausse-au-profit-d-une-operation-de-communication.html

6J’avoue ne pas très bien savoir si vos rencontres avec les maires font partie du Grand débat national ou pas. De ces rencontres, je ne trouve pas trace dans le site du Grand débat national, mais, en même temps, le site de l’Élysée titre le 1er mars 2019 : Le Grand Débat avec des maires de Gironde. J’écris aux garants du Grand débat national pour obtenir des précisions sur ce point. J’ai noté, en tout cas, les critiques des garants relayées par Le Monde : « « Nous avions précisé que les membres de l’exécutif devaient se mettre en retrait de ce débat. Nous n’avons pas été entendus, il y a eu une communication trop intense qui a pu contribuer à activer la méfiance », a insisté M. Perrineau, appelant à bien distinguer « ce qui relève d’un exercice participatif et ce qui relevait de la communication gouvernementale » ».

7Vous avez réprimandé avec gentillesse les maires antillais et vous les avez appelés « les enfants ». C’est sans doute quelque chose que les règles souples des Grands Débats que vous avez avec les maires autorisent. Dans la vidéo, on entend quelques applaudissements. Proviennent-ils de maires heureux d’être traités avec sympathie et humour par le président de la République ? Je prévois d’interroger les maires des Antilles sur la façon dont ils ont reçu vos admonestations paternelles, pour les qualifier ainsi.

8Nombre de ces enfants sont sans doute contaminés aussi. Cependant, étant donné qu’après 1993, le chlordécone était interdit, l’affirmation selon laquelle l’État a toléré leur empoisonnement doit être prouvée.

9C’est que, bien entendu, je vous accorde le bénéfice du doute. Je considère, par principe méthodologique, que vous n’avez pas menti parce que, pour mentir, il faut une volonté de le faire et qu’il se pourrait que ce soit par ignorance que vous avez affirmé que le chlordécone n’est pas cancérigène. Je pose que, n’étant pas scientifique, vous ne compreniez pas bien ce qu’est une substance cancérigène et que, n’étant pas juriste, vous ne compreniez pas bien non plus le sens de l’article R4412-60 du code du travail. Je pose aussi que vos collaborateurs, dont le choix n’est pas une science exacte, ont pu mal vous informer ou que l’Inserm ou l’OMS ont pu vous donner des informations qui contredisent les faits établis par les professeurs Multigner et Blanchet et que, bien que philosophe, vous ayez une perception peu développée de la notion de causalité. Je dois cependant vous dire en conscience que je ne saurais souscrire à la démarche de vos services, qui vous font dire le contraire de ce que vous avez dit. S’il n’y a nulle offense à vous imputer de faibles connaissances en droit ou en sciences, ce serait un outrage que d’imaginer que vous maîtrisez mal votre expression verbale, dont chacun s’accorde à reconnaître et la qualité et la finesse.

10Voir par exemple TROPER M., HAMON F (2012), Droit constitutionnel, LGDJ, 33ème ed. p 85.

11 Sur la question de l’importance du débat loyal, argumenté et rationnel en démocratie, je me réfère à Habermas et à Rawls, mais aussi aux préconisations de notre ministère concernant l’éducation morale et civique (voir, par exemple, Bulletin officiel n° 30 du 26-7-2018). Pour Habermas, on peut consulter : Jürgen Habermas Morale et communication, Théorie de l’agir communicationnel (t.2, Paris, Fayard, 1987), De l’éthique de la discussion (Paris, « champs », Flammarion, 1992), Débat sur la justice politique (avec John Rawls,« humanités », cerf, 1997), Droit et démocratie, trad.  française R. Rochlitz et C. Bouchindhomme, Gallimard, 1997. En ce qui concerne Rawls, je me réfère à sa Théorie de la justice (1971), trad. par Catherine Audard, Paris, Seuil, 1987.

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