Antisémitisme ? Des dangers de la résolution Maillard. Lettre au député.

Monsieur le député,

La présentation devant l’assemblée nationale de votre résolution tendant à adopter la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) ne peut que susciter l’inquiétude de l’enseignant que je suis.

J’avais exposé par la voie hiérarchique1 ces inquiétudes à monsieur le ministre Blanquer lorsque le président de la République avait annoncé que la France adopterait la définition de l’antisémitisme de l’IHRA. Je demandais par le courrier cité des clarifications qui me semblaient indispensables et qui, malheureusement, ne sont jamais venues. C’est donc à vous que je souhaite transmettre ces inquiétudes et cette demande de clarification, alors que vous vous apprêtez à défendre votre résolution.

Monsieur le député, lorsque mes élèves m’interrogent sur mon nom, je n’occulte pas qu’il est juif. Dans mon lycée d’une banlieue populaire de la métropole lilloise, je n’ai jamais essuyé la moindre remarque antisémite. Aucun sentiment d’insécurité ne m’habite, ni quand je fais cours, ni aux abords de mon lycée.

Je me demande si tel serait encore le cas si l’on venait à inclure dans mes missions celle de combattre l’antisémitisme tel que votre résolution veut le définir2.

Car vous ne l’ignorez nullement, monsieur le député, et la tribune que 127 intellectuels juifs publient dans Le Monde3 pour critiquer votre démarche le rappelle utilement, cette définition est largement perçue et utilisée comme un instrument au service de la politique israélienne. Cette politique est celle d’un Etat qui, il y a peu, a intégré, selon le professeur de droit international de l’université hébraïque de Jérusalem Mordechai Kremnitzer, la discrimination ouverte dans sa constitution :

The new version raises the overt, blunt discrimination to the constitutional level4.

Si nul ne saurait mettre en cause la nécessité de lutter contre l’antisémitisme, on peut se demander si lier la définition de ce dernier, par la solennité d’une résolution parlementaire, à celle de l’IHRA est véritablement opportun.

Je vous prie d’agréer, monsieur le député, l’expression de mes salutations républicaines.

Sebastián Nowenstein,

professeur agrégé.

PS : Je publie ce courrier à l’adresse https://sebastiannowenstein.org/2019/12/03/antisemitisme-des-dangers-de-la-resolution-maillard-lettre-au-depute/

1Voir sebastiannowenstein.org/2019/04/09/lettre-au-ministre-au-sujet-de-ladoption-par-la-france-de-la-definition-de-lantisemitisme-de-lalliance-internationale-pour-la-memoire-de-lholocauste-ihra/

2Le président de la République a déclaré que l’adoption de cette définition était notamment destinée à raffermir (sic) les pratiques des enseignants (voir https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/02/20/antisemitisme-plus-jamais-ca). Dans un article donné au Monde pour défendre votre résolution, le le délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT m’apprend que la définition de l’IHRA est déjà utilisée à l’occasion des formations à destination des policiers, des gendarmes et des magistrats par la Dilcrah (voir https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/02/frederic-potier-la-proposition-de-resolution-sur-l-antisemitisme-est-un-instrument-supplementaire-pour-mieux-decrypter-la-haine-contre-les-juifs_6021349_3232.html)

3Voir https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/02/appel-de-127-universitaires-juifs-aux-deputes-francais-ne-soutenez-pas-la-proposition-de-resolution-assimilant-l-antisionisme-a-l-antisemitisme_6021348_3232.html

4Voir https://www.haaretz.com/israel-news/.premium-nation-state-law-makes-discrimination-in-israel-constitutional-1.6291906