Manuel Valls et d’autres ont appelé à montrer les caricatures de Charlie Hebdo dans les écoles (voir ici, par exemple). Cette note vise à combattre une telle proposition. Je souhaite montrer que, mis en place, le dispositif défendu par l’ancien premier ministre serait perçu légitimement comme portant atteinte à la liberté de conscience des élèves, comme un abus de pouvoir et comme une forme de châtiment collectif qui frapperait de façon vexatoire toute une communauté qu’on aurait désignée comme responsable de l’assassinat de notre collègue Samuel Paty. Plus généralement, il me semble nécessaire de défendre une pédagogie fondée sur la délibération et l’argumentation rationnelle, plutôt que sur l’émotion ; sur la parole, plutôt que sur l’image. Il est, enfin, urgent de desserrer la pression sociale qui s’exerce sur nous et qui vise à nous contraindre à montrer ces caricatures.

  1. La Nation confie à l’École une double mission : transmettre des connaissances et faire adhérer aux valeurs de la République (Article L111-1)
  2. L’obligation d’assiduité scolaire a pour effet que les élèves ne peuvent pas se soustraire aux cours qui leur sont dispensés ; à l’opposé de ce qu’il se passe dans l’espace public, où le citoyen, face à une image qui le blesse, a la possibilité de l’éviter.
  3. Cette différence crée une obligation de délicatesse et de retenue dans le chef de l’École : on ne montre pas en classe tout ce qui est diffusé dans l’espace public1.
  4. Nous devons enseigner les programmes. En ce qui concerne la façon de le faire, lorsqu’un support peut heurter la sensibilité d’un ou plusieurs élèves, nous confrontons l’intérêt pédagogique du document à l’obligation de délicatesse sus-mentionnée.
  5. Ainsi, si rien ne saurait justifier que l’on exclue la théorie de l’évolution ou la liberté d’expression des enseignements dispensés, il n’en va pas de même des supports utilisés à ces fins.
  6. Il existe d’infinies manières de rechercher l’adhésion de élèves à la valeur qu’est la liberté d’expression. Montrer les caricatures de Charlie Hebdo est souvent revendiqué comme l’une d’elles. Mais les caricatures de Charlie Hebdo ne se confondent pas avec la liberté d’expression. Identifier, par métonymie, les deux objets est une forme de fétichisme contraire à la démarche rationnelle qui doit être celle de l’École.
  7. Les caricatures de Charlie Hebdo heurtent, elles sont faites pour cela, et ce, au-delà du cercle des musulmans. Il ne semble pas, du reste qu’il soit courant de montrer de telles images en classe, sauf, bien entendu, lorsqu’il s’agit du prophète Mahomet et des attentats contre Charlie Hebdo. Il est difficile de justifier que notre obligation générale de délicatesse (voir supra, 3 et 4) soit suspendue lorsqu’il s’agit des caricatures de Charlie Hebdo, dont la place, cependant, dans l’espace public ne saurait être contestée, puisque notre ordre juridique ne retient, parmi les délits sans victimes2 de la catégorie du blasphème que ceux commis à l’égard des symboles impersonnels de la République française3.
  8. Monsieur Valls, pourtant, exige que l’on montre ces caricatures dans toutes nos classes, à la rentrée.
  9. S’il le fait, c’est parce qu’il attribue une vertu à la monstration de ces caricatures qui leur permettrait d’échapper aux critères usuels qui régissent le choix des documents auxquels on a recours à l’école. Ces caricatures auraient acquis une position exorbitante du droit commun.
  10. Montrer ces caricatures serait un symbole. Cette situation permettrait de déroger aux critères habituels qui président au choix de nos documents.
  11. Cependant, l’efficacité des symboles repose sur leur rareté et leur légitimité sur leur universalité. On ne saurait faire du des caricatures de Charlie Hebdo montrant le prophète Mahomet le symbole de la République ou de la liberté d’expression.
  12. Instrumentaliser l’École et contraindre des adolescents à regarder ces caricatures pour les nécessités -supposées- de la lutte contre le terrorisme paraît contraire aux valeurs de notre institution.
  13. De surcroît, on notera que l’efficacité d’une telle démarche est sujette à caution. Monsieur Valls croit-il vraiment que le dispositif qu’il défend aurait pour effet d’atténuer les risques d’attentat ou de susciter une plus grande adhésion aux valeurs de la République ?
  14. Ou s’agit-il d’embrigader l’École dans une démarche visant à punir, par des procédés vexatoires fondés sur un abus de pouvoir, une communauté désignée comme responsable de l’assassinat barbare de notre collègue ?
  15. Au-delà de la volonté de répondre aux outrances de monsieur Valls, cette note défend l’idée que lorsque l’usage d’un support pouvant heurter nos élèves n’est pas indispensable à l’exécution de nos missions, il est approprié de l’écarter si l’on peut atteindre l’objectif recherché par d’autres moyens. Les caricatures de Charlie Hebdo constituent un cas particulier de cette affirmation générale.
  16. Plus généralement, il nous semble opportun et nécessaire de revenir à des démarches pédagogiques fondées sur la délibération et l’argumentation rationnelle, plutôt que sur l’émotion ; sur la parole et le discours, plutôt que sur l’image.
  17. Quelle lassitude. Qu’on laisse l’École et les enseignants faire leur travail : rechercher l’adhésion aux valeurs de la République et transmettre des connaissances. Que ceux dont c’est la mission s’occupent du terrorisme.
  18. La pression sociale est forte, mais il n’y a aucune obligation de montrer les caricatures à la rentrée. Il serait sage, à mon estime, de ne pas le faire sauf s’il existe un motif impérieux de nature strictement pédagogique de le faire.

On peut aussi consulter le courrier ci-après, par lequel j’interroge ma hiérarchie sur la légalité d’imposer à toute la communauté éducative une minute de silence et sur la légalité de sanctionner ceux qui n’y prendraient pas part : Peut-on imposer une minute de silence ? Lettre à la Rectrice.

Afin de me préparer au moment d’échange que nous allons avoir avec nos élèves à la rentrée, j’ai imaginé cet échange avec mes élèves : Après l’assassinat de Samuel Paty, questions et réponses.

1Voir par exemple Kintzler : « D’une manière générale, personne ne doit pouvoir se plaindre en mettant son enfant à l’école publique que celui-ci a été contraint de subir une manifestation qu’il désapprouve par ailleurs. Dans l’espace civil, il en va autrement, puisqu’on est libre d’aller ailleurs. » C. Kintzler, Qu’est-ce que la laïcité ?, Vrin 2007, p. 55.

2Sur la notion de crime -ou délit- sans victime, voir Edwin M. Schur, Crimes Without Victims: Deviant Behavior and Public Policy: Abortion, Homosexuality, Drug Addiction, Prentice Hall, 1965. En français, on peut lire L’Éthique aujourd’hui : maximalistes et minimalistes, Paris, Gallimard, 2007, p. 21, en particulier. On peut aussi consulter l’article de wikipédia sur le sujet.

3Voir l’article 433-5-1 du code pénal.

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