Le Courrier de Timburbrou, le 24 mars 2038.

Il y a dix-neuf ans…
… des étudiants de Sciences Po Lille mettaient en place l’action “Pour la Hongrie“.
Loïc Dupont, qui en fut à l’origine, a bien voulu évoquer avec nous ses souvenirs.
Interview transcrite sans dénaturation par le Courrier de Timburbrou, qui continue d’éclairer le présent depuis l’avenir.
À la suite de l’octroi par le président Macron de la légion d’honneur à la vice-présidente du parti hongrois Fidesz, au pouvoir, de nombreux intellectuels et étudiants hongrois de français avaient renoncé aux bourses que la France leur avait accordées.
Ainsi que nous l’expliquons dans une autre note, ce mouvement commença par le geste de Vilma Szabadság, qui écrivit au président Macron pour lui expliquer pourquoi elle ne séjournerait pas auprès de ses camarades de Sciences Po Lille.
Ces derniers, estimant qu’ils devaient venir en aide à leurs courageux camarades hongrois, mais aussi de la République, qui se déshonorait au prétexte de défendre la francophonie, entreprirent d’accueillir eux-mêmes ceux qui renonçaient à leurs bourses. Un formidable élan de solidarité se mit alors en place, dans un cadre de contestation indignée des dérives du président Macron.
L‘ampleur du succès des étudiants lillois leur permit d’étendre leur solidarité aux travailleurs hongrois qui s’opposaient à la loi dite d’esclavage. Il est à remarquer qu‘une partie du mouvement des gilets jaunes emboîta le pas à ces étudiants. Une sorte d’amicale compétition se mit en place pour voir qui aiderait davantage le peuple hongrois. Les syndicats français apportèrent aussi leur écot.
Est-ce que nous avons bien résumé la situation, Loïc ?
Tout à fait, tout à fait.
Je voudrais juste ajouter que nous avions l’habitude de collaborer avec des camarades hongrois, puisqu’un partenariat liait nos établissements. De plus, certains de nos camarades travaillaient sur un projet conjoint de série télévisée.
Je suis convaincu que, sans ce travail créatif, nous n’aurions pas construit aussi vite des liens de confiance.
Une série qui est devenue célèbre…
Oui, c’est vrai. C’était une idée originale, développée par l’un de nos condisciples, très impliqué dans les luttes pour préserver la planète et qui pensait qu’il fallait substituer aux grosses productions dispendieuses des séries de qualité faites par des amateurs éclairés et passionnés.
Une œuvre matricielle, c’est ainsi que l’on qualifia votre série ?
Oui, une œuvre matricielle. Cela voulait dire que l’on créait une matrice narrative et que les gens la complétaient avec les récits qu’ils inventaient. On s’est inspirés des religions, qui créent un récit englobant et, ensuite, suscitent le désir chez chacun de voir ce récit s’actualiser en sa personne. Très vite, ce genre de dispositif fait émerger des individus qui, se croyant le siège d’épiphanies, complètent localement le récit et le densifient.
Merci, Loïc, pour des explications qu’il vous est peut-être fastidieux de donner.
Non, aucun problème. Vous m’aviez bien dit que cette interview était destinée à vos lecteurs de 2019, donc pas de problème.
Aujourd’hui, toute la littérature, toute création, est matricielle et rhyzomatique, mais, en 2019, c’est quelque chose de difficilement concevable. Parfois, je me demande quel est notre inconnu d’aujourd’hui. Je veux dire : quel est ce changement majeur qui est en train de se produire sous nos yeux et que nous ne percevons pas… Il y eut Facebook, il y eut l’œuvre matricielle, quel est l’équivalent de ces faits pour notre époque ?
Oui, on peut se poser la question, mais peut-on revenir à ce qui se passa en 2019 ? Je doute que nos lecteurs de 2019 soient en mesure de nous éclairer sur notre temps à nous…
Rires. Oui, pardonnez-moi, j’ai une fâcheuse tendance à répondre avec des questions aux questions qu’on me pose.
Non, non, pas de souci. Comment expliquer votre succès ?
J’avoue que nous avons été les premiers surpris. Il y avait une exaspération qui montait partout, et un désir d’agir, de bouger, comme on disait. Le hasard a fait que nous étions là, et puis voilà, c’est parti !
Ce hasard, vous l’avez un peu aidé, quand-même…
Oui, c’est vrai. Nous et vous.
Je me rappelle très bien le jour où j’ai lu pour la première fois un article de votre journal. Ce fut violent !
Oui, on nous le dit souvent. C’est une technique que nous ne maîtrisons pas très bien encore. Nous parvenons à envoyer certains de nos articles vers le passé, mais nous ignorons où ils finissent. C’est un peu des bouteilles qu’on lance à la mer.
En tout, cas, cela tomba sur moi. J’ai lu l’interview de Vilma à 40 ans et je n’ai eu de cesse de chercher la jeune fille que cette femme avait été, une jeune fille qui avait donc 20 ans, comme moi, à l’époque. Il fallait que ce soit moi, l’étudiant de Sciences Po qui l’aiderait.
Vous l’avez trouvée…
Oui, je l’ai trouvée. L’un de mes anciens profs, monsieur Nowenstein, avait publié sa lettre à Macron dans son blog. J’ai mis un commentaire et elle prit contact avec moi.
Et, à deux, vous avez tout organisée…
Non, pas à deux, vous me flattez. Ce n’est pas vrai. Cela a été véritablement un travail collectif. Et de Vilma. Je me suis limité à l’assister dans la mesure de mes possibilités.
Vilma, vous la voyez toujours ?
Non, malheureusement, non. On me dit qu’elle vit dans une autre dimension1 que la mienne. J’aimerais la retrouver, j’aimerais beaucoup la retrouver.

1La vie de ce blog est régie par la théorie des multivers, qui postule l’existence de mondes parallèles.

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