Hissé au pouvoir par Franco, Juan Carlos Ier se mit dans les traces de son prédécesseur pour se constituer une fabuleuse fortune. Le mythe du roi exemplaire, déjà écorné, s’effondre. C’est l’occasion de revisiter une Transición que l’on a jamais voulu nommer avec précision. Les termes pourtant existent : restauration monarchique prévue et voulue par Franco.

Par delà l’image pathétique d’un vieillard arrosant de millions une maîtresse presque trente ans plus jeune, le scandale des millions (des milliards ?) mal acquis du roi dit émérite montre les limites et les carences de cette Transición espagnole que l’on a tant vantée et que l’on a baptisé ainsi pour éviter de la nommer avec précision, ce que nous nous sentons autorisé à faire ici : la « Transición » fut une restauration monarchique prévue et voulue par Franco.

Après s’être emparé du pouvoir par un coup militaire qui déboucha sur la guerre sanglante que l’on sait, Franco s’enrichit vertigineusement. Juan Carlos, hissé au pouvoir par le dictateur, se mit dans les pas de son prédecesseur et se constitua une fortune que le New York Times estime à plus de deux milliards d’euros. L’Espagne se montra aussi complaisante avec l’un qu’avec l’autre. Les héritiers de Franco continuent de profiter des biens accaparés par leur avide ancêtre et Juan Carlos bénéficie d’une impunité taillée sur mesure qui repose sur la fiction que l’évasion fiscale, entre autres infractions, fait partie des activités normales d’un chef d’État, ainsi que sur l’idée singulière que l’ancien monarque ne saurait redevenir un justiciable comme les autres. En même temps, la justice espagnole bafoue l’immunité de l’eurodéputé Junqueras en le maintenant en prison en dépit de la décision de la Cour européenne de justice qui a reconnu de la façon la plus claire que l’indépendantiste jouissait de son immunité dès son élection. Un élu du peuple en prison alors que Juan Carlos se noie dans ses millions… Inmunidad : le concept devient de plus en plus difficile d’expliquer à mes élèves.

En 2014, le roi abdique en catastrophe alors que les scandales se multiplient. Depuis 2015, le Centro de investigaciones sociológicas (CIS), organisme officiel qui produit des statistiques sur la société espagnole, a cessé d’interroger les citoyens sur l’opinion qu’ils ont de l’institution monarchique. La question, au demeurant, du choix entre monarchie et république ne fut pas posée au peuple espagnol : après la mort de Franco, ce fut monarchie ou rien.

Quelques jours avant que la Tribune de Genève dévoile les libéralités de l’ancien roi, le rapporteur pour l’extrême pauvreté des Nations unies publiait un rapport accablant sur la misère dans laquelle vit une partie de la population espagnole. Le rapporteur soupçonne que nombre d’Espagnols, confrontés à ce qu’il a vu, ne reconnaîtraient pas leur pays.

Le rapporteur a raison bien au delà de son sujet. On n’a pas vu, on n’a pas voulu voir. On a cru que la Movida suffisait. Et, pendant que la fête battait son plein dans les rues branchées de Madrid et des capitales régionales, une autre fête se déroulait, un peu -juste un peu- plus silencieuse, celle de l’enrichissement avide et corrompu, avec la famille royale comme porte-étendard. En parallèle, comme en sourdine mais inexorablement, les inégalités se creusaient pendant les crises, la question catalane montait et le pays entier, son sol même, était dévolu à une croissance économique brutalement insoutenable. Aujourd’hui, 44 % des aquifères espagnols sont surexploités, la Mer mineure de Murcie se meurt et la réserve naturelle unique de Doñana est menacée par les puis illégaux qui rendent la fraise espagnole si compétitive. En Andalousie, le gouvernement entreprend la légalisation de 327.000 logements construits illégalement : l’illégalité, en fait, est la norme.

Une certaine Espagne a cru en la méthode Coué. Mais répéter avec acharnement que l’on est un état de droit ne suffit pas à faire advenir ce dernier. Pas plus que les mirages d’une théorie du ruissellement à l’espagnole n’ont réduit les inégalités sociales.

A défaut d’être monarchiste, une partie de la gauche fut volontiers juancarlista. On voulait dire par là que l’on savait gré au roi d’avoir conduit une transition dont on se satisfaisait, même si l’on gardait ses réticences à l’égard de l’institution qu’il incarnait.

Puisse l’effondrement du mythe du roi ébranler celui de la Transición, dont la survivance n’aide pas l’Espagne à affronter sérieusement ses problèmes. Hélas, le refus du parti socialiste d’accepter que la commission d’enquête sur les affaires du roi émérite demandée par son partenaire Podemos se mette en place n’est pas du meilleur augure.

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