Le Courrier de Timburbrou, le 22 mars 2038.

Nous avons rencontré…
Esteban Nierenstein.
Il y a dix-neuf ans, monsieur Nierenstein, professeur agrégé dans notre bonne ville, lançait une vaste enquête internationale destinée à recueillir les réactions des amoureux de la France après que le président Macron eut décidé d’octroyer la légion d’honneur à madame Novak, vice-présidente du parti hongrois Fidesz et secrétaire d’État du gouvernement Orban.
Disposant de peu de moyens, monsieur Nierenstein dut faire preuve d’ingéniosité. Il écrivit à toutes les Alliances françaises, à tous les départements de français, à tous les lycées de la terre qui enseignaient le français. Il pria ses collègues de bien vouloir transmettre à leurs élèves une question simple :

Pensez-vous que la remise de la légion d’honneur à madame Novak contribue au rayonnement de la France ?

Il ajoutait une deuxième question :

La France honore aussi des personnalités telles que Mussolini, Ceaucescu, Mobutu ou Franco. Le président de la République vient du publier un décret rendant impossible d’enlever la légion d’honneur à un mort. Pensez-vous que le président doive retirer son décret afin que ces dictateurs décédés soient déchus de la légion d’honneur ?

Craignant, cependant, les difficultés d’interprétation qui ne manqueraient pas de découler des questions ouvertes qu’il avait formulées, monsieur Nierenstein décida de mettre en ligne deux pétitions : l’une demandant le retrait de la légion d’honneur de madame Novak et l’autre félicitant le président Macron de la lui avoir octroyée.
La rédaction de la première, lourdement fondée sur un mélange de travail juridique et de recherche -facile, par contre- des incohérences du discours du président de la République, lui fut pénible. La rédaction de la seconde fut aisée, au contraire, et naturelle. Brève, concise, sa conclusion aérienne en livre l’essentiel :

Défendre le français, c’est, toujours, défendre la liberté !

Monsieur Nierenstein entendait jauger la réaction des amoureux de la France à l’aune des signatures que recueillerait chacune de ces pétitions. Il était, certes, conscient du manque de scientificité de la démarche, mais il estima néanmoins qu’il obtiendrait des tendances non dépourvues d’intérêt.
Monsieur Nierenstein signa une pétition de son nom et une autre d’un pseudonyme qu’il avait coutume d’employer : Sebastián Nowenstein.
L’enquête fut un succès. Des centaines de milliers de réponses parvinrent à monsieur Nierenstein (et aussi, par erreur, à un enseignant lillois, monsieur Nowenstein, qui, malencontreusement, se nommait, véritablement, Nowenstein).
Une témoignage marqua particulièrement les esprits, celui de Vilma, jeune hongroise qui décrivait la gêne qu’elle avait éprouvée en découvrant que la France avait honoré madame Novak. Pour elle, étudier le français, c’était rêver d’un ailleurs lumineux qui s’était soudain obscurci. Vilma avait obtenu une bourse pour poursuivre ses études en France, qu’elle refusa. Elle écrivit au président Macron et motiva son acte en expliquant, dans un français suranné et cérémonieux, qu’elle resterait dans son pays pour défendre les valeurs universelles qu’elle avait cru, à tort, que la France incarnait.
Au-delà de ce témoignage particulièrement émouvant, il apparut que les amoureux de la France rejetaient massivement la décision du président Macron. Celui-ci réagit de façon immédiate : madame Novak fut déchue de la légion d’honneur. Dans le même mouvement, le président publia un décret qui rendait possible de retirer la légion d’honneur à un mort et qui s’appliqua sans délai à Franco, Ceaucescu, Mobutu et Mussolini.
En Hongrie, il se produisit un sursaut de dignité. Nombre d’intellectuels suivirent l’exemple de Vilma : ils refusèrent les quelques avantages institutionnels dont ils pouvaient bénéficier et se consacrèrent à lutter pour leur patrie. Ils mirent de côté leurs rêves d’ailleurs et se fondirent avec humilité dans les luttes de ceux qui, s’opposant à la loi dite d’esclavage, luttaient aussi contre l’esclavage moral auquel le gouvernement voulait les condamner.
Aujourd’hui, Vilma est directrice administrative du Centre Universitaire de Szeged. Elle enseigne aussi l’histoire d’Europe centrale à l’Institut d’Études politiques de Lille.
PS : Monsieur Nierenstein n’écrivit pas personnellement à toutes ces institutions et à tous ces enseignants. Il demanda à ce qu’on le fasse et il autorisa quiconque le voudrait à se prévaloir de son nom, Nierenstein, et de son grade, professeur agrégé, pour envoyer le courrier qu’il avait rédigé. Grâce à cette démarche, des milliers de courriers signés « Esteban Nierenstein, professeur agrégé » parvinrent aux enseignants de français de par le monde.

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